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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2401282

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2401282

mardi 28 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2401282
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantLOUBAT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nice, statuant en excès de pouvoir, a examiné la requête de Mme A B, ressortissante capverdienne, contestant le refus du préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour. Le tribunal a jugé que la décision explicite de refus du 29 mars 2024 s'était substituée à la décision implicite antérieure. Il a annulé cette décision au motif qu'elle méconnaissait l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de la durée de présence en France de la requérante (neuf ans) et de ses attaches familiales et matérielles stables.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 8 mars 2024, 7 juin 2024 et 7 octobre 2024, Mme C A B, représentée par Me Loubat, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 mars 2024 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes des Alpes-Maritimes a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée le 5 février 2024 ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer le titre de séjour sollicité, ou de procéder au réexamen de sa demande dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dès la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard en application de l'article L. 911-1 du Code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 7 octobre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 22 octobre 2024 à 12 heures.

Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 25 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement informées du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Sandjo, conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique, Mme A B, et le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présents, ni représentés.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante capverdienne née en 1994, déclare être entrée en France en 2014. Par courrier du 28 septembre 2023, réceptionné le 3 octobre suivant, elle a adressé à la préfecture des Alpes-Maritimes une demande d'admission au séjour. En l'absence de réponse, une décision implicite de rejet de sa demande est née à l'issue d'un délai de quatre mois. Le 2 février 2024, elle a demandé à la préfecture la communication des motifs du refus. Mme A B demande l'annulation de la décision née de l'absence de réponse à sa demande du 28 septembre 2023.

Sur le cadre du litige :

2. Aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ", et aux termes de l'article R. 432-2 du même code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. () ". En vertu de ces textes, une demande de titre de séjour présentée par un ressortissant étranger fait naître, en cas de silence gardé par l'administration au-delà du délai de quatre mois fixé par l'article R. 432-2, une décision implicite de rejet susceptible d'un recours pour excès de pouvoir. Toutefois, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement à la décision implicite de rejet se substitue à cette dernière.

3. En l'espèce, si une décision implicite de rejet est née du silence gardé pendant plus de quatre mois par le préfet de police sur la demande d'admission exceptionnelle au séjour déposée par Mme A B le 28 septembre 2023, il ressort des pièces des dossiers que, par une décision du 29 mars 2024, le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté la demande de titre de séjour de l'intéressée au motif, notamment, qu'elle avait fait l'objet d'un refus de titre de séjour avec obligation de quitter le territoire en date du 10 mars 2022, notifiée le 15 mars suivant. Cette décision expresse s'est ainsi substituée à la décision implicite rejetant la même demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 29 mars 2024 :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B, entrée en France en décembre 2014, justifie de près de 9 années de présence sur le territoire à la date de la décision attaquée. Elle produit à cet égard de nombreuses pièces, notamment des contrats de bail des logements occupés à compter de 2017 avec son conjoint, ainsi que des justificatifs de domicile afférents au logement commun. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante a donné naissance à une enfant le 4 juin 2017, âgée de près de 7 ans à la date de la décision attaquée, actuellement scolarisée, et dont elle justifie assurer l'entretien et l'éducation. Par ailleurs Mme A B justifie, par la production de nombreux bulletins de salaire, exercer une activité professionnelle en qualité d'agent de service en contrat à durée indéterminée depuis le 22 février 2021, soit depuis près de trois années à la date de la décision attaquée. Dans ces conditions, et dans les circonstances de l'espèce, la requérante est fondée à soutenir qu'elle a fixé en France le centre de sa vie privée et familiale et que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A B est fondée à demander l'annulation de la décision du 29 mars 2024 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de l'admettre au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, en l'absence de tout changement allégué dans les circonstances de fait et de droit, qu'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à Mme B A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir ce récépissé d'une autorisation de travail en application des dispositions de l'article R. 431-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

9. Mme A B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 55 p. 100 par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice en date du 25 janvier 2024. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme totale de 900 euros, à verser d'une part, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à hauteur de 495 euros, à Me Loubat sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, et, d'autre part, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à hauteur de 405 euros, à la requérante au titre des frais de procédure restés à sa charge.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du préfet des Alpes-Maritimes du 29 mars 2024 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme A B dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 495 euros à Me Loubat, avocat de Mme A B, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, et, d'autre part, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 405 euros à la requérante au titre de la part des frais restés à sa charge.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A B, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Loubat.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nice.

Délibéré après l'audience du 7 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Duroux, première conseillère,

Mme Sandjo, conseillère,

assistés de M. de Thillot, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2025.

La rapporteure,

signé

G. SANDJO

Le président,

signé

F. PASCALLe greffier,

signé

J-Y de THILLOT

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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