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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2405467

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2405467

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2405467
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Moutry
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 et le 16 octobre 2024, M. E A D, représenté par Me Darmon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 septembre 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la reconduite et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour portant la mention vie privée et familiale dans un délai d'un mois ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté a été pris en méconnaissance de la procédure instituée par l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas été précédé d'une saisine du médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- l'obligation de quitter le territoire français est fondée sur une décision portant refus de séjour entachée d'illégalité ;

- l'arrêté méconnait le principe selon lequel nul ne peut être poursuivi deux fois pour les mêmes faits ; une précédente obligation de quitter le territoire français reposant sur les mêmes motifs a été annulée par le tribunal administratif et le préfet ne pouvait ainsi reprendre la même mesure ;

- l'arrêté méconnait le principe de présomption d'innocence ; n'ayant jamais été condamné, il ne peut constituer une menace pour l'ordre public ; de plus, son placement sous contrôle judiciaire s'oppose à l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour ;

- l'arrêté méconnait les dispositions de l'article L. 611-3, 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il justifie d'une résidence stable sur le territoire français, d'une véritable insertion, de ressources suffisantes et d'une activité professionnelle ;

- la décision fixant le pays de destination méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2024, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la Selarl Serfaty Venutti Camacho Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Moutry, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 16 octobre 2024 à 14h00 :

- le rapport de Mme Moutry, magistrate désignée ;

- les observations de Me Darmon, représentant M. A D, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête, ainsi que les observations de Me Abran, substituant la Selarl Serfaty Venutti Camacho Cordier et représentant la préfecture des Alpes-Maritimes.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 6 septembre 2024, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé la délivrance d'un titre de séjour à M. E A D, ressortissant tunisien né le 1er juillet 2005, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. M. A D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-789 du 10 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial n° 241-2023 du même jour, accessible tant au juge qu'aux parties, M. C B, sous-préfet et directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes, a reçu délégation permanente de signature du préfet des Alpes-Maritimes pour signer tout acte en matière de droit des étrangers, éloignement et contentieux. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte en litige manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions légales sur lesquelles il se fonde et comporte les éléments de fait relatifs à la situation personnelle de M. A D et notamment qu'il est entré sur le territoire français le 25 août 2021 à l'âge de 16 ans, qu'il a été pris en charge par les services de l'enfance du conseil départemental des Alpes-Maritimes avec l'accord de son père, que son père, présent sur le territoire français, ne souhaite pas entretenir de liens avec lui, que sa mère, sa sœur et son frère avec qui il entretient de bonnes relations, vivent en Tunisie, qu'il a été interpellé puis placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête préliminaire diligentée pour association de malfaiteurs terroristes en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes d'atteinte aux personnes et qu'il a été placé sous contrôle judiciaire du fait des poursuites engagées à son encontre pour des faits de provocation directe à un acte de terrorisme. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas entaché son arrêté d'un défaut d'examen particulier et sérieux de la situation personnelle de M. A D.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

5. Si le requérant soutient que la procédure est entachée d'irrégularité dès lors que la décision portant refus de séjour a été émise sans saisine préalable, pour avis, du collège de médecins de l'OFII, il est constant que la demande formulée par lui ne portait pas sur la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En quatrième lieu, le requérant ne saurait utilement invoquer le principe ne bis in idem à l'appui d'un recours dirigé contre une décision portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français, décisions qui n'ont ni le caractère de décisions pénales, ni le caractère de sanctions.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 435-3 du même code : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention salarié ou travailleurs temporaire, sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du même code : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

8. Aucune disposition légale ou règlementaire, ni aucun principe, en ce inclus le principe de présomption d'innocence, ne fait obstacle à ce que le préfet se fonde sur des faits faisant l'objet d'une procédure judiciaire qui est en cours pour refuser l'octroi d'un titre de séjour ou édicter des mesures d'éloignement, mesures qui n'ont ni le caractère de décisions pénales, ni le caractère de sanctions, mais qui sont des mesures de police administrative. Il appartient, par ailleurs, au préfet de prouver la matérialité de ces faits si ceux-ci sont contestés. Il ressort des pièces du dossier que M. A D a déclaré, au cours de ses auditions s'étant tenues lors de la garde à vue débutée le 6 août 2024, avoir visionné et diffusé des images d'exactions et de propagande pendant quatre mois jusqu'à la suppression de ses comptes Tiktok et Telegram, qu'il a également reconnu avoir adhéré à l'idéologie de Daech et qu'il a reconnu avoir relayé des tutoriels de fabrication de poisons et de produits explosifs. Dans ces conditions, le préfet pouvait parfaitement se fonder sur ces éléments pour considérer que la présence de M. A D sur le territoire français était de nature à menacer l'ordre public et refuser, ainsi, de délivrer le titre de séjour sollicité sur le fondement des articles L. 435-3 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile quand bien même les autres conditions posées par ces dispositions pour se voir délivrer un titre de séjour auraient été remplies par l'intéressé.

9. En sixième lieu, le placement d'un étranger sous contrôle judiciaire, s'il fait obstacle à l'exécution d'une décision faisant obligation à l'intéressé de quitter le territoire français, est sans incidence sur la légalité d'une telle mesure. Si M. A D fait valoir qu'il fait l'objet, à la date de la décision contestée, d'une mesure de placement sous contrôle judiciaire, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la mesure d'éloignement et ne fait obstacle qu'à sa mise à exécution. M. A D ne peut donc utilement invoquer cette circonstance à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

10. En septième lieu, le requérant ne saurait utilement invoquer les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que ces dispositions ont été supprimées par la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, entrée en vigueur le 28 janvier 2024, et qu'elles n'ont pas été remplacées par des dispositions équivalentes.

11. En huitième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. A D est entré sur le territoire français le 25 août 2021, à l'âge de seize ans et un mois et a été pris en charge, au titre de la protection de l'enfance, jusqu'à sa majorité par le département des Alpes-Maritimes alors que son père se trouve en situation régulière sur le territoire français. Le requérant a été inscrit au centre de formation des apprentis d'Antibes en vue de l'obtention d'un certificat d'aptitude professionnelle " carreleur mosaïste " et a ensuite conclu avec la SARL S.E.C.I un contrat d'apprentissage pour la période allant du 20 novembre 2023 au 30 juin 2024, puis un contrat à durée déterminée en qualité de carreleur. Si l'attestation produite par le requérant du directeur technique de cette société est élogieuse à son sujet, il n'en demeure pas moins qu'au vu des faits établis et reprochés à M. A D étayés au point 10 du présent jugement, ce dernier ne saurait invoquer sa bonne insertion au sein de la société française. En outre, il ressort des pièces du dossier que le requérant ne démontre pas ses liens avec son père, seul membre de sa famille présent sur le territoire français, alors que ce dernier refusait de s'en occuper justifiant ainsi la prise en charge du requérant au titre de la protection de l'enfance. Par ailleurs, il est constant que les autres membres de la famille de M. A D, avec qui il entretient de bonnes relations, séjournent en Tunisie. Dans ces conditions, c'est sans méconnaitre les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que le préfet des Alpes-Maritimes a pu refuser d'octroyer à M. A D un titre de séjour et prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Pour les mêmes motifs, l'arrêté attaqué n'est entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation.

13. En neuvième lieu, il résulte de tout ce qui précède que la décision portant refus de séjour n'est entachée d'aucune illégalité. Partant, M. A D ne saurait exciper de l'illégalité de la décision de refus de séjour au soutien de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français.

14. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. Le requérant soutient que son état de santé s'oppose à une reconduite à destination de son pays d'origine. Toutefois, en se bornant à produire un certificat indiquant qu'il s'est bien présenté à son rendez-vous médical le 10 septembre 2024, il ne justifie pas, d'une part, des problèmes de santé qu'il invoque, ni, d'autre part, de l'existence d'un suivi antérieur à l'édiction de la décision attaquée. En outre, il n'apporte aucun autre élément tendant à démontrer qu'il serait soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A D n'est pas fondé à solliciter l'annulation de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 6 septembre 2024. Par suite, la requête doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E A D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A D et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Lu en audience publique le 16 octobre 2024.

La magistrate désignée,

signé

M. MOUTRYLa greffière,

signé

M-C. MASSE

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière,

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