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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2303379

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2303379

jeudi 13 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2303379
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. BEYLS
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 11, 12 et 13 juillet 2023, M. C B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de mettre à jour le système d'information Schengen en faisant procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au profit de son avocat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Le requérant soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français lui a été notifiée irrégulièrement dès lors qu'il n'a pas été assisté d'un interprète en langue dari ;

- elle est insuffisamment motivée et elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle dès lors que le préfet n'a pas pris en compte sa demande d'asile ainsi que ses craintes en cas de renvoi en Afghanistan ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 521-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet aurait dû lui permettre de présenter une demande d'asile à la suite des déclarations qu'il a effectuées lors de son audition ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 541-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il bénéficie du droit au maintien sur le territoire jusqu'à ce que sa demande d'asile soit examinée ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty-Venutti-Camacho-Cordier, conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que la requête est tardive.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Beyls, conseiller, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juillet 2023 à 14 heures 30 :

- le rapport de M. Beyls, magistrat désigné,

- les observations de Me Lestrade, pour M. B, qui reprend les faits, conclusions et moyens développés dans la requête et qui soulève le moyen tiré de ce que le procès-verbal d'audition a été transmis aux autorités consulaires afghanes, en méconnaissance du principe de confidentialité de sa demande d'asile ;

- et les observations de M. B, assisté de M. A, interprète en langue farsi.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant afghan né le 7 mars 1997, a fait l'objet d'un arrêté en date du 9 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de trois ans. Par la présente requête, M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet des Alpes-Maritimes :

2. Aux termes du II de l'article R. 776-2 du même code : " Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. ". Aux termes du II de l'article R. 776-5 du même code : " Les délais de quarante-huit heures mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-4 () ne sont susceptibles d'aucune prorogation () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté litigieux a été notifié à M. B le 9 juillet 2023 à 11 heures 40. La requête ayant été enregistrée le 11 juillet 2023 à 11 heures 18, le requérant a saisi le tribunal dans le respect du délai prévu par l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le préfet des Alpes-Maritimes n'est pas fondé à soutenir que la requête est tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, (), ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". L'article L. 521-7 du même code dispose que : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. () La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L. 311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. / () ". Ces dispositions auxquelles il est renvoyé prévoient que le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin lorsque le demandeur : " () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale. () ". Par ailleurs, selon l'article R. 521-1 du même code : " () lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département et, à Paris, du préfet de police. ". Enfin, selon son article R. 521-4 de ce code : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. () Ces autorités fournissent à l'étranger les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile et dispensent pour cela la formation adéquate à leurs personnels. ".

5. Les dispositions précitées ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une première demande d'asile. Hors les cas concernant l'hypothèse d'un ressortissant étranger formulant sa demande d'asile à la frontière ou en rétention, et hors les cas prévus aux c) et d) du 2° de l'article L. 542-2 précité, le préfet saisi d'une première demande d'asile est ainsi tenu de délivrer au demandeur l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 précité. Ces dispositions font donc nécessairement obstacle à ce que l'autorité administrative prenne une mesure d'éloignement à l'encontre de l'étranger qui, avant le prononcé d'une telle mesure, a clairement exprimé le souhait de former une demande d'asile devant les services de police lors de son interpellation, même s'il ne s'est pas volontairement présenté devant eux, et sans égard au caractère éventuellement dilatoire d'une telle demande.

6. Il ressort des pièces du dossier que lors de son audition par les services de police, le 8 juillet 2023, M. B a indiqué qu'il avait fait précédemment une demande d'asile en France mais que celle-ci avait été " refusée ". Sa demande d'asile avait en réalité fait l'objet d'une décision de clôture en date du 25 mai 2023 et le requérant pouvait, en application de l'article L. 531-40 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, solliciter la réouverture de son dossier dans un délai de neuf mois à compter de cette décision de clôture. M. B a par ailleurs indiqué lors de son audition qu'il souhaitait se rendre en Allemagne " pour y faire une demande d'asile ". Il doit dès lors être regardé comme ayant manifesté lors de cette audition le souhait de présenter une demande d'asile, même s'il a indiqué vouloir effectuer cette demande en Allemagne. Il a, au demeurant, sollicité la réouverture de son dossier de demandeur d'asile le 11 juillet 2023, alors qu'il avait été placé en rétention. Dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de M. B entrait dans les cas visés aux c) et d) du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet des Alpes-Maritimes était tenu d'enregistrer la demande d'asile ainsi formulée par le requérant. Dans ces conditions, et alors même que M. B ne s'est pas prévalu de risques particuliers dans son pays d'origine lors de son audition, le préfet ne pouvait légalement prendre la mesure d'éloignement litigeuse à son encontre.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués à l'encontre de cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 9 juillet 2023 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français. Doivent également être annulées, par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement, les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. D'une part, le présent jugement prononçant l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, il implique nécessairement que le préfet des Alpes-Maritimes supprime le signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette suppression dans le délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement.

9. D'autre part, l'exécution du présent jugement implique également, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative et de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet des Alpes-Maritimes munisse l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour et procède au réexamen de sa situation. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour et de se prononcer sur la situation de l'intéressé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par M. B au bénéfice de son conseil au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du 9 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour pendant une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de procéder, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, à l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen de M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la république du tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 13 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

signé

N. BEYLSLa greffière,

signé

H. DIAW

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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