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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200209

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200209

jeudi 4 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200209
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantFIDANZA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2200209 le 1er avril 2022, et un mémoire enregistré le 28 juin 2022, la société de gestion des équipements du sud (Soges), représentée par Me Pagani, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 21 août 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a rejeté sa demande d'autorisation de licenciement de Mme A ;

2°) d'autoriser le licenciement de Mme A ;

3°) de mettre les dépens à la charge de l'Etat ;

4°) de mettre la somme de 3 000 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite est entachée d'un défaut de motivation, dès lors que ses motifs ne lui ont pas été communiqués malgré sa demande, en méconnaissance de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la procédure de licenciement d'un salarié protégé a été respectée ;

- la décision est entachée d'erreur de qualification juridique des faits, dans la mesure où la faute commise par Mme A est d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement et qu'aucun motif d'intérêt général ne s'y opposait.

La procédure a été régulièrement communiquée à la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Martinique et à Mme A, qui n'ont pas produit de mémoire.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la Soges tendant à ce que le tribunal l'autorise à licencier Mme A, dans la mesure où il n'appartient pas au juge administratif de faire œuvre d'administrateur en autorisant le licenciement d'un salarié protégé.

La société de gestion des équipements du sud a présenté des observations sur ce moyen, enregistrées le 23 mars 2023.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2200215 le 6 avril 2022, et un mémoire enregistré le 1er juillet 2022, la société de gestion des équipements du sud, représentée par Me Pagani, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er mars 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021 retirant la décision implicite du 21 août 2021 et autorisant le licenciement de Mme A ;

2°) d'autoriser le licenciement de Mme A ;

3°) de mettre les dépens à la charge de l'Etat ;

4°) de mettre la somme de 3 000 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le recours hiérarchique de Mme A étant tardif, il aurait dû être rejeté pour ce motif par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion ;

- elle est entachée d'erreur de droit, dans la mesure où le principe du contradictoire n'a pas été méconnu et que la ministre aurait dû statuer sur la demande d'autorisation de licenciement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2022, Mme B A, représentée par Me Fidanza, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la Soges au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la Soges tendant à ce que le tribunal l'autorise à licencier Mme A, dans la mesure où il n'appartient pas au juge administratif de faire œuvre d'administrateur en autorisant le licenciement d'un salarié protégé.

La société de gestion des équipements du sud a présenté des observations sur ce moyen, enregistrées le 23 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monnier-Besombes,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- et les observations de Me Passerone, représentant la société de gestion des équipements du sud.

Considérant ce qui suit :

1. La société de gestion des équipements du sud (Soges) est une société publique locale chargée de la gestion de services publics pour le compte de la communauté d'agglomération de l'Espace Sud Martinique et de la commune des Anses d'Arlet. Le 21 juin 2021, elle a demandé à l'inspectrice du travail l'autorisation de licencier pour motif disciplinaire Mme A, responsable réclamations clients sur le site de l'espace parents à Ducos, exerçant les mandats de déléguée syndicale de la centrale syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM) et de représentante syndicale au comité social et économique. Une décision implicite de rejet est née le 21 août 2021 du silence gardé par l'inspectrice du travail sur cette demande. Par une décision du 16 septembre 2021, l'inspecteur du travail a toutefois retiré cette décision implicite et autorisé le licenciement de Mme A. Saisie du recours hiérarchique formé par Mme A le 24 novembre 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail en date du 16 septembre 2021 et a considéré que la décision implicite du 21 août 2021 était rétablie dans l'ordonnancement juridique. Par la requête n° 2200209, la société de gestion des équipements du sud demande au tribunal l'annulation de la décision implicite du 21 août 2021. Par la requête n° 2200215, elle demande au tribunal l'annulation de la décision de la ministre du 1er mars 2022.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n° 2200209 et n° 2200215, présentées pour la société de gestion des équipements du sud, présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la légalité de la décision du 1er mars 2022 :

3. L'article R. 2422-1 du code du travail, qui est relatif aux modalités d'exercice d'un recours hiérarchique contre une décision d'un inspecteur du travail ayant statué sur une demande d'autorisation de licencier un salarié protégé, dispose que : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur () ". En imposant un délai de deux mois au recours hiérarchique formé contre la décision de l'inspecteur du travail, ces dispositions ont entendu se référer à la règle générale du contentieux administratif selon laquelle un recours gracieux ou hiérarchique contre une décision administrative doit être exercé avant l'expiration du délai de recours contentieux pour interrompre ce délai. Par suite, le délai de deux mois dans lequel doit s'exercer le recours qu'elles mentionnent est, comme le délai de recours contentieux que ce recours est susceptible d'interrompre, un délai franc. Par ailleurs et pour les mêmes motifs, le respect de ce délai s'apprécie à la date à laquelle le pli contenant le recours hiérarchique est présenté par les services postaux au ministre chargé du travail.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021 autorisant le licenciement de Mme A, qui mentionnait les voies et délais de recours, lui a été notifiée, selon la date portée sur l'avis de réception signé par l'intéressée, le 21 septembre 2021. Il s'ensuit que, pour respecter le délai de deux mois franc, son recours hiérarchique devait parvenir à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion au plus tard le lundi 22 novembre 2021 à minuit. Or, il est constant que Mme A a remis le pli contenant son recours hiérarchique aux services postaux le vendredi 19 novembre 2021 à 13h33, veille d'un week-end, et que ce pli n'a été réceptionné par la ministre que le mercredi 24 novembre 2021. Compte tenu de la distance séparant Paris de Fort-de-France, un tel délai de transmission postale vers la métropole ne présente pas de caractère anormal alors qu'il appartenait à Mme A de prendre en compte les modalités de distribution du courrier inhérentes à cette distance. Dans ces conditions, l'intéressée ne pouvant être regardée comme ayant remis son pli en temps utile aux services postaux pour être reçu avant l'expiration du délai de recours contentieux, le 23 novembre 2021, la société de gestion des équipements du sud est fondée à soutenir que la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion ne pouvait légalement se prononcer sur le recours hiérarchique qui lui a été soumis tardivement, alors que la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021 était devenue définitive. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit, par suite, être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la société de gestion des équipements du sud est fondée à demander l'annulation de la décision du 1er mars 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021.

Sur la légalité de la décision implicite du 21 août 2021 :

6. Le présent jugement, qui annule la décision du 1er mars 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021 retirant la décision implicite du 21 août 2021 et autorisant le licenciement de Mme A, a pour effet de faire revivre la décision du 16 septembre 2021, qui est réputée n'avoir jamais disparu de l'ordonnancement juridique et qui a acquis un caractère définitif. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions de la société de gestion des équipements du sud tendant à l'annulation de la décision implicite du 21 août 2021, elle-même définitivement retirée par la décision susvisée du 16 septembre 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

8. Il n'appartient pas au juge administratif d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé. Il s'ensuit que les conclusions de la société de gestion des équipements du sud tendant à ce que le tribunal autorise le licenciement de Mme A sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées. En tout état de cause, il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le présent jugement a pour effet de rétablir dans l'ordonnancement juridique la décision du 16 septembre 2021 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé le licenciement de Mme A, qui a acquis un caractère définitif.

Sur les dépens :

9. La présente instance n'a donné lieu à aucun dépens. Les conclusions de la société de gestion des équipements du sud tendant à ce que les dépens soient mis à la charge de l'Etat doivent, par suite, être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société de gestion des équipements du sud, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Mme A la somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la société de gestion des équipements du sud au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 1er mars 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail du 16 septembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la société de gestion des équipements du sud tendant à l'annulation de la décision implicite du 21 août 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a rejeté sa demande d'autorisation de licenciement de Mme A.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à la société de gestion des équipements du sud en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société de gestion des équipements du sud, à Mme B A, à la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Martinique et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 20 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mai 2023.

La rapporteure,

A. Monnier-BesombesLa présidente,

H. Rouland-Boyer

Le greffier,

J.-H. Minin

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2200209, 2200215

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