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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2304369

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2304369

mardi 31 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2304369
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. BEYLS
Avocat requérantALMAIRAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2023, M. A B, représenté par Me Almairac, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 août 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le requérant soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur de droit en ce qu'il vise les articles L. 412-5, L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne s'appliquent pas à sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a déposé une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA en raison des éléments nouveaux intervenus après la décision de rejet prise par la CNDA ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administartion ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Beyls, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 octobre 2023 à 15 heures 15 :

- le rapport de M. Beyls, magistrat désigné,

- les observations de Me Laïfa, substituant Me Almairac, pour M. B, qui maintient les conclusions et moyens énoncés dans la requête,

- et les observations de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant russe né le 2 août 2005, est entré en France en 2020 alors qu'il était mineur, accompagné de ses parents et de ses quatre frères et sœurs. Sa mère a présenté une demande d'asile en son nom propre ainsi qu'au nom de ses cinq enfants mineurs. Toutefois, sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 25 août 2020. La Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a rejeté le recours contre cette décision le 18 janvier 2021. La mère du requérant a demandé le réexamen de sa demande d'asile, en son nom et en celui de ses enfants mineurs. Toutefois, cette demande de réexamen a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité prise par le directeur général de l'OFPRA le 4 mars 2021. La CNDA a rejeté le recours contre cette décision par une ordonnance du 30 juin 2021. La deuxième demande de réexamen de la mère de l'intéressé, présentée en son nom et en celui de ses enfants mineurs, a également fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité le 21 décembre 2021. La CNDA a rejeté le recours contre cette décision par une ordonnance du 18 mai 2022. Le 23 août 2023, le requérant a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de la préfecture des Alpes-Maritimes. Par un arrêté du même jour, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise notamment les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que les demandes de réexamen de la demande d'asile de M. B ont toutes été rejetées par l'OFPRA. La circonstance que le préfet aurait omis de donner certains éléments personnels concernant la situation du requérant ne saurait, par elle-même, caractériser une motivation insuffisante de la décision attaquée. Par suite, le préfet, qui n'est pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'étranger dont il pourrait avoir connaissance, a suffisamment motivé cette décision en droit comme en fait au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se serait abstenu de se livrer à un examen particulier de la situation du requérant.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les articles L. 412-5, L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile constitueraient les considérations de droit sur lesquelles le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé pour prendre l'arrêté contesté. Par suite, la circonstance que le préfet les ait, même à tort, visés dans cet arrêté est, en tout état de cause, sans influence sur la légalité de celui-ci.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code précité : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-2 : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ". Enfin, aux termes de l'article L. 531-41 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure. () ". Pour l'application de ces dispositions, une demande de réexamen est regardée comme une demande d'asile.

8. Le requérant soutient qu'il avait manifesté sa volonté de demander le réexamen de sa demande d'asile au regard d'éléments nouveaux avant que ne soit pris à son encontre, le 23 août 2023, l'arrêté litigieux. Il a ainsi présenté une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen et se trouvait alors dans le cas visé au c du 2° de l'article L. 542-2 et, par suite, dans celui prévu au 4° de l'article L. 611-1 précité, où le préfet peut obliger un étranger à quitter le territoire français. Par conséquent, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il bénéficiait d'un droit de se maintenir sur le territoire français qui aurait fait légalement obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement à son encontre.

9. En cinquième lieu, M. B se prévaut de sa présence sur le territoire français depuis 2020 avec ses parents et ses frères et sœurs ainsi que de sa scolarisation en classe de terminale au titre de l'année scolaire 2023-2024. Toutefois, ses parents, déboutés du droit d'asile, résident irrégulièrement sur le territoire français. En outre, leur résidence en France revêt un caractère récent. Par ailleurs, la scolarisation du requérant en classe de terminale alors qu'il n'est pas établi, ni même allégué, qu'il ne pourrait pas être scolarisé dans son pays d'origine, ne fait pas, par elle-même et à elle seule, obstacle à la reconstitution de sa cellule familiale hors de France. Enfin, le requérant ne justifie pas d'une insertion sociale significative. Dans ces conditions, il n'établit pas qu'il a créé une vie privée en France telle que, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour, la décision du préfet aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Ainsi, le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

11. M. B, dont la demande d'asile et les deux premières demandes de réexamen ont été rejetées par des décisions de l'OFPRA des 25 août 2020, 4 mars 2021 et 21 décembre 2021, décisions confirmées par la CNDA les 18 janvier 2021, 30 juin 2021 et 18 mai 2022, soutient qu'un retour dans son pays d'origine l'exposerait au risque de subir des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il se prévaut, d'une part, de la situation de sa mère. Il fait valoir que l'engagement politique de sa mère en faveur du parti démocrate de Russie lui a valu de nombreuses menaces de la part des autorités locales et qu'une fois en France, sa mère a de nouveau été destinataire de menaces de la part du FSB qui lui a envoyé des convocations. Toutefois, les pièces versées au dossier, constituées notamment du procès-verbal de complément de sa plainte établi le 24 août 2021 ainsi que de convocations émanant du ministère de l'intérieur de la fédération de Russie, avaient déjà été soumises à l'OFPRA et à la CNDA, laquelle y fait explicitement référence dans son ordonnance n° 21022525 du 30 juin 2021 et dans son ordonnance n° 22016243 du 18 mai 2022. Le contenu de ces pièces n'établit donc pas que le requérant encourrait un risque personnel de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. D'autre part, M. B fait valoir qu'en cas de retour en Russie, il risque d'être enrôlé dans l'armée russe et d'être envoyé en Ukraine pour combattre ou d'être poursuivi pour désertion. Toutefois, le requérant ne produit aucune convocation qui lui aurait été adressée par les autorités militaires russes et il n'apporte aucune précision sur les conditions dans lesquelles il pourrait se trouver mobilisé puis appelé à combattre en Ukraine. Ainsi, le requérant n'apporte aucun élément probant susceptible d'étayer ses allégations selon lesquelles il serait exposé de manière suffisamment personnelle, certaine et actuelle au risque de subir des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par conséquent, en désignant la Russie comme pays de destination, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de cet article. Pour les mêmes motifs, il n'a pas davantage méconnu les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

12. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 août 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. B ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Almairac, avocate de M. B, une somme au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Almairac.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

N. BEYLSLa greffière,

signé

H. DIAW

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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