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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200666

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200666

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200666
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantVICTORIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 novembre 2022, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), l'Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), l'Association des mateurs amicaux des z'oiseaux et de la nature aux Antilles (AMAZONA), l'Association pour l'étude et la protection de la vie sauvage dans les petites Antilles (AEVA) et l'Association pour la sauvegarde et la réhabilitation de la faune des Antilles (ASFA), représentées par Me Victoria, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 10 novembre 2022, relatif à l'ouverture et la clôture de la chasse pour la campagne 2022-2023 dans le département de la Martinique, en tant qu'il autorise la chasse des espèces pigeon à cou rouge, moqueur corossol, pluvier bronzé, pluvier argenté, petit chevalier à pattes jaunes, chevalier semi-palmé, bécasseau à poitrine cendrée, bécasseau à échasses, bécassine de Wilson, maubèche des champs et sarcelles à ailes bleues, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- leur requête est recevable ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que l'ouverture de la chasse aux espèces visées par l'arrêté, en période de reproduction et/ou malgré leur état de conservation inconnu, défavorable ou en déclin, cause un préjudice grave et immédiat aux intérêts défendus par les associations requérantes, à savoir la protection de la faune et des oiseaux dans les Antilles françaises ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que l'arrêté a été édicté à la suite d'une procédure de consultation du public irrégulière en méconnaissance de l'article L 123-19-1 du code de l'environnement ;

- il existe également un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que l'arrêté méconnaît le principe de précaution prévu à l'article 5 de la Charte de l'environnement et l'article L 110-1 du code de l'environnement ainsi que les dispositions de l'article L. 424-2 et R. 424-1 du code de l'environnement, dans la mesure où :

o il permet la chasse du pigeon à cou rouge et du moqueur corossol, avec un quota journalier de prélèvements sans limite pour la saison alors qu'il s'agit d'espèces peu communes, fragiles et inscrites sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature, et que la période de reproduction peut s'étendre de mars jusqu'à octobre ou novembre pour le pigeon à cou rouge, et de décembre jusqu'à octobre pour le moqueur corossol,

o la population des limicoles rencontrés sur le territoire martiniquais est en déclin de 52% alors que la Martinique est le deuxième contributeur des tableaux de chasse de cette espèce à l'échelle de la voie de migration Ouest-atlantique, - en particulier, sont en déclin, le bécasseau à échasses, le petit chevalier à pattes jaunes (déclin prononcé), le bécasseau à poitrine cendrée (déclin prononcé), le chevalier semi-palmé, le pluvier bronzé, le pluvier argenté (déclin prononcé)-, le préfet ne précisant pas, en outre, les effectifs qui hivernent en Martinique ;

o les quotas de prélèvements fixés par l'arrêté en litige sont largement excessifs par rapport à la limite de mortalité admissible sans risque d'atteinte à la conservation des espèces telle qu'estimée par l'étude Watts en 2015, l'arrêté ne fixant en particulier aucune limitation du nombre de jours de chasse pour les limicoles (soit 200 jours au total),

o les quotas de prélèvements sont justifiés par les déclarations répertoriées dans les carnets de chasse des années précédentes, sans que soit connu, ni le taux de restitution des carnets par rapport aux effectifs de chasseurs recensés et actifs, ni même l'exhaustivité des déclarations de prélèvements réels opérés sur le terrain compte tenu de la faible pression de contrôle,

o les prélèvements recensés en 2021 du pigeon à cou rouge, du moqueur corossol, du pluvier bronzé et du pluvier argenté sont également faussés compte tenu de la suspension de la chasse opérée par la voie d'une ordonnance en référé du tribunal administratif de la Martinique en date du 4 octobre 2021.

Par des mémoires, enregistrés le 22 novembre 2022 et le 24 novembre 2022, la Fédération départementale des chasseurs de la Martinique, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête, et, en outre, à ce qu'il soit mis à la charge des associations requérantes une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- ses mémoires sont recevables ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors la décision en litige est correctement motivée ;

- il n'existe pas de doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que :

o la décision est suffisamment motivée dans la mesure où elle contient, d'une part, l'ensemble des documents scientifiques et techniques fondant la décision du Préfet de la Martinique, d'autre part, la liste des réunions qui se sont tenues préalablement à la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) du 9 juin 2022 pour établir des quotas de prélèvements équilibrés, ainsi que le détail des carnets de prélèvements présentés par l'Office français de la biodiversité (OFB) en CDCFS le 9 juin 2022 pour chacune des espèces autorisées à la chasse

o le bécassin roux est ajouté dans la liste des espèces d'oiseaux interdites à la chasse

o au vu de la synthèse des carnets de chasse, les hypothèses de prélèvements établies par les associations requérantes ne sont pas fondées ;

o l'article 1er de l'arrêté du 17 février 1989 fixant la liste des espèces de gibier dont la chasse est autorisée sur le territoire du département de la Martinique, autorise sans prescription particulière la chasse de plusieurs espèces, parmi lesquelles figurent celles qui sont visées par l'arrêté en litige, ce qui met en doute leur caractère d'espèces " peu communes " ou " fragiles " ; le préfet de la Martinique a en outre souhaité à veiller à l'état de conservation du pigeon à cou rouge, du moqueur grivotte et du moqueur corossol en prévoyant une période de chasse réduite pour ces trois espèces ;

o les espèces, objet du présent litige, sont classées dans la catégorie pour laquelle " le risque de disparition en Martinique est faible " par la liste rouge mondiale de l'Union internationale pour la conservation des espèces, dont il ressort également que le maubèche des champs est, quant à lui classé, comme étant une " espèce non soumise à évaluation car présente en Martinique de manière occasionnelle ou marginale ".

o les quotas de prélèvements contenus dans le plan de gestion, relève d'une initiative de la Fédération départementale des chasseurs de la Martinique ; ce plan de gestion est contrôlé par le biais des carnets de prélèvements devant être obligatoirement envoyés à la fin de la saison cynégétique, et avant le 15 mars 2023, à la Fédération départementale, en charge d'adresser au préfet avant le 15 mai 2023 une synthèse informatisée des prélèvement départementaux, par espèces et par jour.

o les études universitaires et de terrains réalisées en 2016, 2019 et 2020 démontrent que le pigeon à cou rouge, n'est pas menacé par la chasse en Martinique, laquelle n'intervient pas pendant la période de reproduction ;

o le moqueur corossol, est menacé par la prédation des nids, les catastrophes naturelles et le parasitisme, la chasse n'étant pas citée comme une de ces menaces ;

o la Martinique possède plusieurs sites d'accueil des limicoles dont beaucoup de zone protégées.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 22 et 23 novembre 2022, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que :

o d'une part, une partie des espèces autorisées à la chasse bénéficie d'un état de conservation favorable ou stable à l'échelle de leur aire de répartition naturelle ;

o d'autre part, les associations requérantes ne rapportent pas la preuve que la chasse aurait un rôle significatif dans le déclin de certaines populations de limicoles compte tenu d'autres causes potentielles parmi lesquelles le réchauffement climatique et l'urbanisation massive ;

o en toute hypothèse, les quotas de chasses pour les espèces en situation de fragilité ont été fixés en considération trois critères - l'abondance des populations d'oiseaux concernés, le seuil de mortalité soutenable et la pratique cynégétique en Martinique telle qu'elle ressort de l'analyse annuelle des carnets de chasse - , par conséquent l'impact des prélèvements des chasseurs martiniquais est très faible sur les effectifs d'oiseaux estimés au niveau mondial - systématiquement moins de 1% - et sur le taux de mortalité soutenable ;

o enfin, le préjudice allégué par les associations requérantes est dépourvu de lien direct et certain avec la pratique de la chasse telle qu'autorisée sur le territoire martiniquais pour la campagne 2022-2023, et, en tout état de cause, dénué du caractère de gravité.

- il n'existe pas de doute sérieux sur la légalité externe de la décision dès lors que le moyen tiré du vice de procédure n'est pas fondé, seule une disposition de l'arrêté initial, consistant en la suppression du bécassin roux des espèces chassables sur le territoire martiniquais ayant été modifiée, les observations émises lors de la consultation publique se rapportant seulement aux modalités de chasse fixées par l'arrêté du 19 juillet 2022 et l'arrêté modificatif du 10 novembre 2022 ayant fait l'objet de consultation des instances compétentes dans le domaine cynégétique puis du grand public ;

- il n'existe pas davantage de doute sérieux sur la légalité interne de la décision qui n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que :

o trois réunions d'échange ont été organisées entre les représentants de chasseurs et d'associations locales de défense de l'environnement en sus des services de l'Etat compétents, avant la réunion de la CDCFS au cours de laquelle les articles 1 et 2 du projet d'arrêté ont emporté l'adhésion de l'ensemble des participants, cette commission ayant rendu un avis favorable au projet d'arrêté modificatif le 18 octobre 2022 ;

o les espèces autorisées à la chasse figurent toutes dans la liste des espèces chassables en Martinique fixée par l'arrêté ministériel du 17 février 1989 et ne sont pas identifiées dans l'arrêté du même jour fixant des mesures de protection à l'endroit de certains oiseaux représentés dans le département de la Martinique ; sur le plan scientifique, la décision en litige s'appuie en outre sur l'ensemble des connaissances disponibles collectées via les différents partenaires de la concertation ;

o le pigeon à cou rouge n'est pas en danger à l'échelle de son aire de répartition, même après actualisation de données sur le plan local : le quota de chasse et la période de chasse ont été adaptés en fonction des 559 carnets de chasse remis depuis la fin de la saison cynégétique 2021 qui recensaient un prélèvement total de 2 180 pigeons à cou rouge sur le territoire martiniquais ;

o pour le moqueur corossol, les quotas ont également été déterminés en fonction des 102 captures de chasse réalisées en 2021, du fait du caractère parcellaire des données disponibles sur l'évolution des effectifs sur le plan local ; par ailleurs les quotas de prélèvement sont passés de 4 oiseaux par jour en 2021 à 3 oiseaux par jours en 2022, alors que les prélèvements de 2021 n'ont eu aucun impact significatif sur l'état de conservation de cette espèce ;

o pour les autres limicoles, l'influence de l'activité de chasse sur l'évolution des populations d'oiseaux est peu significative : les prélèvements de chasse constituent une fraction très faible de la mortalité soutenable des espèces considérées et, eu égard au déclin généralisé à l'échelle mondiale, un quota maximum de 20 oiseaux par chasseur et par jour a été instauré ;

o pour la sarcelle à ailes bleues, aucune étude scientifique faisant état d'un déclin de l'espèce n'a été portée à la connaissance des services de la préfecture de la Martinique : la liste rouge UICN ne relève aucune tendance à la baisse des effectifs, ce qui confirme les analyses des carnets de chasse ; la moyenne est de 627 oiseaux prélevés par an ; ainsi la chasse sans quotas ne porte nullement atteinte à l'état de conservation de cette espèce.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 17 novembre 2022 sous le numéro 2200665 par laquelle Ligue pour la protection des oiseaux et les autres associations requérantes demandent l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Minin, greffier d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Victoria, avocat des associations requérantes, qui précise qu'il n'entend plus demande la suspension de l'exécution de l'arrêté en litige en tant qu'il concerne la chasse du pigeon à cou rouge et du moqueur corossol dès lors que la fin de la période de chasse de ces espèces expire le 30 novembre 2022 et maintient le surplus de ses conclusions par les mêmes moyens ;

- les observations de Mme A et M. B, représentant le préfet de la Martinique, qui reprennent les écritures ;

- les observations de Me Diarra, représentant la fédération départementale des chasseurs de la Martinique et de M. Boniface, président de cette fédération, qui reprennent les écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 19 juillet 2022, Le préfet de la Martinique a fixé la période d'ouverture de la chasse pour la campagne 2022-2023, défini les modalités spécifiques de la chasse de certaines espèces de gibier, interdit la chasse de plusieurs espèces et défini des quotas de chasse par chasseurs pour plusieurs autres espèces. Par ordonnance du 21 septembre 2022, le tribunal administratif de la Martinique a suspendu l'exécution de cette décision en tant qu'il autorise sans limitation suffisante la chasse des espèces du pigeon à cou rouge, du moqueur corossol, du pluvier bronzé, du pluvier argenté, du bécassin roux, du petit chevalier à pattes jaunes, du chevalier semi-palmé, du bécasseau à poitrine cendrée, du bécasseau à échasses, de la bécassine de Wilson, de la maubèche des champs et de la sarcelle à ailes bleues. Après une nouvelle consultation publique, le préfet de la Martinique a, le 10 novembre 2022, pris un second arrêté, modifiant l'arrêté du 19 juillet 2022. Par la présente requête, et dans le dernier état de leurs demandes, la Ligue pour la protection des oiseaux et les autres associations requérantes demandent au tribunal de suspendre l'exécution de l'arrêté du 10 novembre 2022 en tant qu'il autorise la chasse du pluvier bronzé, du pluvier argenté, du petit chevalier à pattes jaunes, du chevalier semi-palmé, du bécasseau à poitrine cendrée, du bécasseau à échasses, de la bécassine de Wilson, de la maubèche des champs et de la sarcelle à ailes bleues.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

3. Aucun des moyens soulevés par les associations requérantes à l'appui de leur demande, tels qu'ils ont été visés ci-dessus, n'est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du 10 novembre 2022 du préfet de la Martinique.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition relative à l'urgence, qu'il y a lieu de rejeter les conclusions des associations requérantes tendant à la suspension de l'exécution de l'arrêté contesté.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

5. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demandent à ce titre les associations requérantes. Par ailleurs, il n'y a pas lieu de mettre à la charge des associations requérantes la somme que demande la Fédération départementale des chasseurs de la Martinique au titre des mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête présentée par la Ligue pour la protection des oiseaux, l'Association pour la protection des animaux sauvages, l'Association des mateurs amicaux des z'oiseaux et de la nature aux Antilles, l'Association pour l'étude et la protection de la vie sauvage dans les petites Antilles et l'Association pour la sauvegarde et la réhabilitation de la faune des Antilles est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la fédération départementale des chasseurs de la Martinique sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la Ligue pour la protection des oiseaux, à l'Association pour la protection des animaux sauvages, à l'Association des mateurs amicaux des z'oiseaux et de la nature aux Antilles, à l'Association pour l'étude et la protection de la vie sauvage dans les petites Antilles, à l'Association pour la sauvegarde et la réhabilitation de la faune des Antilles, à la Préfecture de la Martinique et à la Fédération départementale des chasseurs de la Martinique.

Fait à Schœlcher, le 1er décembre 2022.

La juge des référés,

H. C

La république mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Le greffier,

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