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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2304928

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2304928

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2304928
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M.HOLZER
Avocat requérantDELLA SUDDA PERRINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 octobre et 14 novembre 2023, M. E A, représenté par Me Della Sudda, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner au préfet des Alpes-Maritimes la communication de son entier dossier ;

3°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

4°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son avocate sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est illégal faute pour le préfet des Alpes-Maritimes de justifier d'une délégation de signature régulière au profit de sa signataire ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- le caractère stéréotypée de la motivation de la décision litigieuse a empêché un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation privée et familiale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par la voie de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Holzer, conseiller, en application des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés auxdits articles.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 novembre 2023 à 14 heures :

- le rapport de M. Holzer, magistrat désigné,

- les observations de Me Della Sudda, représentant M. A ;

- et les réponses de M. A, assisté de Mme C, interprète, qui a répondu aux questions du magistrat désigné.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 novembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais né en 1988, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En l'espèce, M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 novembre 2023, il n'y a plus lieu de statuer sur cette demande.

Sur la communication par le préfet des Alpes-Maritimes de l'entier dossier de M. A :

4. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ".

5. En l'espèce, l'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner, avant de statuer sur la requête, la communication par l'administration des pièces demandées par l'intéressé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

6. L'arrêté attaqué a été signé, pour le préfet des Alpes-Maritimes, par Mme B D, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux du séjour. Par un arrêté n° 2023-368 du 22 mai 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 115-2023 de la préfecture des Alpes-Maritimes, accessible tant au juge qu'aux parties, Mme D a reçu délégation à l'effet de signer, au nom du préfet des Alpes-Maritimes, l'ensemble des décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, prévoyant le droit à être entendu par l'autorité administrative, s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Par ailleurs, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision d'éloignement est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de cette décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

8. En l'espèce, si le requérant soutient que son droit à être entendu a été méconnu faute pour le préfet des Alpes-Maritimes de justifier de l'accomplissement d'une procédure contradictoire, il ne précise pas, en tout état de cause, en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle et familiale qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision litigieuse qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à cette décision. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée a été prise en méconnaissance du droit du requérant à être entendu ne peut qu'être écarté.

9. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les textes dont il est fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français. Cette décision comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent son fondement et a permis au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le préfet, qui n'était pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant dont il pouvait avoir connaissance, a suffisamment motivé la décision litigieuse. Dans ces conditions, et dès lors que la régularité de la motivation de cette décision ne dépend pas du bien-fondé de ses motifs, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

10. En troisième lieu, il ne ressort pas de la lecture de la décision attaquée que sa motivation serait stéréotypée et qu'elle aurait été prise sans examen sérieux et particulier de la situation personnelle du requérant dont, comme cela a été mentionné au point précédent, le préfet des Alpes-Maritimes a rappelé les principaux éléments. Le moyen tenant au défaut d'un tel examen doit également être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. En l'espèce, le requérant soutient qu'il est entré en France au cours de l'année 2017 avec son épouse et son premier enfant né en 2014, qu'ils y résident, avec le second enfant du couple né en 2018, de manière stable et continue et que ses deux enfants y sont scolarisés. Toutefois, d'une part, la scolarisation de ses deux enfants, à compter de l'année scolaire 2018 pour le premier et de l'année 2021 pour le second, n'est pas, à elle seule, suffisante pour regarder le requérant comme ayant fixé le centre de ses intérêt privés et familiaux sur le territoire français, pas plus qu'elle n'est de nature à lui ouvrir un droit au séjour. En tout état de cause, il n'est versé au débat aucune pièce relative à la scolarisation du premier enfant du requérant pour les années scolaires 2019-2020, 2020-2021 et 2021-2022. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que cet enfant souffre de troubles cognitifs qui ont nécessité une orientation vers un service d'éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD) tel que cela ressort de la décision du 28 juin 2022 de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH) de Nice, le requérant n'apporte aucun élément quant aux suites qui ont été données à cette orientation. Au demeurant, il n'est pas démontré, ni même allégué, que cet enfant ne pourrait pas bénéficier de soins et d'un accompagnement équivalents dans son pays d'origine. D'autre part, si M. A soutient qu'il exerce une activité de tailleur de pierre et de maçon, il ne verse au débat aucune pièce à l'appui d'une telle allégation à l'exclusion d'une promesse d'embauche émanant de la société Bâtimed datée du 19 octobre 2022. Enfin, si l'intéressé a été bénévole au profit de l'association MIR du 31 octobre 2019 au 10 octobre 2020, cette seule circonstance est insuffisante pour justifier d'une insertion particulière en France. Dans ces conditions, le requérant qui ne fait état d'aucune circonstance faisant obstacle à ce que la cellule familiale soit reconstituée dans son pays d'origine et que ses enfants y poursuivent leur scolarité, n'est pas fondée à soutenir que la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences sur sa situation personnelle et familiale. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

13. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

14. En l'espèce, d'une part, contrairement à ce que soutient le requérant, la décision attaquée n'a pas pour effet de le séparer de ses deux enfants mineurs. D'autre part, il ne ressort d'aucune pièce du dossier, ainsi que cela a été dit au point 12 de ce jugement, que la scolarisation de ses enfants ne pourrait pas se poursuivre dans leur pays d'origine où la cellule familiale pourra se reconstituer. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de ses enfants doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant entachée d'aucune des illégalités alléguées, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, invoqué à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, doit, dès lors, être écarté.

16. En second lieu, eu égard aux motifs retenus au point 12 de ce jugement et dès lors qu'il ne ressort ni des déclarations du requérant ni des pièces du dossier que ce dernier justifie de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle à une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, il n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est disproportionnée au regard de sa situation personnelle et familiale et qu'elle méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, bien qu'il n'ait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public. Par suite, ces moyens doivent également être écartés.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. A à fin d'annulation de l'arrêté du 5 octobre 2023 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions présentées à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

18. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Toutefois, il résulte de ce qui précède que les conclusions d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. A à fin d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, à Me Della Sudda et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

M. HOLZER La greffière

signé

H. DIAW

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

ou par délégation la greffière,

N°2304928

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