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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200206

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200206

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200206
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELURL WITTMANN INTERNATIONAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 31 mars 2022, et un mémoire complémentaire, enregistré le 23 juillet 2022, la société Fortessia, représentée par Me Obadia et Me Wittmann, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2016, 2017 et 2018, et des pénalités correspondantes ;

2°) d'enjoindre au directeur régional des finances publiques de la Martinique de lever les garanties consignées dans le cadre du sursis de paiement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que le paiement des dépens mentionnés à l'article R. 207-1 du livre des procédures fiscales.

Elle soutient que :

En ce qui concerne les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés :

- les produits financiers résultant de l'exécution des conventions de croupier ne peuvent être rattachés à l'exercice fiscal au cours duquel ils ont été perçus, mais doivent être rattachés à l'exercice suivant ;

- la réintégration, opérée par l'administration, conduit à une double imposition ;

En ce qui concerne la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises :

- son activité se situe hors du champ d'application de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises ;

- à titre subsidiaire, l'assiette d'imposition a été surévaluée ;

En ce qui concerne les majorations :

- la preuve d'un manquement délibéré à ses obligations déclaratives, dans l'intention d'éluder l'impôt, n'est pas rapportée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2022, le directeur régional des finances publiques de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

En application de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, le mémoire complémentaire du directeur régional des finances publiques de la Martinique, enregistré le 21 septembre 2022, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- et les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La société Fortessia a pour activité la prise de participations, l'acquisition et la gestion de tous éléments d'actifs corporels et incorporels. Elle conclut notamment des conventions, qualifiées de conventions de croupier, par lesquelles elle acquiert des droits financiers détenus par des personnes physiques dans des sociétés, dont ces personnes ont la qualité d'associés. A compter du 30 septembre 2019, la société Fortessia a fait l'objet d'une vérification de comptabilité, portant sur les exercices clos en 2016, 2017 et 2018, à la suite de laquelle, par une proposition de rectification du 19 décembre 2019, la vérificatrice a notamment constaté que la contribuable avait indûment minoré ses bénéfices imposables à l'impôt sur les sociétés, et qu'elle ne s'était pas acquittée de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, alors qu'elle y est assujettie. Il en est résulté des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés, pour un montant total de 461 479 euros, majorations et intérêts de retard compris, et de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, pour un montant de 6 314 euros. Ces impositions supplémentaires ont été mises en recouvrement le 30 juin 2021 et le 15 juillet 2021. Afin d'obtenir le dégrèvement de ces impositions, la société Fortessia a présenté une réclamation préalable à l'administration fiscale, le 20 août 2021. En l'absence de réponse à cette réclamation préalable, la société Fortessia demande au tribunal, par la présente requête, de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2016, 2017 et 2018, et des pénalités correspondantes.

Sur le bien-fondé des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés :

2. D'une part, aux termes de l'article 8 du code général des impôts : " Sous réserve des dispositions de l'article 6, les associés des sociétés en nom collectif [] sont, lorsque ces sociétés n'ont pas opté pour le régime fiscal des sociétés de capitaux, personnellement soumis à l'impôt sur le revenu pour la part de bénéfices sociaux correspondant à leurs droits dans la société. [] Il en est de même, sous les mêmes conditions : 1° Des membres des sociétés civiles ". Aux termes de l'article 238 bis K du même code : " Lorsque des droits dans une société ou un groupement mentionnés aux articles 8, 8 quinquies, 239 quater, 239 quater B, 239 quater C ou 239 quater D sont inscrits à l'actif d'une personne morale passible de l'impôt sur les sociétés dans les conditions de droit commun, [] la part de bénéfice correspondant à ces droits est déterminée selon les règles applicables au bénéfice réalisé par la personne ou l'entreprise qui détient ces droits ". D'autre part, aux termes du 2 bis de l'article 38 du code général des impôts : " Les produits correspondant à des créances sur la clientèle ou à des versements reçus à l'avance en paiement du prix sont rattachés à l'exercice au cours duquel intervient la livraison des biens pour les ventes ou opérations assimilées et l'achèvement des prestations pour les fournitures de services. Toutefois, ces produits doivent être pris en compte : a. Pour les prestations continues rémunérées notamment par des intérêts ou des loyers et pour les prestations discontinues mais à échéances successives échelonnées sur plusieurs exercices, au fur et à mesure de l'exécution ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment des termes mêmes des conventions, qualifiées de conventions de croupier, conclues par la société Fortessia avec ses cocontractants qu'en échange d'un prix de cession, ceux-ci s'engagent à céder à la société Fortessia leur part des bénéfices réalisés par des sociétés civiles immobilières, dont ils sont associés. En vertu de délégations de créances, les parts de bénéfices correspondantes sont versées directement par les sociétés civiles immobilières à la société Fortessia, au fur et à mesure de l'exécution de la convention, selon des mensualités précisées contractuellement. Les créances correspondantes présentent donc, pour la société Fortessia, un caractère certain, tant dans leur principe que dans leur montant. Dans ces conditions, ni les dispositions précitées de l'article 238 bis K du code général des impôts ni aucune autre disposition législative ou réglementaire ne permettaient à la société Fortessia, lors de la clôture de son exercice comptable au 30 septembre, de déduire ces sommes de ses résultats, au motif qu'elles ne lui seraient définitivement acquises qu'au 31 décembre, date de clôture de l'exercice comptable des sociétés civiles immobilières, dont ses cocontractants sont associés. Au contraire, en application des dispositions précitées du 2 bis de l'article 38 du code général des impôts, les produits financiers correspondants doivent être rattachés à l'exercice au cours duquel ils ont été perçus. En outre, la société Fortessia ne peut, en tout état de cause, utilement se prévaloir, sur le fondement de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, de la réponse ministérielle adressée au député Daniel Goulet le 6 septembre 1975, cette réponse ministérielle n'ayant ni pour objet ni pour effet de définir l'exercice auquel doivent être rattachés des produits financiers, perçus en exécution d'une convention de croupier. C'est donc à bon droit que la vérificatrice a réintégré les produits financiers, perçus par la société Fortessia, aux résultats de l'exercice, au cours duquel ils ont été perçus.

4. En outre, dès lors qu'il ressort de la proposition de rectification du 19 décembre 2019 qu'après avoir réintégré les produits financiers, perçus par la société Fortessia, aux résultats de l'exercice, au cours duquel ils ont été perçus, la vérificatrice a déduit ces produits de l'exercice suivant, auquel ils avaient été rattachés à tort par la contribuable, la société Fortessia n'est pas fondée à soutenir qu'elle ferait l'objet d'une double imposition. De même, la société Fortessia ne peut utilement se prévaloir de ce que les sommes correspondantes auraient également fait l'objet d'une imposition, au titre de l'impôt sur le revenu auquel ses cocontractants ont été assujettis, un tel moyen n'étant pas de nature à remettre en cause le bien-fondé de l'imposition à laquelle la société Fortessia a été elle-même assujettie. Dans ces conditions, la société Fortessia n'est pas fondée à demander la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés, auxquelles elle a été assujettie, au titre des exercices clos en 2016, 2017 et 2018.

Sur le bien-fondé de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises :

5. En premier lieu, aux termes du I de l'article 1586 ter du code général des impôts : " Les personnes physiques ou morales ainsi que les sociétés non dotées de la personnalité morale et les fiduciaires pour leur activité exercée en vertu d'un contrat de fiducie qui exercent une activité dans les conditions fixées aux articles 1447 et 1447 bis et dont le chiffre d'affaires est supérieur à 152 500 euros sont soumises à la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises ". Aux termes du I de l'article 1447 du même code : " La cotisation foncière des entreprises est due chaque année par les personnes physiques ou morales, les sociétés non dotées de la personnalité morale ou les fiduciaires pour leur activité exercée en vertu d'un contrat de fiducie qui exercent à titre habituel une activité professionnelle non salariée ". Il résulte des dispositions précitées de l'article 1586 ter du code général des impôts, éclairées par les travaux préparatoires que, pour définir les redevables de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, le législateur a entendu renvoyer à la définition des redevables de la cotisation foncière des entreprises telle qu'elle résulte de l'ensemble des dispositions de l'article 1447 du code général des impôts.

6. Il résulte de l'instruction qu'au cours de chacun des exercices en litige, la société Fortessia a acquis, auprès de nombreux particuliers, les droits financiers qu'ils détiennent dans des sociétés. Il est, en outre, constant que la société Fortessia est à l'initiative de la conclusion des actes contractuels correspondants, qu'elle rédige intégralement. La société Fortessia doit, ainsi, être regardée comme mettant en œuvre, de manière régulière et effective, des moyens matériels et humains, pour proposer, à travers les conventions litigieuses, des services financiers à ses clients, dans le but notamment de leur permettre de réduire l'impôt sur le revenu auxquels ils sont assujettis. La société Fortessia perçoit une rémunération pour cette activité, correspondant aux parts de bénéfices auxquelles renoncent ses clients. Dans ces conditions, alors même qu'elle ne poursuit pas d'intention spéculative et n'entend pas revendre les droits financiers qu'elle acquiert, la société Fortessia n'est pas fondée à soutenir que son activité se bornerait à gérer son propre patrimoine et qu'elle n'exercerait, de manière habituelle, aucune activité professionnelle, au sens des dispositions précitées du I de l'article 1447 du code général des impôts. Ainsi, c'est à bon droit que la vérificatrice a estimé que la société Fortessia était assujettie à la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises.

7. En second lieu, il est constant que, pour déterminer l'assiette de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises à laquelle la société Fortessia devait être assujettie, la vérificatrice s'est fondée sur les écritures comptables, produites par la société Fortessia elle-même, pour déterminer son chiffre d'affaires, dont la vérificatrice a retranché les charges définies au b) du 4 du I de l'article 1586 sexies du code général des impôts. Dans ces conditions, alors que la société Fortessia n'apporte de précisions, ni sur la nature des inexactitudes dont seraient entachées ses propres écritures comptables, ni sur le montant du chiffre d'affaires qui aurait dû être retenu, la société Fortessia n'est pas fondée à soutenir que l'assiette d'imposition à la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises aurait été incorrectement calculée. Ainsi, la société Fortessia n'est pas fondée à demander la décharge ou la réduction de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, à laquelle elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2016, 2017 et 2018.

Sur le bien-fondé de la majoration pour manquement délibéré :

8. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt [] entraînent l'application d'une majoration de : a. 40 % en cas de manquement délibéré ".

9. En relevant que la déclaration à l'administration fiscale, par la société Fortessia, des produits financiers qu'elle a perçus, non pas au titre de l'exercice au cours duquel ils ont été perçus, mais au titre de l'exercice suivant, s'est révélée particulièrement avantageuse pour la société Fortessia et a permis à ses associés de profiter de bénéfices conséquents, alors que la société Fortessia est spécialisée dans la finance et la gestion de patrimoine, et ne pouvait donc ignorer que le traitement fiscal qu'elle appliquait à ses bénéfices était inapproprié, l'administration doit être regardée comme apportant la preuve de l'intention délibérée de la société Fortessia d'éluder l'impôt. Par suite, la société Fortessia n'est pas fondée à demander la décharge de la majoration de 40 %, dont ont été assorties, sur le fondement des dispositions précitées du a. de l'article 1729 du code général des impôts, les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés, auxquelles elle a été assujettie, au titre des exercices clos en 2016, 2017 et 2018.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins de décharge, présentées par la société Fortessia, doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins de décharge, présentées par la société Fortessia, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction, présentées par la société Fortessia, doivent, en tout état de cause, être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme, au titre des frais exposés par la société Fortessia et non compris dans les dépens. De même, les conclusions tendant au remboursement des dépens, présentées sur le fondement de l'article R. 207-1 du livre des procédures fiscales, ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la société Fortessia est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Fortessia et au directeur régional des finances publiques de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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