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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2303675

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2303675

mercredi 26 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2303675
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Chevalier
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2023, M. B A, retenu au centre de rétention administrative de Nice, représenté par Me Hechmati demande au tribunal :

1°) d'ordonner au préfet des Alpes-Maritimes la communication de son entier dossier ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder au réexamen de sa situation administrative et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de mettre fin à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation administrative ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que l'avis du collège des médecins de l'OFII n'a pas été préalablement recueilli en méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions du 3° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français entraîne l'illégalité de l'interdiction de retour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires au sens de ces dispositions ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 juillet 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la selarl Serfaty, Venutti, Camacho, Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Chevalier, conseillère, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 juillet 2023 à 14 heures 30 :

- le rapport de Mme Chevalier, magistrate désignée,

- les observations de Me Hechmati, avocate commise d'office, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. A, assisté de Mme C, interprète en langue ourdou.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant pakistanais né le 6 avril 1984, a fait l'objet d'un arrêté du 23 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à la production par le préfet de l'entier dossier de M. A :

2. Dès lors que l'affaire est en état d'être jugée et que le principe du contradictoire a été respecté, il n'apparaît pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ". Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / Toutefois, lorsque l'étranger est assigné à résidence aux fins d'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français ou placé ou maintenu en rétention administrative en application du titre IV du livre VII, l'avis est émis par un médecin de l'office et transmis sans délai au préfet territorialement compétent. ". Aux termes de l'article R. 611-2 du code précité : " L'avis mentionné à l'article R. 611-1 est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : / 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; / 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Toutefois, lorsque l'étranger est placé ou maintenu en rétention administrative, le certificat prévu au 1° est établi par un médecin intervenant dans le lieu de rétention conformément à l'article R. 744-14. ".

4. Il est constant que la décision attaquée est intervenue sans saisine préalable, pour avis, du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Toutefois, même en l'absence de demande de titre de séjour, le préfet qui dispose d'éléments suffisamment précis et circonstanciés établissant qu'un étranger est susceptible de bénéficier des dispositions citées au point précédent, doit saisir le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration préalablement à l'intervention d'une décision portant obligation de quitter le territoire français.

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition établi par les services de police le 23 juillet 2023 à 13h40 à la suite de son interpellation que M. A a expressément indiqué avoir des problèmes psychiatriques et prendre des médicaments quotidiennement. Ses dires sont corroborés par son avocate inscrite au barreau de Paris laquelle indique dans un deuxième procès-verbal établi le même jour à 23h45 que M. A a un suivi psychiatrique à l'Hôpital Sainte-Anne à Paris et qu'il prend un traitement médicamenteux. En outre, le procès-verbal relatif à son interpellation établi le 22 juillet 2023 révèle que les agents de police ont constaté qu'il ne semblait pas jouir de toutes ses capacités mentales et qu'il tenait des propos incohérents. A cet égard, un docteur a été requis afin d'effectuer un examen médical pour déterminer si son état de santé était compatible avec une mesure de garde à vue et un second médecin spécialisé en psychiatrie a été requis pour procéder à l'examen de l'intéressé. Ce dernier conclut notamment au fait que si ses troubles n'ont pas aboli son discernement au moment des faits, il était atteint d'un trouble psychique (trouble dépressif récurrent, un œnolisme chronique, un état de stress post-traumatique sur une immaturité psychoaffective) ayant altéré son discernement et entravé le contrôle de ses actes. Ces éléments sont confirmés par les documents médicaux produits par le requérant à l'appui de ses écritures et par un avis du coordinateur médial national au sein du comité pour la santé des exilés du 27 septembre 2022 précisant notamment qu'en cas " de retour forcé dans son pays, la rupture de cette prise en charge personnalisée et structurante entraînerait immanquablement une déstabilisation psychique avec résurgence de la symptomatologie et le risque de suicide en cas de raptus anxieux associé () " et qui conclut sans ambiguïté que M. " A n'est clairement pas assuré de pouvoir bénéficier des soins nécessaires en cas de retour dans son pays d'origine avec pour conséquence une diminution significative de son espérance de vie sans incapacité. ". Dans ces conditions et alors qu'il ressort par ailleurs des pièces du dossier que le requérant réside habituellement en France, le préfet doit être regardé comme disposant d'éléments suffisamment précis et circonstanciés établissant que ce dernier était susceptible de bénéficier des dispositions citées au point 3 du présent jugement. Il suit de là que la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige ne pouvait légalement intervenir sans saisine préalable, pour avis, d'un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, après invitation à transmettre le certificat médical mentionné au 1° de l'article R. 611-2 précité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est intervenue en l'absence d'une telle saisine préalable et est de ce fait entachée d'un vice de procédure doit être accueilli.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 23 juillet 2023 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français. Les décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans doivent, par voie de conséquence, être également annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit enjoint au préfet des Alpes-Maritimes ou à tout préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de M. A et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Un délai de quinze jours est imparti au préfet des Alpes-Maritimes ou à tout préfet territorialement compétent à cette fin.

8. Par ailleurs, en application de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient également au préfet des Alpes-Maritimes ou à tout préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les mêmes conditions de délai.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Hechmati, de la somme de 600 (six cents) euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 juillet 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes ou à tout préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de M. A et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes ou à tout préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera une somme de 600 (six cents) euros à Me Hechmati en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Hechmati et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République de Nice.

Lu en audience publique le 26 juillet 2023.

La magistrate désignée,

signé

C. CHEVALIERLa greffière,

signé

V. LABEAU

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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