Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 6 décembre 2024, 5 octobre 2025 et 2 décembre 2025, l’association citoyenne de Saint-Pierre, représentée par Me Karjania, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite de rejet née le 29 octobre 2024 du silence gardé par le préfet de La Réunion sur sa demande de communication des documents du plan d’organisation de la réponse de sécurité civile (ORSEC) eau potable de La Réunion ;
2°) d’enjoindre au préfet de La Réunion, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui communiquer les documents sollicités, subsidiairement de réexaminer sa demande, dans un délai de quinze jours suivant la notification de l’ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1.500 euros au titre de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
L’association citoyenne de Saint-Pierre soutient que :
- la décision implicite de rejet n’est pas conforme aux prescriptions de l’article L.124-6 du code de l’environnement selon lequel le rejet d'une demande d'information relative à l'environnement est notifié par une décision écrite et motivée ;
- le plan ORSEC, document technique approuvé par un arrêté préfectoral susceptible de recours, est un document administratif au sens de l'article L.300-2 du code des relations entre le public et l’administration ;
- le préfet n’était pas lié par l’avis de la commission d’accès aux documents administratifs ; la diffusion des informations sollicitées participe à la connaissance du public conformément aux articles 7 et 8 de la Charte de l’environnement ; la préfecture de l’Ain a publié en ligne le plan ORSEC Eau du département.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2025, le préfet de La Réunion, conclut au rejet de la requête, en opposant l’absence de moyens dirigés contre la décision implicite en cause, subsidiairement, l’atteinte à la sécurité publique et à la sécurité des personnes au sens du d) de l’article L. 311-5 2° du code des relations entre le public et l’administration.
Par une ordonnance du 5 septembre 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 5 octobre suivant à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de l'environnement ;
- l’instruction interministérielle n° DGS/VSS2/DGCS/DGSCGC/2017/138 du 19 juin 2017 relative à l'élaboration du dispositif de gestion des perturbations importantes de l'approvisionnement en eau potable (ORSEC-Eau potable) ;
- le code de justice administrative ;
Par une décision du 1er décembre 2025, la présidente par intérim du tribunal a désigné Mme Lacau, première conseillère, pour statuer notamment sur les litiges visés par l’article R.222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Lacau,
- les conclusions de M. Ramin,
- les observations de Me Karjania et celles de M. A... pour l’association citoyenne de Saint-Pierre, le préfet de La Réunion n’étant pas représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Le 3 juin 2024, l’association citoyenne de Saint-Pierre a sollicité la communication des documents du plan d’organisation de la réponse de sécurité civile (ORSEC) eau potable de La Réunion. Cette demande est restée sans réponse. Le 29 août suivant, l’association a saisi la commission d’accès aux documents administratifs (CADA), qui a rendu, le 8 octobre 2024, un avis défavorable à la communication de ces documents. L’association citoyenne de Saint-Pierre demande l’annulation de la décision implicite de rejet née le 29 octobre 2024 du silence gardé par le préfet de La Réunion sur sa demande de communication des documents sollicités.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. L’association requérante soutient notamment que la décision implicite en cause n’est pas conforme aux prescriptions de l’article L.124-6 du code de l’environnement. Il en résulte que la fin de non-recevoir opposée en défense, tirée de la méconnaissance des prescriptions du premier alinéa de l’article R.411-1 du code de justice administrative doit être écartée.
3. Aux termes de l’article L.124-2 du code de l’environnement : « Est considérée comme information relative à l'environnement au sens du présent chapitre toute information disponible, quel qu'en soit le support, concernant : 1° L'état des éléments de l'environnement, notamment l'air, l'atmosphère, l'eau, le sol, les terres, les paysages, les sites naturels, les zones côtières ou marines et la diversité biologique, ainsi que les interactions entre ces éléments ; 2° Les décisions, les activités et les facteurs, notamment les substances, l'énergie, le bruit, les rayonnements, les déchets, les émissions, les déversements et autres rejets, susceptibles d'avoir des incidences sur l'état des éléments visés au 1°, ainsi que les décisions et les activités destinées à protéger ces éléments ; 3° L'état de la santé humaine, la sécurité et les conditions de vie des personnes, les constructions et le patrimoine culturel, dans la mesure où ils sont ou peuvent être altérés par des éléments de l'environnement, des décisions, des activités ou des facteurs mentionnés ci-dessus ; 4° Les analyses des coûts et avantages ainsi que les hypothèses économiques utilisées dans le cadre des décisions et activités visées au 2° ; 5° Les rapports établis par les autorités publiques ou pour leur compte sur l'application des dispositions législatives et réglementaires relatives à l'environnement ».
4. Aux termes du I de l’article L.124-6 du même code : « Le rejet d'une demande d'information relative à l'environnement est notifié au demandeur par une décision écrite motivée précisant les voies et délais de recours. L'article L.232-4 du code des relations entre le public et l'administration ne s'applique pas ». Aux termes du premier alinéa de cet article L.232-4 : « Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation (…) ».
5. Certains éléments du plan d’organisation de la réponse de sécurité civile (ORSEC) eau potable de La Réunion sont au nombre des informations relatives à l’environnement au sens des dispositions de l’article L.124-2 du code de l’environnement, dont le refus de communication doit faire l’objet d’une décision écrite motivée. Dès lors, que la demande de l’association citoyenne de Saint-Pierre a été implicitement rejetée et que les dispositions de l’article L.232-4 du code des relations entre le public et l'administration sont inapplicables en l’espèce, le préfet de La Réunion a méconnu les dispositions précitées de l’article L.124-6 du code de l’environnement. Il en résulte que l’association est fondée à demander l’annulation de la décision implicite de rejet née le 29 octobre 2024.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
6. Aux termes de l’article L.911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public (…) prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ».
7. L’article L.311-1 du code des relations entre le public et l’administration prévoit que, sous réserve notamment des dispositions de l’article L.311-5 du même code, les administrations sont tenues de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande. En vertu du d) du 2° de cet article L311-5, ne sont pas communicables les documents dont la consultation ou la communication porterait atteinte à la sécurité publique et à la sécurité des personnes.
8. Selon les articles L124-1 et L124-3 du code de l'environnement, le droit de toute personne d'accéder à des informations lorsqu'elles sont détenues, reçues ou établies par les autorités publiques ou pour leur compte, s'exerce dans les conditions définies par le titre Ier du livre III du code des relations entre le public et l’administration, sous réserve des dispositions du chapitre IV du titre II du livre I du code de l'environnement. A cet égard, les articles L.124-4 et L.124-5 précisent les cas dans lesquels l'autorité administrative peut rejeter une demande d'information relative à l'environnement. L'autorité administrative, à qui il appartient d'apprécier l'intérêt d'une communication, peut rejeter une demande d'information relative à l'environnement si, notamment, elle porte atteinte aux intérêts mentionnés à l’article L.311-5 du code des relations entre le public et l'administration, à l'exception de ceux visés au e) et au h) du 2° de l'article L.311-5.
9. Il résulte des dispositions des articles L.741-2 et R.741-1 du code de la sécurité intérieure que le plan ORSEC départemental qui s'inscrit dans le dispositif général de la planification de défense et de sécurité civiles, détermine, compte tenu des risques existant dans le département, l'organisation générale des secours et recense l'ensemble des moyens publics et privés susceptibles d'être mis en œuvre. Le dispositif ORSEC Eau potable s’intègre dans les dispositions de ce plan, plus particulièrement dans le cadre du mode d’action ORSEC Retap Réseau. Il identifie notamment la vulnérabilité des ressources et des installations de production, de stockage et de distribution d’eau potable, l’organisation et la coordination des interventions lors d’une perturbation importante de l’alimentation en eau potable et les
différents dispositifs pouvant être mis en place pour assurer l’approvisionnement en eau potable de la population. Ce plan constitue également le volet relatif à la contamination de l’eau potable du plan nucléaire radiologique biologique chimique local. La divulgation de ce plan serait susceptible de révéler les vulnérabilités de l’ensemble de la chaîne de l’approvisionnement en eau potable ainsi que les informations susceptibles d’être utilisées pour porter atteinte à l’intégrité ou à l’efficacité des mesures palliatives et des dispositifs de secours, et par suite, de compromettre la sécurité publique et la sécurité des personnes.
10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 7 à 9, en l’absence d’intérêt public supérieur de l'accès du public aux informations environnementales contenues dans ces documents et sans que l’association requérante ne puisse utilement se prévaloir de la circonstance que les plans ORSEC Eau des département de l’Ain, de l’Eure et de la Gironde auraient été publiés en ligne, que les conclusions de l’association citoyenne de Saint-Pierre tendant à ce qu’il soit enjoint au préfet de La Réunion de lui communiquer les documents sollicités, subsidiairement de réexaminer sa demande, doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l’application de l’article L.761-1 du code de justice administrative :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l’affaire, de mettre à la charge de l’État la somme de 1.200 euros au titre des dispositions de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision implicite de rejet née le 29 octobre 2024 du silence gardé par le préfet de La Réunion sur la demande de communication des documents du plan d’organisation de la réponse de sécurité civile (ORSEC) eau potable de La Réunion présentée par l’association citoyenne de Saint-Pierre est annulée.
Article 2 : L’Etat versera à l’association citoyenne de Saint-Pierre la somme de 1.200 euros au titre de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de l’association citoyenne de Saint-Pierre est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l’association citoyenne de Saint-Pierre et au préfet de La Réunion.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 30 décembre 2025.
Le magistrat désigné,
M.T. LACAU
Le greffier,
F. IDMONT
La République mande et ordonne à la ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité et des Négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision