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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200483

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200483

jeudi 4 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200483
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantYANG-TING HO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 août 2022, et un mémoire complémentaire, enregistré le 4 janvier 2023, la SCI Flech'Kann, représentée par la Selasu Yang-Ting Ho, demande au tribunal :

1°) d'annuler partiellement l'arrêté du préfet de la Martinique du 10 février 2022, en tant qu'il refuse l'autorisation de défricher une superficie de 72 ares et 30 centiares sur la parcelle dont elle est propriétaire, située quartier habitation Desgrottes sur le territoire de la commune des Trois-Ilets, ensemble la décision implicite portant rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Martinique de procéder au réexamen de sa demande d'autorisation de défrichement.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dans la mesure où le recours gracieux qu'elle a formé auprès de l'administration le 11 avril 2022 a prorogé le délai de recours contentieux de deux mois ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- le préfet a entaché sa décision d'erreur d'appréciation puisque le défrichement était exempté d'autorisation en application du 1° de l'article L. 342-1 du code forestier ;

- le préfet a méconnu les dispositions des 1°, 2° et 9° alinéas de l'article L. 341-5 du code forestier ;

- en effet, les fortes pentes sont exclusivement situées au centre de la parcelle et des possibilités d'aménagement sont conformes aux règles d'urbanisme permettant de maintenir les terres sur les pentes existent ;

- le terrain n'est pas classé au plan de prévention des risques naturels en zone de risque pour les inondations et est classé en zone d'aléa faible pour le risque de mouvement de terrain ;

- il ne comprend en outre, malgré la présence d'une ravine sèche, aucune source, ni nappe phréatique et le permis d'aménager qu'elle a sollicité lui imposera de prendre toute précaution utile à l'égard de la ravine et de la gestion de l'eau.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2022, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SCI Flech'Kann ne sont pas fondés.

En application de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, le mémoire complémentaire du préfet de la Martinique, enregistré le 19 janvier 2023, n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code forestier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté n° 063692 du préfet de la Martinique du 26 octobre 2006 fixant le seuil de surface en-deçà duquel le défrichement est exempté du régime d'autorisation ;

- l'arrêté n° 2013364-0018 du préfet de la Martinique du 30 décembre 2013 approuvant la révision du plan de prévention des risques naturels de la ville des Trois-Ilets ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Phulpin,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- et les observations de Me Yang-Ting Ho, avocate de la SCI Flech'Kann, et de Mme A, représentante du préfet de la Martinique.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Flech'Kann a déposé une demande de permis d'aménagement portant sur une parcelle d'une superficie de 1 hectare, 71 ares et 38 centiares dont elle est propriétaire, située dans le quartier habitation Desgrottes sur le territoire de la commune des Trois-Ilets. Afin de pouvoir compléter cette demande, elle a sollicité auprès des services de la préfecture de la Martinique une autorisation pour le défrichement d'une superficie de 1 hectare, 38 ares et 52 centiares de cette parcelle. Par arrêté du 10 février 2022, le préfet de la Martinique a fait partiellement droit à cette demande, en autorisant, avec des réserves, le défrichement d'une superficie de 66 ares et 22 centiares de la parcelle, et a refusé le défrichement de la portion restante, soit de 72 ares et 30 centiares. La société a formé un recours gracieux à l'encontre de cet arrêté par un courrier daté du 8 avril 2022 qui est resté sans réponse. Dans la présente instance, la SCI Flech'Kann doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler partiellement l'arrêté du préfet de la Martinique du 10 février 2022, en tant qu'il lui refuse l'autorisation de défrichement sollicitée pour une surface de 72 ares et 30 centiares, d'annuler la décision implicite de rejet de son recours gracieux, et d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa demande.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué :

2. En premier lieu, l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration dispose : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. En relevant que la conservation du massif forestier dont fait partie la parcelle faisant l'objet de la demande était nécessaire, d'une part, au maintien des terres sur les montagnes ou les pentes, au sens de l'article L. 341-5 al. 1 du code forestier, d'autre part, à la défense du sol contre les érosions et envahissements des fleuves, rivières ou torrents, au sens de l'article L. 341-5 al. 2 du code forestier, et, enfin, à la protection des personnes et des biens et de l'ensemble forestier dans le ressort duquel ils sont situés contre les risques naturels (risque de mouvement de terrain ou inondation), au sens de l'article L. 341-5 al. 9 du code forestier, le préfet de la Martinique a apporté, eu égard à la précision des dispositions législatives applicables, une motivation suffisante à sa décision. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation n'est dès lors pas fondé. Il doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, l'article L. 341-1 du code forestier dispose : " Est un défrichement toute opération volontaire ayant pour effet de détruire l'état boisé d'un terrain et de mettre fin à sa destination forestière. / () La destruction accidentelle ou volontaire du boisement ne fait pas disparaître la destination forestière du terrain, qui reste soumis aux dispositions du présent titre. " L'article L. 341-3 du même code dispose : " Nul ne peut user du droit de défricher ses bois et forêts sans avoir préalablement obtenu une autorisation () ". L'article L. 342-1 du même code dispose : " Sont exemptés des dispositions de l'article L. 341-3 les défrichements envisagés dans les cas suivants : / 1° Dans les bois et forêts de superficie inférieure à un seuil compris entre 0,5 et 4 hectares, fixé par département ou partie de département par le représentant de l'Etat, sauf s'ils font partie d'un autre bois dont la superficie, ajoutée à la leur, atteint ou dépasse ce seuil ; () ". L'article 1er de l'arrêté susvisé n° 063692 du préfet de la Martinique du 26 octobre 2006 fixe à 0,5 hectare le seuil de surface en-deçà duquel le défrichement est exempté du régime d'autorisation.

5. Il ressort du procès-verbal de reconnaissance de l'état des bois à défricher, de la photographie aérienne figurant dans l'étude géotechnique réalisée en mars 2022 et de la décision de la directrice des territoires de l'office national des forêts du 8 octobre 2021, que la parcelle de la SCI Flech'Kann est boisée sur une surface de 1 hectare, 38 ares et 52 centiares et qu'elle est contiguë à un autre bois appartenant à la société requérante, lequel bois s'étend sur une superficie de plus de 100 hectares. La société requérante démontre qu'une partie substantielle de cet espace boisé avait fait l'objet d'une destruction au cours de l'année 2004. Toutefois, conformément au dernier alinéa cité au point précédent de l'article L. 341-1 du code forestier, cette circonstance est restée sans incidence sur la destination forestière de la parcelle. Dans ces conditions, compte-tenu de la surface du bois supérieure au seuil de 0,5 hectare fixé par arrêté du préfet de la Martinique du 26 octobre 2006, le défrichement de la parcelle de la société requérante, qui n'entrait pas dans le cas d'exemption défini au 1° de l'article L. 342-1 du code forestier, était soumis à la délivrance d'une autorisation préalable. La SCI Flech'Kann n'est dès lors pas fondée à soutenir que le préfet aurait méconnu ces dispositions. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être écarté.

6. En troisième lieu, l'article L. 341-5 du code forestier dispose : " L'autorisation de défrichement peut être refusée lorsque la conservation des bois et forêts ou des massifs qu'ils complètent, ou le maintien de la destination forestière des sols, est reconnu nécessaire à une ou plusieurs des fonctions suivantes : / 1° Au maintien des terres sur les montagnes ou sur les pentes ; / 2° A la défense du sol contre les érosions et envahissements des fleuves, rivières ou torrents ; / () 9° A la protection des personnes et des biens et de l'ensemble forestier dans le ressort duquel ils sont situés contre les risques naturels, notamment les incendies et les avalanches. ".

7. Par l'arrêté attaqué du 10 février 2022, le préfet de la Martinique a refusé l'autorisation de défrichement à concurrence d'une superficie de 72 ares et 30 centiares constituée, d'une part, d'une bande de terre longeant la partie sud-est de la parcelle de la SCI Flech'Kann, entre la limite parcellaire et le chemin d'accès qui traverse la propriété, et, d'autre part, de la partie centrale du fonds, de part et d'autre de la voie en impasse qui relie le chemin d'accès, sur une surface qui se prolonge jusqu'à la limite parcellaire nord-est. Ce refus d'autorisation se fonde sur trois motifs tirés de ce que la conservation des bois est nécessaire, premièrement, au maintien des terres sur les montagnes et pentes, deuxièmement, à la défense du sol contre les érosions et envahissements des fleuves, rivières ou torrents et, troisièmement, à la protection des personnes et des biens et de l'ensemble forestier dans le ressort duquel ils sont situés contre les risques naturels (risque de mouvement de terrain ou inondation), en application des dispositions citées au point précédent des 1°, 2° et 9° de l'article L. 341-5 du code forestier.

8. En l'espèce, d'une part, il ressort du procès-verbal de reconnaissance de l'état des bois à défricher et de l'avis émis par son rédacteur que la parcelle de la SCI Flech'Kann est constituée d'un versant boisé exposé sud-est, que la pente du terrain, modérée sur sa plus grande partie, présente localement de fortes inclinaisons, comprises entre 40 % et 60 %, et que le risque de départs terrigènes serait localement fort en cas de mise à nu du terrain. Si la société requérante conteste la méthodologie utilisée pour mesurer l'inclinaison du terrain à l'occasion de la reconnaissance des bois, elle produit toutefois des plans topographiques qui confirment les calculs de l'agent de l'office national des forêts et établissent que les deux zones de la parcelle pour lesquels le préfet a refusé l'autorisation de défrichement présentent des pentes qui sont, pour leur très large part, supérieures à 35 % et présentent localement une inclinaison supérieure à 50 %. D'autre part, il est constant que le terrain ne comprend aucune source d'eau, ni cours d'eau ou zone humide et que la parcelle n'est pas répertoriée au plan de prévention des risques naturels, pour sa quasi-totalité, au titre d'un risque d'inondation. Cependant, la parcelle est soumise à un aléa moyen (orange) au titre du risque de mouvement de terrain, à l'exception d'une petite fraction située en partie sud du fond qui est soumise à un aléa faible (jaune), et est en outre sujet à des phénomènes de ruissèlement des eaux sur les zones en pentes, ainsi que le relève l'étude de diagnostic géotechnique réalisée en mars 2022. Elle est traversée en limite sud-est par une ravine qui, tant au niveau de la parcelle de la société requérante que de son tracé se prolongeant aval, est soumise à un aléa fort (rouge) au titre du risque d'inondations et est classée en zone orange et bleu du plan de prévention des risques naturels. Dans ces conditions, la SCI Flech'Kann n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Martinique aurait fait une inexacte application des dispositions citées au point 6. des 1°, 2° et 9° de l'article L. 341-5 du code forestier, en refusant partiellement de lui délivrer l'autorisation de défrichement sollicitée, pour une partie boisée de la parcelle d'une superficie de 72 ares et 30 centiares. Les moyens ainsi soulevés doivent, par suite, être écartés.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la SCI Felch'Kann n'est pas fondée à contester la légalité de l'arrêté attaqué du préfet de la Martinique du 10 février 2022. Les conclusions de sa requête tendant à son annulation partielle doivent, par suite, être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet du recours gracieux.

Sur l'injonction :

10. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution particulière. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCI Flech'Kann est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Flech'Kann et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie sera adressée pour information au préfet de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 20 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. Phulpin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mai 2023.

Le rapporteur,

V. Phulpin

La présidente,

H. Rouland-BoyerLa greffière,

J. Lemaître

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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