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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200187

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200187

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200187
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLABOR & CONCILIUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2200187 le 23 mars 2022, M. C B, représenté par la SELARL Labor et Concilium, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 janvier 2022 par lequel le recteur de l'académie de Martinique lui a retiré son emploi de directeur d'école et l'a affecté en zone brigade banalisée, avec rattachement administratif à l'école élémentaire publique Auguste Braillon à Ducos, à compter de sa notification ;

2°) de mettre la somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée, qui s'apparente à une sanction disciplinaire, est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2022, la rectrice de l'académie de Martinique conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2200424 le 12 juillet 2022, M. C B, représenté par la SELARL Labor et Concilium, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 mars 2022 par lequel la rectrice de l'académie de Martinique l'a affecté à titre provisoire en qualité de titulaire remplaçant en zone brigade banalisée, avec rattachement administratif à l'école élémentaire publique Auguste Braillon à Ducos, du 3 janvier 2022 au 31 août 2022 ;

2°) de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une rétroactivité illégale ;

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de l'arrêté du 20 janvier 2022.

En application de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, le mémoire de M. B, enregistré le 13 décembre 2022, n'a pas été communiqué.

La procédure a été régulièrement communiquée à la rectrice de l'académie de Martinique, qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 89-122 du 24 février 1989 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, professeur des écoles hors classe, exerçait depuis le mois de septembre 2019 les fonctions de directeur de l'école élémentaire publique Robert Platon, située sur le territoire de la commune du Robert. Par un arrêté du 20 janvier 2022, le recteur de l'académie de Martinique lui a retiré son emploi de directeur d'école et l'a affecté en zone brigade banalisée à compter de sa notification. Puis, par un arrêté du 11 mars 2022, il a été affecté à titre provisoire en qualité de titulaire remplaçant en zone brigade banalisée, avec rattachement administratif à l'école élémentaire publique Auguste Braillon à Ducos, à compter du 3 janvier 2022 jusqu'au 31 août 2022. Dans l'instance n° 2200187, M. B demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 20 janvier 2022. Dans l'instance n° 2200424, il demande l'annulation de l'arrêté du 11 mars 2022.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2200187 et n° 2200424, présentées pour M. B, concernent la situation d'un même fonctionnaire. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la légalité de l'arrêté du 20 janvier 2022 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / 2° Infligent une sanction ; () ". En outre, aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. A supposer que la décision contestée revête un caractère disciplinaire et doive dès lors être motivée, celle-ci se fonde sur les dispositions applicables et en particulier le décret du 24 février 1989. Par ailleurs, elle fait état des dysfonctionnements constatés au sein de l'école et de la dégradation du climat scolaire en résultant. L'arrêté se fonde également sur le dialogue difficile avec les familles et les enseignants de l'école, l'accueil distant avec certaines familles et les relations conflictuelles avec l'inspectrice de l'éducation nationale. Il s'ensuit que l'acte attaqué, qui qualifie ces faits de manquements de nature à compromettre le bon fonctionnement du service, doit être regardé comme suffisamment motivé, dans la mesure où l'agent a été mis à même de comprendre les motifs justifiant la décision contestée, quand bien même il n'est pas fait mention d'un évènement précis ayant conduit à ces constatations. Au surplus, l'arrêté contesté vise également un rapport de l'inspectrice de l'éducation nationale de la circonscription de Trinité, dressé le 28 juin 2021, et dont M. B a pu prendre connaissance, à l'occasion de la consultation de son dossier le 5 janvier 2022. Il vise également un courrier adressé par le recteur de l'académie de Martinique à M. B le 17 décembre 2021, et dont il a été destinataire le 3 janvier 2022. Ces deux documents font état d'évènements précisément datés, de nature à concrétiser et contextualiser les griefs reprochés à l'intéressé, lui permettant d'en contester utilement la matérialité. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit dès lors, et en tout état de cause, être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 11 du décret du 24 février 1989 relatif aux directeurs d'école : " Les instituteurs nommés dans l'emploi de directeur d'école peuvent se voir retirer cet emploi par le directeur académique des services de l'éducation nationale agissant sur délégation du recteur d'académie, dans l'intérêt du service ".

6. Il ressort des termes des différents témoignages précis et concordants versés au dossier par la rectrice de l'académie de Martinique, qui émanent de l'inspectrice de l'éducation nationale de la circonscription de Trinité, de plusieurs parents d'élèves ainsi que de l'ensemble du personnel de l'école élémentaire Robert Platon, que M. B entretient depuis sa prise de fonction en septembre 2019 des rapports conflictuels avec les enseignants, mais également avec l'aide administrative, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) et plusieurs parents d'élèves. En particulier, le rapport de l'inspectrice de l'éducation nationale dressé à la suite de sa visite d'inspection du 25 mai 2021 décrit, outre une insuffisance pédagogique de M. B, qui enseigne dans une classe de maternelle, des défaillances dans l'exercice de ses fonctions de directeur d'école et l'instauration d'un climat délétère au sein de l'école Robert Platon en raison de son comportement. Il ressort également des entretiens avec le personnel de l'école que M. B fait preuve d'un autoritarisme inadapté, et refuse toute communication avec l'équipe éducative et les parents d'élèves. A titre d'exemple, l'intéressé a rempli seul, sans aucune concertation avec l'équipe éducative ni les parents, un formulaire destiné à permettre l'orientation en milieu adapté d'un élève handicapé. Une altercation a également éclaté lors d'un conseil d'école, le 12 mars 2021, M. B n'ayant pas su garder son calme face aux remarques des parents d'élèves et de ses collègues. Par ailleurs, il a été constaté que le requérant demande à la secrétaire administrative, chargée de l'assister exclusivement dans ses fonctions de direction d'école, d'intervenir en classe et de surveiller les élèves. Il ressort enfin de plusieurs plaintes adressées par des parents d'élèves à l'inspectrice de l'éducation nationale, que M. B observe une attitude inadaptée à l'égard des enfants et tient des propos déplacés voire menaçants, ce comportement ayant d'ailleurs conduit plusieurs parents à demander le retrait de leur enfant de l'école. Le requérant, qui se borne à produire un procès-verbal de constat d'huissier en date du 8 février 2022, faisant état de photographies des affichages de la classe prises par l'intéressé en mai 2021, ne conteste aucunement la matérialité des faits décrits dans les documents circonstanciés produits en défense, qui émanent de différentes sources. Compte tenu de ces éléments qui attestent du climat conflictuel et dégradé au sein de l'école Robert Platon depuis l'affectation de M. B en qualité de directeur, de nature à affecter le bon fonctionnement de cette école, le recteur de l'académie de Martinique n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en prononçant le retrait des fonctions de directeur d'école de M. B. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du 20 janvier 2022 par lequel le recteur de l'académie de Martinique lui a retiré son emploi de directeur d'école et l'a affecté en zone brigade banalisée à compter de sa notification, doivent être rejetées.

Sur la légalité de l'arrêté du 11 mars 2022 :

8. En premier lieu, les décisions administratives ne peuvent légalement disposer que pour l'avenir. S'agissant des décisions relatives à la carrière des fonctionnaires ou des militaires, l'administration ne peut, par dérogation à cette règle générale, leur conférer une portée rétroactive que dans la mesure nécessaire pour assurer la continuité de la carrière de l'agent intéressé ou procéder à la régularisation de sa situation.

9. Il ressort des pièces du dossier qu'en exécution de l'arrêté du 20 janvier 2022, M. B s'est vu retirer son emploi de directeur d'école à compter de la notification de cette décision, intervenue le 5 février 2022. L'intéressé, qui a ainsi conservé ses fonctions jusqu'à cette date, se trouvait par suite dans une situation régulière jusqu'au 5 février 2022. Toutefois, par un arrêté du 11 mars 2022, la rectrice de l'académie de Martinique l'a affecté à titre provisoire en zone brigade banalisée à compter du 3 janvier 2022. Dans ces conditions, l'arrêté du 11 mars 2022, qui n'était pas nécessaire pour assurer la continuité de la carrière de M. B ni pour procéder à la régularisation de sa situation avant que la décision de retrait d'emploi ait acquis un caractère exécutoire, doit être regardé comme méconnaissant le principe de non-rétroactivité des actes administratifs.

10. En second lieu, l'arrêté du 20 janvier 2022 portant retrait des fonctions de M. B de directeur d'école ne constitue pas la base légale de l'arrêté du 11 mars 2022 l'affectant à titre provisoire en zone brigade banalisée, lequel n'a pas davantage été pris pour son application. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'arrêté du 20 janvier 2022 doit être écarté comme inopérant, cet acte n'étant en tout état de cause entaché d'aucune illégalité.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation partielle de l'arrêté de la rectrice de l'académie de Martinique du 11 mars 2022, en tant qu'il l'affecte à titre provisoire en zone brigade banalisée pour une période antérieure à la date à laquelle la décision de retrait d'emploi a acquis un caractère exécutoire du fait de sa notification à l'intéressé, soit entre le 3 janvier 2022 et le 5 février 2022.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête n° 2200187 de M. B est rejetée.

Article 2 : L'arrêté du 11 mars 2022 par lequel la rectrice de l'académie de Martinique a affecté M. B à titre provisoire en qualité de titulaire remplaçant en zone brigade banalisée, avec rattachement administratif à l'école élémentaire publique Auguste Braillon à Ducos, du 3 janvier 2022 au 31 août 2022, est annulée en tant qu'elle porte sur la période du 3 janvier 2022 au 5 février 2022.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2200424 est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie du jugement sera adressée à la rectrice de l'académie de Martinique.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

La rapporteure,

A. DLa présidente,

H. Rouland-Boyer

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2200187, 2200424

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