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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200497

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200497

jeudi 21 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200497
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 août 2022, Mme C A demande au tribunal d'annuler la décision du 28 juillet 2022 par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Ducos l'a informée, d'une part, qu'il envisageait de suspendre son permis de visite et qu'elle pouvait présenter ses observations sur cette mesure et, d'autre part, il a prononcé la suspension à titre conservatoire de son permis de visite.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée de la procédure contradictoire préalable ;

- elle méconnaît l'article 35 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à supposer que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation soit fondé, il y a lieu de procéder à une substitution de base légale, dès lors que l'article R. 57-8-15 du code de procédure pénale visé dans la décision, qui a été abrogé, a été repris à l'identique à l'article R. 341-14 du code pénitentiaire ;

- les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

La procédure a été régulièrement communiquée au centre pénitentiaire de Ducos, qui n'a pas produit de mémoire.

Par courrier du 30 novembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité partielle des conclusions de Mme A tendant à l'annulation de la décision du 28 juillet 2022 en tant que le directeur du centre pénitentiaire de Ducos l'informe qu'il est envisagé de suspendre son permis de visite et l'invite à présenter ses observations sur cette mesure, qui ne constitue qu'une mesure préparatoire à la décision de retrait du permis de visite.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monnier-Besombes,

- et les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 28 juillet 2022, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Ducos a informé Mme A qu'il envisageait de suspendre son permis de visite et l'a invitée à présenter ses observations sur cette mesure, et a également prononcé la suspension immédiate de son permis de visite, à titre conservatoire. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur la recevabilité :

2. La décision attaquée, en tant qu'elle se borne à informer Mme A qu'il est envisagé de procéder au retrait de son permis de visite et l'invite à présenter ses observations avant qu'une telle mesure ne soit prise, ne constitue qu'une mesure préparatoire à l'édiction de la décision de retrait de son permis de visite. Cette décision n'est ainsi, dans cette mesure, pas susceptible de recours. Les conclusions de Mme A tendant à l'annulation de cette partie détachable de l'acte contesté doivent, par suite, être rejetées comme irrecevables.

Sur la légalité de la décision du 28 juillet 2022 en tant qu'elle prononce la suspension à titre conservatoire du permis de visite :

3. D'une part, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 341-7 du code pénitentiaire, reprenant les anciennes dispositions de l'article 35 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion de la personne condamnée, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer ". L'article R. 341-5 du code pénitentiaire désigne le chef d'établissement comme l'autorité responsable de la délivrance, la suspension ou du retrait d'un permis de visiter une personne condamnée et le dernier alinéa de l'article R. 341-14 du même code dispose que : " Les incidents mettant en cause les visiteurs sont signalés à l'autorité ayant délivré le permis qui apprécie si le permis doit être suspendu ou retiré ".

5. Il résulte des dispositions citées au point précédent que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

6. Il ressort des pièces du dossier que pour suspendre à titre conservatoire le permis de visiter M. B, accordé à Mme A, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Ducos s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée a la qualité de victime des faits de violences pour lesquels le détenu a été condamné. Il est en effet constant que M. B a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Fort-de-France du 2 février 2022, à une peine d'emprisonnement de douze mois pour diverses infractions, parmi lesquelles des faits de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité le 28 septembre 2021 et le 1er octobre 2021, et que ces faits ont été commis en état de récidive légale. Si le motif d'incarcération de M. B devait appeler l'attention de l'administration pénitentiaire sur la demande de permis de visite de Mme A, la circonstance que M. B ait été condamné pour violences domestiques, comme celle tenant à ce que Mme A ait été victime de son concubin, sont toutefois insuffisantes à établir, à elles seules, le risque d'incident à l'occasion de visites en parloir. Or, le garde des sceaux, ministre de la justice, n'établit pas la réalité ni la nature des risques que l'octroi du permis de visite pourrait porter au maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que le centre pénitentiaire de Ducos serait dans l'impossibilité de garantir la sécurité de Mme A à l'occasion des visites que celle-ci souhaite rendre à M. B, notamment en organisant des rencontres dans un lieu muni d'un dispositif de séparation ou sous la surveillance d'un agent de l'administration pénitentiaire. Il n'est en outre ni démontré, ni même allégué, que des circonstances particulières feraient craindre la réitération de l'infraction pour laquelle le détenu a été condamné, alors au demeurant que les précédentes visites de Mme A ont été exemptes d'incidents. Il ne ressort d'ailleurs d'aucune pièce produite que, contrairement à ce qu'a pu mentionner la décision attaquée, l'autorité judiciaire aurait prononcé à l'encontre de M. B une peine d'interdiction d'entrer en relation avec la victime. Enfin, la circonstance que Mme A a été enregistrée en qualité d' " amie " sur la fiche de contact de M. B, tandis qu'une autre personne a été enregistrée comme concubine, est sans incidence, dans la mesure où il est constant que la requérante entretient ou a entretenu une relation affective avec l'intéressé. Dans ces conditions, et quand bien même Mme A conserve la possibilité d'avoir des échanges par courrier ou par téléphone, le moyen tiré de la méconnaissance du droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante et des dispositions de l'article L. 341-7 du code pénitentiaire doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du chef d'établissement du centre pénitentiaire de Ducos du 28 juillet 2022 en tant seulement qu'elle prononce la suspension à titre conservatoire de son permis de visite.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 28 juillet 2022 du chef d'établissement du centre penitentiaire de Ducos est annulée en tant qu'elle suspend le permis de visite de Mme A à titre conservatoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie du jugement sera adressée pour information au centre pénitentiaire de Ducos et au procureur de la République.

Délibéré après l'audience du 7 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 décembre 2023.

La rapporteure,

A. Monnier-BesombesLe président,

J.-M. Laso

Le greffier,

J.-H. Minin

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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