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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200540

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200540

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200540
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantJURISCARIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 septembre 2022 et le 4 juillet 2023, la Société touristique de la Pointe du Bout, représentée par Me Cazin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2022 par lequel le maire de la commune des Trois-Ilets a délivré un permis de construire à la société Hôtel Pointe du Bout en vue de la création d'un complexe hôtelier d'une surface de plancher de 3 419 m² ;

2°) subsidiairement, de surseoir à statuer durant une période d'au moins 18 mois aux fins de régularisation de ce permis de construire ;

3°) de mettre solidairement à la charge de la commune des Trois-Ilets et de la société Hôtel Pointe du Bout la somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- exploitant un hôtel situé à proximité immédiate du projet et titulaire d'une autorisation d'occupation du domaine public, elle justifie d'un intérêt à agir contre le permis de construire en litige ;

- l'arrêté attaqué méconnait l'article L. 121-47 du code de l'urbanisme, le projet s'implantant dans un espace naturel et boisé ;

- il méconnait l'article L. 121-48 du code de l'urbanisme dès lors que le projet s'implante dans la zone dite des cinquante pas géométriques et n'a pas pour objet l'adaptation, le changement de destination, la réfection, la reconstruction ou l'extension limitée de constructions existantes ; de plus, aucune mesure compensatoire n'est prévue afin de maintenir l'équilibre du milieu marin et terrestre ;

- il méconnait les articles L. 122-1 et R. 122-2 du code de l'environnement dès lors que l'autorité environnementale n'a pas été consultée pour avis, alors que le projet relève du champ d'application de l'évaluation environnementale ;

- il méconnait l'article R. 111-5 du code de l'urbanisme et l'article UB 3 du règlement du plan local d'urbanisme, la largeur et la configuration de la voirie d'accès n'étant pas adaptées à un projet de cette ampleur ;

- il méconnait l'article L. 111-11 du code de l'urbanisme, les travaux de renforcement du réseau électrique n'ayant été ni décidés ni financés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mars 2023, la commune des Trois-Ilets, représentée par Me Nicolas, conclut au rejet de la requête et à ce que les dépens ainsi qu'une somme de 4 000 euros soient mis à la charge de la Société touristique de la Pointe du Bout au titre des articles R. 761-1 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la société requérante ne justifie pas d'un intérêt lui donnant qualité pour agir ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par des mémoires enregistrés le 1er juin 2023 et le 22 septembre 2023, la société Hôtel Pointe du Bout, représentée par Me Blandin, conclut au rejet de la requête, subsidiairement à ce qu'il soit sursis à statuer en vue d'une régularisation du permis de construire, et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la Société touristique de la Pointe du Bout ne justifie pas d'un intérêt lui donnant qualité pour agir ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

La Société touristique de la Pointe du Bout a produit un mémoire complémentaire, enregistré le 5 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Palmaert,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- les observations de Me Nicolas, représentant la commune des Trois-Ilets ;

- les observations de Mme A, représentant la société Hôtel Pointe du Bout.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 18 juillet 2022, le maire de la commune des Trois-Ilets a délivré à la société Hôtel Pointe du Bout (HPB) un permis de construire en vue de la création, au lieu-dit Lazaret situé sur la presqu'île de la Pointe du Bout, d'un complexe hôtelier d'une surface de plancher de 3 419 m². Par la présente requête, la Société touristique de la Pointe du Bout (STPB), qui exploite l'hôtel " Bakoua " à proximité immédiate du terrain d'assiette du projet de construction, demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense tirée du défaut d'intérêt à agir :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. () ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, au requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien et au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

4. Par ailleurs, en dehors du cas où les caractéristiques particulières de la construction envisagée sont de nature à affecter par elles-mêmes les conditions d'exploitation d'un établissement commercial, ce dernier ne justifie pas d'un intérêt à contester devant le juge de l'excès de pouvoir un permis de construire délivré à une entreprise concurrente, même située à proximité.

5. En premier lieu, il est constant que la société STPB, qui exploite un complexe hôtelier sur un terrain limitrophe du site du projet, a la qualité de voisin immédiat. La société requérante soutient que l'ampleur du projet autorisé lui confère nécessairement un intérêt à agir contre l'arrêté de permis de construire. Toutefois, la société STPB exploite un complexe hôtelier composé de 138 chambres réparties sur plusieurs bâtiments implantés sur une superficie d'environ deux hectares. L'importance du projet autorisé par l'arrêté attaqué, qui prévoit notamment la réalisation de 63 chambres en gamme " 4 étoiles " et 19 chambres en gamme " 5 étoiles ", doit être appréciée au regard de l'importance du complexe hôtelier de la société requérante. En dépit de son importance sur un plan économique et architectural, ce nouvel hôtel ne saurait, par principe, être regardé comme de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de l'établissement de la société requérante.

6. En deuxième lieu, la société STPB soutient que le projet aura pour conséquences de densifier la circulation sur la rue du Chacha menant au futur hôtel, ainsi que sur le chemin du Titou reliant, au nord de la presqu'île, la rue du Chacha aux plages publiques. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l'accès automobile à l'hôtel Bakoua s'effectue exclusivement en empruntant la rue du Bakoua, la rue du Chacha qui débute du même rond-point ne desservant pas l'hôtel Bakoua. En conséquence, le surcroit de trafic sur la rue du Chacha, à le supposer même suffisamment important pour affecter les conditions d'exploitation d'un tel établissement hôtelier, sera en tout état de cause sans incidence sur l'exploitation de l'hôtel Bakoua. De même, s'agissant du chemin du Titou, qui sépare les deux fonds et où se trouve un accès piétonnier à l'hôtel Bakoua, l'implantation d'un nouvel hôtel sera sans incidence notable sur la fréquentation de ce chemin et, par suite, ne constituera pas une gêne pour cet accès secondaire à l'hôtel Bakoua.

7. En troisième lieu, compte tenu de la sobriété architecturale du projet, les constructions autorisées ne seront pas de nature à générer une nuisance visuelle pour l'établissement hôtelier voisin, ce que ne conteste pas sérieusement la société requérante. En tout état de cause, les bâtiments du projet sont situés à l'écart des limites séparatives de propriété, les plus proches étant situés à environ 90 mètres de l'hôtel Bakoua. Par ailleurs, le projet prévoit une barrière végétale dense entre les futurs bâtiments et la limite séparative de propriété située au sud.

8. En dernier lieu, la société STPB soutient qu'un parc de stationnement d'une centaine de véhicules sera implanté à proximité de son hôtel. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le stationnement de la clientèle du nouvel hôtel sera essentiellement souterrain et que le parc de stationnement en partie sud du terrain d'assiette sera réservé au personnel et aux véhicules de service. Ce parc de stationnement sera séparé du chemin du Titou par un écran végétal et une barrière de nature à en atténuer l'impact visuel et sonore et sera situé à une trentaine de mètres du bâtiment le plus proche de l'hôtel Bakoua. Compte tenu en outre du positionnement de ce dernier bâtiment, les chambres s'y trouvant n'étant pas orientées au nord, la surface de stationnement en cause ne constituera pas une nuisance visuelle pour la clientèle de l'hôtel Bakoua qui ne devrait, pas davantage, être impactée par des nuisances sonores.

9. Il résulte de tout ce qui précède que, compte tenu de la nature du projet, de son importance et de sa localisation, le complexe hôtelier du Bakoua ne sera pas directement affecté dans ses conditions d'exploitation. Il s'ensuit que la société STPB ne justifie pas d'un intérêt, autre que commercial, lui donnant qualité pour agir. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par les parties défenderesses doit être admise et les conclusions à fin d'annulation sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur les dépens :

10. La commune des Trois-Ilets n'établit pas avoir exposé des dépens au cours de la présente instance. Par suite, ses conclusions présentées au titre de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune des Trois-Ilets et de la société HPB, qui n'ont pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par la société STPB au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société STPB, au titre des mêmes dispositions, la somme de 1 500 euros à verser à la commune des Trois-Ilets d'une part, et la même somme à verser à la société HPB d'autre part.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société STPB est rejetée.

Article 2 : La société STPB versera respectivement à la société HPB et à la commune des Trois-Ilets une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune des Trois-Ilets au titre de l'article R. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la Société touristique de la Pointe du Bout, à la commune des Trois-Ilets et à la société Hôtel Pointe du Bout.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. Phulpin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 octobre 2023.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

Le président,

J-M. Laso

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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