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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200223

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200223

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200223
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 avril 2022, Mme L G, représentée par Me Bel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 mars 2022 par lequel le préfet de la Martinique a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de départ volontaire de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'annuler la décision du 7 mars 2022 par laquelle le préfet de la Martinique a désigné la République d'Haïti comme pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Martinique de réexaminer sa situation dès la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision rejetant sa demande de titre de séjour :

- elle est entachée d'un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle.

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La requête a été régulièrement communiquée au préfet de la Martinique, qui n'a pas produit de mémoire.

Mme G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 mai 2022.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte, qui ne disposait pas d'une délégation pour signer la décision d'obligation de quitter le territoire français ni les mesures d'exécution prises en application de cette décision.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monnier-Besombes, conseillère,

- et les observations de Me Bel, représentant Mme G.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G, ressortissante haïtienne née le 26 août 1986, a déclaré être entrée irrégulièrement en France le 1er mars 2019 sous couvert d'un passeport délivré par les autorités de la République d'Haïti, dépourvu de tout visa d'entrée en France, après avoir transité par la République dominicaine et l'île de la Dominique. Elle a déposé une demande d'asile, rejetée le 28 juin 2019 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, décision que l'intéressée n'a pas contestée devant la Cour nationale du droit d'asile. Mme G a ensuite sollicité le réexamen de sa demande d'asile, qui a été rejeté par une nouvelle décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en date du 3 juillet 2020. L'intéressée a alors fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans le délai de 30 jours assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, qu'elle n'a pas exécutée. Elle s'est en effet maintenue en France et a demandé son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 7 mars 2022, le préfet de la Martinique a rejeté sa demande de titre de séjour, a pris à son encontre un arrêté portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a assorti cette mesure d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un acte séparé du même jour, il a désigné la République d'Haïti comme pays de destination. Par la présente requête, Mme G demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français et la décision fixant le pays de renvoi :

2. L'article R. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'autorité administrative compétente pour édicter la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision fixant le délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français est le préfet de département et, à Paris, le préfet de police. ".

3. En l'espèce, la décision attaquée du préfet de la Martinique du 7 mars 2022 faisant obligation à Mme G de quitter le territoire français dans le délai de départ volontaire de trente jours a été signée par M. B C, adjoint de la direction de la réglementation de la citoyenneté et de l'immigration.

4. D'une part, par arrêté n° R02-2022-01-05-00001 du 5 janvier 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial n° R02-2022-003 du 5 janvier 2022, le préfet de la Martinique a donné délégation de signature à M. B C, adjoint de la direction de la réglementation de la citoyenneté et de l'immigration, à l'effet de signer, en cas d'absences ou d'empêchements simultanés de Mme Claire Tessier, secrétaire générale adjointe de la préfecture de la Martinique, de M. E D, directeur de cabinet, et de Mme F I, directrice de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration, les décisions relevant de la direction de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration, à l'exclusion des obligations de quitter le territoire français et des mesures d'exécution prises en application de ces décisions. Ainsi, cette délégation de signature n'autorisait pas M. C à signer, au nom du préfet de la Martinique, les décisions d'obligation de quitter le territoire français qu'elle n'incluait pas.

5. D'autre part, par arrêté n° R02-2022-02-11-00004 du 11 février 2022, publié au recueil des actes administratifs n° R02-2022-042 du 14 février 2022, le préfet de la Martinique a donné délégation de signature à M. B C, adjoint de la direction de la réglementation de la citoyenneté et de l'immigration, à l'effet de signer, en cas d'absences ou d'empêchements simultanés de Mme H A de Monchy, secrétaire générale de la préfecture de la Martinique, de Mme Claire Tessier, secrétaire générale adjointe de la préfecture de la Martinique, et de M. E D, directeur de cabinet, les décisions relevant de la direction de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration, à l'exclusion des obligations de quitter le territoire français et des mesures d'exécution prises en application de ces décisions. Ainsi, cette délégation de signature n'autoriserait pas M. C à signer, au nom du préfet de la Martinique, les décisions d'obligation de quitter le territoire français qu'elle n'inclue pas.

6. Enfin, par arrêté n° R02-2022-02-11-00005 du 15 février 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° R02-2022-47 du 15 février 2022, le préfet de la Martinique a modifié un précédent arrêté du 11 février 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial n° R02-2022-02-11-00005 du 14 février 2022, portant délégation de signature à Madame H A de Monchy, secrétaire générale de la préfecture, secrétaire générale pour les affaires régionales de la Martinique en matière d'ordonnancement secondaire, afin de confier à M. C la délégation de signature confiée par cet arrêté préfectoral du 11 février 2022 à Mme F I, directrice de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration. Toutefois, la délégation ainsi contenue dans cet arrêté de délégation du 11 février 2022 ne concernait que des décisions en matière d'ordonnancement secondaire des programmes dont le préfet de la Martinique est ordonnateur, et nullement les décisions d'obligation de quitter le territoire français.

7. Il résulte de ce qui précède que M. C ne justifiait d'aucune délégation lui permettant de signer la décision attaquée du préfet de la Martinique du 7 mars 2022 obligeant Mme G à quitter le territoire français. Il s'ensuit que cette décision est entachée d'incompétence. Par suite, il y a lieu de prononcer son annulation, ainsi que celle des décisions attaquées du même jour faisant interdiction de retour sur le territoire français à Mme G, pendant une durée d'un an, et fixant la République d'Haïti comme pays de renvoi.

En ce qui concerne la décision rejetant la demande de titre de séjour :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. Mme G soutient qu'elle entretient une relation stable avec un ressortissant français, que son fils âgé de deux ans et demi est présent sur le territoire, et qu'elle témoigne d'une bonne intégration dans la société française. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée a exposé être entrée irrégulièrement en France le 1er mars 2019, et n'était donc présente sur le territoire que depuis trois ans à la date de la décision contestée. Elle s'y est maintenue malgré l'obligation de quitter le territoire français, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans, dont elle a fait l'objet et qu'elle n'a pas exécutée. En outre, si Mme G se prévaut d'une relation amoureuse avec un ressortissant français, le pacte civil de solidarité n'a été conclu que cinq mois avant l'arrêté attaqué, et la vie commune, établie par un certificat de concubinage en date du 12 janvier 2021, est très récente. La circonstance que Mme G suivrait, depuis la fin de l'année 2020, des formations d'informatique, de couture, de langue française et des séances d'art thérapie et qu'elle fréquenterait une église ne saurait témoigner d'une insertion particulière dans la société française. Par ailleurs, l'intéressée ne démontre pas être dépourvue de toute attache familiale dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 32 ans et dans lequel résident ses trois autres enfants nés en 2005, 2007 et 2014, ainsi que ses parents et les autres membres de sa famille. La présence en France son dernier enfant, né sur le territoire, ne lui confère d'ailleurs pas de droit particulier au séjour. Dans ces conditions, Mme G ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France anciens, intenses et stables, malgré la production de trois photographies et d'attestations de tiers peu circonstanciées. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour sur le territoire français, Mme G, qui n'établit pas avoir transféré l'ensemble de sa vie privée et familiale en France, n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Martinique aurait fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en rejetant sa demande de titre de séjour, ni qu'il aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Les moyens soulevés sur ce point doivent, dès lors, être écartés.

10. En deuxième lieu, et eu égard notamment à ce qui a été dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Martinique, qui a tenu compte de la relation sentimentale de Mme G et de la présence de son dernier enfant sur le territoire, n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme G n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 7 mars 2022 par laquelle le préfet de la Martinique a rejeté sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Le présent jugement, qui annule l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de Mme G, implique nécessairement que le préfet de la Martinique procède au réexamen de la situation de l'intéressée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner ce réexamen, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les conclusions présentées à ce titre par le conseil de Mme G doivent, dès lors, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 7 mars 2022 par laquelle le préfet de la Martinique a prononcé à l'encontre de Mme G une obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a assorti cette mesure d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est annulée.

Article 2 : La décision du 7 mars 2022 par laquelle le préfet de la Martinique a fixé le pays de destination est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Martinique de procéder au réexamen de la situation de Mme G, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme L G et au préfet de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Wallerich, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

La rapporteure,

A. Monnier-BesombesLe président,

M. Wallerich

La greffière,

J. Lemaître

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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