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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200371

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200371

jeudi 4 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMATHURIN-BELIA & ROTSEN-MEYZINDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 juin 2022 et le 7 février 2023, Mme A B, représentée par Me Rotsen Meyzindi, demande au tribunal :

1°) d'annuler les courriers des 17 janvier 2015 et 29 mars 2017 par lesquels le centre expert des ressources humaines et de la solde du ministère des armées l'a informée de ce qu'elle a fait l'objet d'un trop-versé de solde pour des montants de 747,90 euros et 1 163,62 euros ;

2°) d'annuler les trois titres de perception émis le 19 décembre 2016, le 22 février 2017 et le 12 juin 2017, pour des montants respectifs de 861 euros, 138 euros et 1 164 euros, et de la décharger de l'obligation de payer la somme de 2 163 euros ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 3 000 euros, augmentée des intérêts de droit à compter de la date de réception de sa réclamation indemnitaire préalable, au titre des préjudices moral et financier subis.

Elle soutient que :

- un tableau du courrier du 17 janvier 2015 mentionne une période de référence commençant au 1er octobre 2011 alors qu'elle n'a été recrutée qu'à compter du 2 juillet 2012 ;

- entre septembre 2012 et novembre 2014, elle a perçu sa solde normale, sans trop-versé ;

- de bonne foi, elle avait accepté la proposition de l'administration de rembourser par prélèvements mensuels la somme de 747,90 euros ;

- le courrier du 29 mars 2017 mentionne un trop-versé de 1 163,62 euros au titre de décembre 2015 alors que son bulletin de solde mentionne une somme de 1 139,51 euros ;

- il n'est pas possible qu'elle puisse devoir encore 2 163 euros ; l'administration a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, en maintenant un flou sur le montant réellement dû ; cette faute lui a causé un préjudice financier et un préjudice moral qui doivent être réparés par l'allocation d'une somme de 3 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions dirigées contre les courriers du 17 janvier 2015 et du 29 mars 2017 sont irrecevables ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au directeur régional des finances publiques de la Martinique qui n'a pas produit de mémoire en défense.

En application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens d'ordre public relevés d'office tirés de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre les courriers et les titres de perception attaqués.

Le ministre des armées a produit un mémoire en réponse le 6 avril 2023.

Par une décision du 16 novembre 2021, Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Palmaert,

- et les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Engagée volontaire de l'armée de terre, Mme B a été rémunérée par le régiment du service militaire adapté de Martinique du 4 novembre 2013 au 30 novembre 2015. Par un courrier du 17 janvier 2015 du centre expert des ressources humaines et de la solde, elle a été informée d'un trop-versé de 747,90 euros qui, sauf paiement immédiat de sa part, devait faire l'objet de prélèvements sur ses prochaines soldes. Par un courrier du 29 mars 2017 du même service, elle a été informée d'un trop-versé de 1 163,62 euros qui devait faire l'objet d'un titre de perception à venir. Par trois titres de perception émis les 19 décembre 2016, 22 février 2017 et 12 juin 2017, les sommes de 861 euros, 138 euros et 1 164 euros ont été mises à la charge de Mme B en vue du recouvrement des trop-versés de rémunération. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de ces deux courriers et de ces trois titres exécutoires, ainsi que la condamnation de l'Etat à lui verser des dommages et intérêts.

Sur les fins de non-recevoir soulevées en défense par le ministre :

En ce qui concerne le courrier du 17 janvier 2015 :

2. Aux termes de l'article R. 4125-1 du code de la défense : " I. Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédée d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. / Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense () / III. Les dispositions de la présente section ne sont pas applicables aux recours contentieux formés à l'encontre d'actes ou de décisions : / () 2° () qui relèvent de la procédure organisée par les articles 112 à 124 du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique ".

3. Aux termes de l'article 117 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " Les titres de perception émis en application de l'article L. 252 A du livre des procédures fiscales peuvent faire l'objet de la part des redevables: / 1° Soit d'une opposition à l'exécution en cas de contestation de l'existence de la créance, de son montant ou de son exigibilité ; / 2° Soit d'une opposition à poursuites en cas de contestation de la régularité de la forme d'un acte de poursuite. / L'opposition à l'exécution et l'opposition à poursuites ont pour effet de suspendre le recouvrement de la créance ". Aux termes de l'article 118 du même décret : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer ". Enfin, aux termes de l'article 128 du même décret : " Les dépenses de personnel sont liquidées et payées sans engagement ni ordonnancement préalable par les comptables publics désignés par arrêté du ministre chargé du budget, dans les conditions suivantes : / 1° L'ordonnateur certifie le service fait en communiquant au comptable assignataire les bases de calcul nécessaires à la liquidation et à la mise en paiement des rémunérations des agents ainsi qu'à la détermination des retenues à opérer sur celles-ci ; / 2° Le comptable assignataire liquide les rémunérations et procède à leur mise en paiement ".

4. Il résulte des dispositions reproduites ci-dessus que la lettre par laquelle l'administration informe un militaire de son intention de procéder à une retenue sur sa solde n'est pas au nombre des exceptions énumérées au III de l'article R. 4125-1 du code de la défense et doit donc faire l'objet d'un recours administratif préalable devant la commission des recours des militaires.

5. En l'espèce, la requérante produit un courrier manuscrit qu'elle soutient avoir adressé en 2019 au président de la commission des recours des militaires pour contester le courrier du 17 janvier 2015 qui l'informait de prélèvements à venir sur sa solde en vue du recouvrement d'une somme de 747,90 euros. Toutefois, la requérante ne verse aux débats aucune pièce de nature à démontrer la réception, ni même l'envoi, de ce courrier. Il s'ensuit que la commission des recours des militaires ne peut ainsi être regardée comme ayant été effectivement saisie. Dès lors, la fin de non-recevoir soulevée par le ministre doit être accueillie et les conclusions tendant à l'annulation du courrier du 17 janvier 2015 doivent être rejetées.

En ce qui concerne le courrier du 29 mars 2017 :

6. La lettre par laquelle l'administration informe un militaire qu'il doit rembourser une somme indument payée et qu'en l'absence de paiement spontané de sa part, un titre de perception lui sera notifié, est une mesure préparatoire de ce titre, qui n'est pas susceptible de recours.

7. Il résulte du courrier daté du 29 mars 2017 intitulé " lettre d'information relative à la régularisation d'un trop-versé de solde " qu'un titre de perception allait être notifié à Mme B pour le recouvrement de la somme de 1 163,62 euros indûment versée. Par suite, ce courrier doit être regardé comme une mesure préparatoire d'un titre de perception insusceptible de recours. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation dirigées contre ce courrier du 29 mars 2017 sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur la recevabilité des autres conclusions :

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation des trois titres de perception et les conclusions à fin de décharge :

8. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". L'article R. 421-5 du même code dispose : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

9. Toutefois, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable.

10. S'agissant des titres exécutoires, sauf circonstances particulières dont se prévaudrait son destinataire, le délai raisonnable ne saurait excéder un an à compter de la date à laquelle le titre, ou à défaut, le premier acte procédant de ce titre ou un acte de poursuite a été notifié au débiteur ou porté à sa connaissance.

11. Il résulte de l'instruction que Mme B a eu connaissance des trois titres litigieux au plus tard le 5 février 2019. En effet, dans son courrier du 3 mai 2022 adressé au président de la commission des recours des militaires, elle rappelle son courrier du 5 février 2019 dans lequel elle demandait l'annulation des trois titres d'un montant de 1 167 euros, 861 euros et 138 euros. Plus d'un an s'étant écoulé entre le 5 février 2019, et l'enregistrement, le 16 juin 2022, de sa requête, et alors qu'aucune circonstance particulière ne justifie le délai écoulé entre la date de connaissance acquise des titres et l'introduction de la requête, les conclusions dirigées contre les trois titres litigieux sont tardives et entachées par conséquent d'irrecevabilité.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des trois titres de perception émis le 19 décembre 2016, le 22 février 2017 et le 12 juin 2017 doivent être rejetées de même que, par voie de conséquence, les conclusions à fin de décharge de la requête.

En ce qui concerne les conclusions indemnitaires :

13. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, dans sa rédaction résultant du décret n° 2016-1480 du 2 novembre 2016 portant modification du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

14. Il ne résulte pas de l'instruction que la requérante ait formé auprès du ministre des armées ou du directeur régional des finances publiques de la Martinique une demande aux fins d'indemnisation de son préjudice moral et financier. Il n'en résulte pas davantage que ces autorités administratives auraient opposé un refus. Ainsi, en l'absence d'une décision administrative prise sur une demande indemnitaire préalable, le contentieux n'est pas lié et les conclusions indemnitaires de la requête sont irrecevables. Elles doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera communiqué à Mme A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 20 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. Phulpin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mai 2023.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

La présidente,

Mme Rouland-Boyer

La greffière,

J. Lemaitre

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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