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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2305709

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2305709

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2305709
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. BEYLS
Avocat requérantALMAIRAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 novembre 2023, M. B A, représenté par Me Almairac, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 novembre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son avocate, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le requérant soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur de droit en ce qu'il vise les articles L. 412-5 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne s'appliquent pas à sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a déposé une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA en raison des éléments nouveaux intervenus après la décision de rejet prise par la CNDA ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais qui a produit des pièces le 5 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Beyls, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 décembre 2023 à 15 heures 15 :

- le rapport de M. Beyls, magistrat désigné,

- les observations de Me Petit, substituant Me Almairac, pour M. A, qui maintient les conclusions et moyens énoncés dans la requête,

- et les observations de M. A, assisté de Mme C, interprète en langue turque.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 20 mai 1995, est entré en France en 2019 pour y solliciter l'octroi d'une protection internationale. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 30 septembre 2019, confirmée par une décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 1er septembre 2020. Sa première demande de réexamen a été rejetée par une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA du 19 janvier 2022, confirmée par une décision de la CNDA du 19 septembre 2022. Par un arrêté du 8 novembre 2023, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise notamment les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que la première demande de réexamen de la demande d'asile de M. A a été rejetée par une décision de l'OFPRA devenue définitive. La circonstance que le préfet aurait omis de donner certains éléments personnels concernant la situation du requérant ne saurait, par elle-même, caractériser une motivation insuffisante de la décision attaquée. Par suite, le préfet, qui n'est pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'étranger dont il pourrait avoir connaissance, a suffisamment motivé cette décision en droit comme en fait. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se serait abstenu de se livrer à un examen particulier de la situation du requérant.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les articles L. 412-5 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile constitueraient les considérations de droit sur lesquelles le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé pour prendre l'arrêté contesté. Par suite, la circonstance que le préfet les ait, même à tort, visés dans cet arrêté est, en tout état de cause, sans influence sur la légalité de celui-ci.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code précité : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-2 : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ". Enfin, aux termes de l'article L. 531-41 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure. () ". Pour l'application de ces dispositions, une demande de réexamen est regardée comme une demande d'asile.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile du requérant a fait l'objet d'une décision de rejet de l'OFPRA le 30 septembre 2019, confirmée par la CNDA le 1er septembre 2020. Sa demande de réexamen a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA le 19 janvier 2022, confirmée par la CNDA le 19 septembre 2022. Dès lors, la nouvelle demande de réexamen que M. A indique avoir déposé avant que ne soit pris à son encontre l'arrêté litigieux ne lui donnait pas le droit de se maintenir sur le territoire français, dès lors que l'intéressé se trouvait alors dans le cas visé au c du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il bénéficiait d'un droit de se maintenir sur le territoire français qui aurait fait légalement obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement à son encontre.

9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France le 22 mai 2019 à l'âge de vingt-quatre ans. A la date de l'arrêté en litige, le séjour en France du requérant, lié à l'examen de sa demande d'asile, demeure récent, alors qu'il a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine où il dispose d'attaches, notamment ses parents. En outre, le requérant ne justifie pas d'une insertion sociale ou professionnelle significative. S'il fait état de la présence en France de membres de sa famille bénéficiant de statut de réfugié, cette seule circonstance ne permet pas, eu égard à la faible durée et aux conditions du séjour en France de l'intéressé, de faire regarder la mesure d'éloignement comme portant à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation du requérant.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

11. M. A, dont la demande d'asile et la première demande de réexamen ont été rejetées par des décisions de l'OFPRA des 30 septembre 2019 et 19 janvier 2022, décisions confirmées par la CNDA les 1er septembre 2020 et 19 septembre 2022, soutient qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait exposé à un risque d'arrestation arbitraire en raison de ses activités politiques en faveur de la cause kurde. Aux termes de sa première décision, la CNDA a jugé que " les déclarations vagues et impersonnelles du requérant n'ont pas permis à la Cour d'établir son parcours et les circonstances ayant présidé à son départ de Turquie. Ses déclarations sont ainsi apparues des plus laconiques et incertaines sur son engagement militant et sa visibilité. Elles ont été tout autant superficielles sur ses activités d'observateur à l'occasion d'élections en 2014 et 2018, l'intéressé n'ayant pu, notamment, décrire la formation qui aurait pu lui être préalablement dispensée pour assurer cette fonction, ou encore les constatations dont il aurait pu être amené à rendre compte dans ce cadre. Il n'a su davantage détailler de manière précise et personnalisée le contenu des publications qu'il aurait diffusées sur les réseaux sociaux, ni retracer ses démêlés avec les autorités à compter de 2017. En particulier, il n'a pu décrire la teneur des interrogatoires prétendument subis ou le déroulement de la procédure judiciaire dans laquelle il dit avoir été impliqué. Ses propos sont en outre apparus obscurs et variables sur ses lieux de résidence successifs comme sur le contrôle judiciaire auquel il aurait été soumis à compter du mois d'août 2018, à l'issue de ses obligations militaires. M. A s'est ensuite montré confus s'agissant de son abstention, sur les conseils de son avocat, de se présenter à une audience de jugement, comme sur les modalités de son départ de Turquie. S'il verse au dossier un acte d'accusation émanant de la Cour d'assises de Mus, du 7 juillet 2018, et une notification de placement sous contrôle judiciaire, du 9 août 2018, ces productions, dont la provenance et les modalités d'obtention apparaissent des plus incertaines et qui n'ont été assorties d'aucune d'explication substantielle concernant le contexte et le déroulement des poursuites judiciaires qui seraient engagées à son encontre, ne suffisent pas à pallier les lacunes de ses déclarations. De même, les photographies produites le représentant à l'occasion de manifestations, qui ne sont assorties d'aucune indication de contexte ou de date, sont dénuées de valeur probante. L'attestation du Parti de la démocratie du peuple (HADEP) délivrée au nom de son cousin le 25 août 1997 ne saurait davantage justifier du bien-fondé et de l'actualité de ses craintes personnelles. Enfin, interrogé par la Cour sur les poursuites engagées à l'encontre de son père après son départ, il n'a été en mesure de livrer aucune indication substantielle ou plausible ". Aux termes de sa seconde décision, la CNDA a relevé, s'agissant des faits allégués par le requérant à l'appui de sa première demande de réexamen, qu'il " n'a livré que des déclarations schématiques, peu étayées, impersonnelles et floues au sujet des recherches dont il serait la cible de la part des autorités de son pays ", qu'il " n'a pas été en capacité de préciser si les procédures judiciaires nouvellement alléguées constituent la suite des poursuites qui auraient été engagées contre lui en 2017 ou s'il s'agit de nouvelles procédures " et qu'il " n'a pas non plus clarifié les griefs exacts qui lui seraient reprochés ".

12. A l'appui de la présente requête, le requérant verse aux débats deux procès-verbaux d'audience en date des 1er février 2023 et 9 octobre 2023 émanant de la cour d'assises de Mus qui font état de report à des audiences ultérieures ainsi qu'une demande de commission rogatoire à adresser aux autorités judiciaires françaises. Si ces pièces n'ont pas pu être présentées à l'OFPRA et à la CNDA dans le cadre du premier réexamen de sa demande d'asile, elles ne fournissent aucune information claire, concrète et fiable sur la procédure dont le requérant allègue faire l'objet. En effet, elles ne mentionnent ni les peines que les autorités poursuivantes pourraient requérir à l'encontre de l'intéressé ni même celles susceptibles d'être prononcées sur le fondement du droit pénal turc. Par ailleurs, son récit peu étayé quant aux poursuites dont il allègue faire l'objet de la part des autorités turques n'a convaincu ni l'OFPRA, ni la CNDA. Dans ces conditions, les documents versés aux débats par M. A ne permettent pas, à eux seuls, d'établir que l'intéressé serait exposé, en cas de retour dans son pays d'origine, à un risque personnel et avéré de subir des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par conséquent, en désignant la Turquie comme pays de destination, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de cet article. Pour les mêmes motifs, il n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

13. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 octobre 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Almairac, avocate de M. A, une somme au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Almairac.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

N. BEYLSLe greffier,

Signé

A. STASSI

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

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