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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2305171

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2305171

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2305171
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. RINGEVAL
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 21 octobre et le 25 octobre 2023, M. B A, représenté par Me Dridi, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre à l'autorité administrative de procéder au réexamen de sa situation et de le munir d'une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en ce qu'il n'a pas pu présenter des observations sur sa situation ;

- elle porte atteinte à sa vie privée et familiale ;

- il n'a pas été tenu compte de son intention de demander l'asile lors de son audition ;

- le principe de confidentialité des éléments d'information de la demande d'asile et de la qualité de demandeur d'asile a été méconnu.

S'agissant de l'absence de délai de départ volontaire :

- il n'a pu bénéficier de délai en dépit de la guerre en Ukraine et des relations diplomatiques avec la Russie.

S'agissant de la décision déterminant le pays de destination :

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité entachant l'obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty Venutti Camacho Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés au soutien de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Ringeval, premier conseiller, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 octobre 2023 :

- le rapport de M. Ringeval, magistrat désigné ;

- les observations de Me Dridi, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et ajoute que le frère de l'intéressé a été assassiné en tant que rebelle au pouvoir russe ;

- le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant russe né le 6 octobre 1982, demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de trois ans.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant de la légalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

3. En premier lieu, d'une part, la mesure en litige vise les textes applicables et notamment les dispositions des articles L. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. D'autre part, il ressort des mentions de la décision attaquée que le préfet des Alpes-Maritimes, après avoir constaté l'entrée irrégulière de M. A sur le territoire français ainsi que son maintien en situation irrégulière, a examiné l'ensemble de sa situation personnelle et familiale, et a vérifié, au vu des éléments dont il avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. Il y indique notamment que l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire depuis le dernier rejet de sa demande de réexamen de demande d'asile par l'OFPRA le 16 décembre 2014. Alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français, cette décision comporte ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. En l'espèce, M. A soutient qu'il n'a pas pu présenter d'observations préalablement à la décision attaquée sur ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine ainsi que sur sa situation personnelle. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé a fait l'objet d'une audition le 19 octobre 2023 préalablement à la prise de la décision en cause. Il ressort de l'examen du procès-verbal qu'il y explique n'avoir pas exécuté l'obligation de quitter le territoire français du 11 décembre 2014 " parce qu'il a des soucis en Russie " et qu'il séjourne en France par rapport à la guerre en Russie. En outre, il y indique être célibataire et père d'un enfant mineur. Il ressort de l'arrêté attaqué d'une part, que le préfet a estimé que la décision qui est opposée à l'intéressé ne contrevient pas aux dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'autre part, que sa situation de père de famille a été prise en compte mais que le préfet a considéré que l'intéressé n'établissait pas contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de son enfant avec lequel il ne démontre pas la réalité des liens ni avoir l'autorité parentale. En outre, M. A ne démontre pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit pris l'arrêté litigieux et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de cet arrêté. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être préalablement entendu doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. En l'espèce, M. A soutient être marié religieusement à une ressortissante russe dont la demande d'asile est actuellement en cours d'instruction et qu'il est père d'un enfant âgé de 4 ans qui était hospitalisé et qui doit faire l'objet d'un suivi neurologique en raison de pertes de connaissance fréquente. Toutefois, il ne justifie pas du mariage allégué, ni de la réalité, de l'intensité et de la stabilité de ses liens avec ladite ressortissante. Il ne justifie pas davantage contribuer à l'entretien et l'éducation de l'enfant dont il invoque la paternité. S'il indique être présent sur le territoire français depuis 2005, il n'en justifie pas par les pièces produites en annexe de ses écritures. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ni qu'elle méconnaît l'intérêt supérieur de l'enfant. Pour les mêmes raisons, il n'est pas fondé à soutenir que cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ".

9. Les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d'asile lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une telle demande. Par voie de conséquence, elles font également obstacle à ce que le préfet fasse usage de ses pouvoirs en matière d'obligation de quitter le territoire français des étrangers en situation irrégulière avant d'avoir statué sur la demande d'asile d'un étranger qui a clairement exprimé le souhait de former une telle demande.

10. M. A soutient avoir manifesté lors de son audition le souhait de présenter une demande d'asile en France en faisant état de ses craintes en cas de renvoi dans son pays d'origine. Toutefois, si les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une demande d'asile, elles ne peuvent avoir cet effet qu'au cas où une telle demande a été expressément formulée. Or, s'il ressort du procès-verbal d'audition que M. A a indiqué avoir des soucis en Russie et qu'il séjourne en France par rapport à la guerre en Russie, à la question portant sur sa perspective d'éloignement, l'intéressé a déclaré qu'il " pense partir ". Dès lors, aucune déclaration de M. A lors de son audition par les services de police ne peut s'apparenter à une demande d'asile. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il n'a pas été tenu compte de son intention de demander l'asile lors de son audition et que le préfet ne s'est pas prononcé sur les motifs l'ayant conduit à ne pas enregistrer sa demande d'asile. Le moyen tiré de ce que la décision litigieuse méconnaît les dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le principe du non-refoulement ainsi que les moyens tirés de l'erreur d'appréciation commise et de l'atteinte grave et illégale portée à son droit de solliciter une protection internationale ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

11. En cinquième lieu, la confidentialité des éléments d'information relatifs aux personnes sollicitant l'asile en France constitue une garantie essentielle du droit d'asile, lequel est un principe de valeur constitutionnelle. La méconnaissance de ce principe est par elle-même sans incidence sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français. En revanche, il y a lieu d'apprécier si la décision fixant le pays de renvoi n'expose pas l'intéressé à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu de la transmission aux autorités du pays d'origine d'informations relatives au contenu d'une demande d'asile et au regard notamment du pays d'origine du demandeur, de la nature de l'information et des conditions dans lesquelles elle a été transmise ainsi que des risques encourus.

12. M. A fait valoir qu'il risque, en tant que tchétchène, d'être exposé à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Russie du fait de sa demande d'asile effectuée durant son audition fondée sur son refus de combattre en Ukraine. Toutefois, il n'établit ni même n'allègue avoir été appelé dans le cadre de la mobilisation pour la guerre en Ukraine. S'il ressort des pièces du dossier que la police aux frontières a, par un courrier en date du 20 octobre 2023, communiqué le procès-verbal d'audition au consulat de Russie à Marseille, compte tenu de la nature des informations contenues dans ce document, la méconnaissance de la garantie de confidentialité n'a pas créé à elle seule les conditions d'une exposition à des traitements inhumains ou dégradants. Dès lors, en désignant la Russie comme pays de destination le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de l'absence de délai de départ volontaire :

13. Si le requérant soutient qu'il n'a pu bénéficier d'un délai en dépit de la guerre en Ukraine et des relations diplomatiques avec la Russie, il n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

S'agissant de la légalité de la décision déterminant le pays de destination :

14. Si M. A fait valoir que la décision fixant le pays de destination a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'apporte toutefois aucun élément factuel sur la nature de la menace qu'il allègue et notamment sur le fait que son frère aurait été assassiné en tant que rebelle au pouvoir russe.

S'agissant de la légalité de la décision l'interdisant de retour pour une durée de trois ans :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour.

16. En deuxième lieu, le requérant ne justifie d'aucune considération humanitaire qui pourrait faire obstacle à l'interdiction de retour de trois ans sur le territoire français prononcée à son encontre. En outre, compte tenu de ce qui a été dit au point 7, il n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de territoire litigieuse est disproportionnée au regard de sa situation personnelle et familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

17. En troisième lieu, si M. A soutient que la décision l'interdisant de retour pour une durée de trois ans a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ce moyen doit être écarté comme inopérant.

18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête présentée par M. A doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Dridi et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 26 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

B. RINGEVAL

Le greffier,

Signé

A STASSI

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

N°2305171

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