Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 juin 2024 et le 21 août 2025, Mme C... A..., représentée par Me Dugoujon, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 14 mai 2024 par lequel le président du conseil départemental de La Réunion a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de sa maladie et l’a placée en congé de maladie ordinaire sur la période courant du 20 septembre 2022 au 19 septembre 2024 ;
2°) d’enjoindre au président du conseil départemental de La Réunion, à titre principal, de reconnaître sa maladie déclarée le 29 septembre 2022 comme imputable au service et en conséquence, de la placer rétroactivement en congé pour invalidité temporaire imputable au service à compter du 28 septembre 2022 dans un délai d’un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois, également sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge du conseil départemental de La Réunion la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- il n’est pas justifié de la compétence du signataire de l’acte ;
- le département n’a pas remis le rapport du médecin du travail au conseil médical conformément aux dispositions de l’article 37-7 du décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 ;
- l’arrêté est entaché d’erreur de fait en ce que son affectation d’office à la direction de l’Europe n’a pas été réalisée dans des conditions normales ;
- l’arrêté est entaché d’une erreur d’appréciation en ce qu’il repose sur le motif tiré de ce que des faits personnels sont de nature à détacher sa pathologie du service ;
- l’arrêté est entaché d’erreur d’appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 822-20 du code général de la fonction publique dès lors que sa pathologie est essentiellement et directement causée par l’exercice de ses fonctions.
Par deux mémoires enregistrés le 17 décembre 2024 et le 18 décembre 2025, le conseil départemental de La Réunion conclut au rejet de la requête
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 23 septembre 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 14 octobre suivant.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Fourcade, rapporteur,
- les conclusions de M. Monlaü, rapporteur public,
- les observations de Me Madec, représentant Mme A...,
- et les observations de Mme E..., représentant le département.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A..., rédactrice territoriale de première classe, a intégré les effectifs du département de La Réunion en 2011 par voie de mutation et y a occupé des fonctions de « gestionnaire marchés publics » jusqu’en décembre 2020, avant d’être affectée d’office à la direction de l’Europe en qualité « d’instructrice FEADER ». Le 29 septembre 2022, elle a sollicité du président du conseil départemental la reconnaissance du caractère professionnel de son syndrome anxiodépressif réactionnel. Par un arrêté du 14 mai 2024 dont elle demande au tribunal de prononcer l’annulation, cette dernière autorité a refusé de reconnaître l’imputabilité au service de sa maladie et l’a placée en congé de maladie ordinaire sur la période courant du 20 septembre 2022 au 19 septembre 2024.
2. En premier lieu, aux termes de l’article L. 3221-3 du code général des collectivités territoriales : « (…) Le président du conseil départemental est le chef des services du département. Il peut, sous sa surveillance et sa responsabilité, donner délégation de signature en toute matière aux responsables desdits services. »
3. Le président du conseil départemental de La Réunion a, par un arrêté du 9 janvier 2023 dont il n’est pas sérieusement contesté qu’il a fait l’objet d’une publication régulière, donné délégation à M. D..., directeur général des services, à l’effet de signer notamment tous actes concernant le personnel du département. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’acte manque en fait et doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 822-20 du code général de la fonction publique : « Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. Si une ou plusieurs conditions tenant au délai de prise en charge, à la durée d'exposition ou à la liste limitative des travaux ne sont pas remplies, la maladie telle qu'elle est désignée par un tableau peut être reconnue imputable au service lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est directement causée par l'exercice des fonctions. Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. » Aux termes de l’article 9 du décret n° 87-602 du 30 juillet 1987 relatif à l’organisation des conseils médicaux, aux conditions d’aptitude physique et au régime des congés de maladie des fonctionnaires territoriaux dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : « Le médecin du service de médecine préventive prévu aux articles L. 812-3 à L 812-5 du code général de la fonction publique compétent à l'égard du fonctionnaire dont le cas est soumis au conseil médical est informé de la réunion et de son objet. Il peut obtenir s'il le demande communication du dossier de l'intéressé. Il peut présenter des observations écrites ou assister à titre consultatif à la réunion. Il remet obligatoirement un rapport écrit dans les cas prévus aux articles 24, 33 et 37-7 ci-dessous. (…) » Aux termes de l’article 37-6 du même décret : « Le conseil médical est consulté par l'autorité territoriale : (…) 3° Lorsque l'affection résulte d'une maladie contractée en service telle que définie à l'article L. 822-20 du code général de la fonction publique dans les cas où les conditions prévues au premier alinéa du même article ne sont pas remplies. » Aux termes de l’article 37-7 du même décret : « Lorsque la déclaration est présentée au titre du même article du code général de la fonction publique, le médecin du travail remet un rapport au conseil médical, sauf s'il constate que la maladie satisfait à l'ensemble des conditions posées au premier alinéa de cet article. Dans ce dernier cas, il en informe l'autorité territoriale. »
5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n’est de nature à entacher d’illégalité la décision prise que s’il ressort des pièces du dossier qu’il a été susceptible d’exercer, en l’espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu’il a privé l’intéressé d’une garantie.
6. Il résulte des dispositions de l’article 9 du décret du 30 juillet 1987 citées au point 4 que la consultation du médecin du service de médecine préventive est constitutive d’une garantie pour le fonctionnaire demandant à obtenir le bénéfice de l'article L. 822-20 du code général de la fonction publique, de même que la remise d’un rapport écrit au conseil médical sauf le cas où sa pathologie satisfait à l’ensemble des conditions permettant de présumer son imputabilité au service. Toutefois, en l’espèce, il ressort des pièces du dossier que le conseil médical près le centre de gestion réuni en formation plénière le 20 mars 2024 s’est prononcé favorablement, à l’unanimité des membres présents, à la reconnaissance de l’imputabilité au service de la maladie déclarée le 28 octobre 2022 par Mme A.... Ainsi, dans ces circonstances, cette irrégularité n’a pas été de nature à priver cette dernière d’une garantie ni n’a exercé d’influence sur le sens de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que la procédure serait affectée d’un vice doit être écarté.
7. En troisième lieu, une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct mais non nécessairement exclusif avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service
8. Au soutien de sa demande tendant à la reconnaissance de l’immutabilité au service de son syndrome anxiodépressif réactionnel, la requérante s’est prévalue d’un effondrement physique et psychique consécutif à une accumulation de facteurs de stress liés à son changement d’affectation intervenu en septembre 2020 lequel n’aurait pas été précédé d’une information préalable de son inaptitude à l’exercice de ses précédentes fonctions et d’une concertation avec le service d’accueil, aurait donné lieu à une information orale le jour de sa reprise, impliqué une baisse de son pouvoir d’achat et de la technicité associée à ses nouvelles missions et entraîné un surcroit de travail et de stress notamment lié à son impréparation à la prise de poste. Or, pour refuser de reconnaître l’imputabilité au service de sa maladie, le président du conseil départemental a considéré que le trouble anxiodépressif de Mme A... n’était pas essentiellement et directement causé par l'exercice de ses fonctions et lui a fait grief d’être l’auteure de faits personnels de nature à détacher sa pathologie du service.
9. D’une part, il ressort des pièces du dossier que le changement d’affectation de Mme A... est consécutif à l’expertise réalisée le 10 septembre 2019 par le Docteur B..., expert psychiatre, dans le cadre de son congé de longue maladie et dont les conclusions font état de son inaptitude définitive « à travailler sur des fonctions liées aux marchés publics » au sein de la direction de la commande publique et de son aptitude à l’exercice des autres fonctions de son grade. Il ressort également des pièces du dossier que, dans la perspective de son reclassement, la requérante a exprimé son souhait de mobilité au sein de la cellule d’instruction des aides FEADER et présenté, dès le mois de février 2020, une candidature en ce sens qui a donné lieu à une acceptation formulée par le service compétent le 7 août suivant. Toutefois, l’intéressée a finalement décliné cette proposition au motif que le régime indemnitaire associé au poste n’était pas équivalent à celui perçu au titre de ses précédentes fonctions. Prenant en compte ces considérations, et alors d’ailleurs qu’il n’y était pas tenu, le département de La Réunion a finalement consenti à maintenir le bénéfice de son précédent régime indemnitaire et fixé la date de sa prise de poste au 16 décembre 2020 avant de la repousser au 4 janvier 2021 en raison de nécessités organisationnelles, notamment liées à ce revirement dont l’intéressée ne conteste pas sérieusement la réalité. Ainsi, contrairement à ce qu’elle soutient, ce changement d’affectation, qui n’a pas été réalisé dans des conditions anormales, n’a pas été de nature à susciter le développement de sa pathologie anxiodépressive.
10. D’autre part, si Mme A... se prévaut, pour justifier de la dégradation de ses conditions de travail, de diverses mesures de gestion prises à son égard, notamment de retenues sur traitement pour service non fait et de refus de congés annuels, il ressort des pièces du dossier qu’elle s’est soustraite, à plusieurs reprises, à l’accomplissement de son service en se bornant à arguer « d’urgence vétérinaire », de « nuit blanche » ou d’oubli de réveil de sorte que le conseil départemental de La Réunion était ainsi tenu de procéder à la retenue décidée le 5 mai 2021. A cet égard, la circonstance tenant à ce qu’elle a présenté, a posteriori, une demande de congé annuel pour régulariser l’une de ses absences et qu’un refus a été opposé à cette demande, ne traduit pas l’hostilité de la hiérarchie à son égard mais est en revanche de nature à caractériser sa contribution à l’émergence du « contexte professionnel » dont elle se plaint.
11. Enfin, il est constant que Mme A... a été placée, de juin 2012 à mars 2013 puis, au cours de l’année 2019, en congé de longue maladie en raison d’une pathologie anxiodépressive, laquelle a d’ailleurs justifié qu’elle soit déclarée inapte à l’exercice de ses précédentes fonctions. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des échanges de courriers électroniques produits, que les conditions d’exercice de ses nouvelles fonctions au sein de la cellule « instruction FEADER » auraient été de nature à provoquer un épuisement professionnel et qu’elles seraient la cause directe et essentielle de la réactivation de sa pathologie psychiatrique. Par suite, quand bien même le conseil médical s’est prononcé en faveur de la reconnaissance de l’imputabilité au service de sa maladie, Mme A... n’est pas fondée à soutenir que l’arrêté attaqué, qui refuse de faire droit à sa demande présentée en ce sens, serait entaché d’erreur de fait, méconnaîtrait les dispositions précitées de l’article L. 822-20 du code général de la fonction publique et procèderait d’une erreur d’appréciation du président du conseil départemental.
12. Il résulte de ce qui précède que ses conclusions à fin d’annulation doivent être rejetées de même que, par voie de conséquence, celles présentées à fin d’injonction sous astreinte et sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... A... et au conseil départemental de La Réunion.
Délibéré après l’audience du 5 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Blin, présidente,
Mme Tomi, première conseillère,
M. Fourcade, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2025.
Le rapporteur,
C. FOURCADE
La présidente,
A. BLIN
La greffière,
S. LE CARDIET
La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.