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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2200735

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2200735

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2200735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCONSTANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 décembre 2022, M. C I, représenté par Me Constant, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 14 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Martinique a rejeté sa demande d'admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a fait l'objet le 14 novembre 2022 d'une mesure de retenue administrative irrégulière à la suite d'un contrôle de police ;

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

Sur le refus d'admission au séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

- les dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne lui sont pas opposables dès lors que l'administration ne démontre pas l'avoir informé et invité à indiquer, à la suite de sa demande d'asile, s'il estimait pouvoir présenter une demande de titre de séjour sur un autre fondement que l'asile ; sa demande de titre de séjour n'est pas tardive ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa vie privée et familiale dès lors qu'il est père de deux enfants vivant en Martinique, qu'il vit à proximité de sa tante de nationalité française, et justifie d'une promesse d'embauche ;

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de motivation ;

- elle est disproportionnée dans son principe et sa durée et, par suite, entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 11 janvier 2023 et le 17 février 2023, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. de Palmaert.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissant haïtien né le 1er juillet 1988, M. I est entré en France sans visa ni titre de séjour, le 18 décembre 2018 selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée à plusieurs reprises, en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile le 18 novembre 2020. Par la présente requête, M. I demande l'annulation des décisions du 14 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Martinique a rejeté sa demande d'admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux trois décisions attaquées :

2. En premier lieu, M. I soutient, sans apporter au demeurant de précisions à l'appui de son moyen, que la mesure de rétention administrative dont il a fait l'objet le 14 novembre 2022, dans le cadre d'une vérification d'identité, était irrégulière. Toutefois, dès lors qu'une telle irrégularité est sans incidence sur la légalité des trois décisions attaquées, ce moyen ne peut, en tout état de cause, qu'être écarté comme inopérant.

3. En second lieu, par un arrêté n° R02-2022-08-23-00001 du 23 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° R02-2022-227 du 23 août 2022, le préfet de la Martinique a donné délégation de signature à M. B E, directeur de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration, à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme K A de Monchy, secrétaire générale de la préfecture, de Mme F J, sous-préfète déléguée à l'égalité et à la cohésion sociale, et de M. H G, directeur de cabinet, dont il n'est pas établi qu'ils n'étaient pas absents ou empêchés à la date de la décision critiquée, tous les actes relevant des attributions de sa direction, y compris les décisions portant sur l'obligation de quitter le territoire français et les mesures d'exécution prises en application de ces décisions. Il s'ensuit que M. E était compétent pour signer, au nom du préfet de la Martinique, les décisions contestées du 14 novembre 2022. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de ces décisions doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus d'admission au séjour :

4. Aux termes de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger a présenté une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, l'autorité administrative, après l'avoir informé des motifs pour lesquels une autorisation de séjour peut être délivrée et des conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements à ce stade, l'invite à indiquer s'il estime pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre et, dans l'affirmative, à déposer sa demande dans un délai fixé par décret. Il est informé que, sous réserve de circonstances nouvelles, notamment pour des raisons de santé, et sans préjudice de l'article L. 611-3, il ne pourra, à l'expiration de ce délai, solliciter son admission au séjour. / Les conditions d'application du présent article sont précisées par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article D. 431-7 du même code : " Pour l'application de l'article L. 431-2, les demandes de titres de séjour sont déposées par le demandeur d'asile dans un délai de deux mois. ()".

5. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'admission exceptionnelle au séjour de M. I n'a pas été rejetée comme irrecevable pour tardiveté ou au motif qu'il n'aurait pas indiqué, dans le délai de deux mois, s'il estimait pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre. La demande de titre de séjour présentée par M. I a été examinée au fond par l'administration et rejetée au motif que les conditions légales pour la délivrance du titre sollicité n'étaient pas satisfaites. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que le préfet aurait fait une inexacte application de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant et doit être écarté.

6. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels. Il résulte des dispositions précitées que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il appartient seulement au juge administratif de vérifier que l'administration n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de ces motifs.

7. M. I se borne à faire valoir de façon très générale qu'il est père de deux enfants vivant sur le territoire martiniquais, qu'il bénéficie d'une promesse d'embauche, et vit à proximité de sa tante qui, selon ses déclarations à la police des frontières, bénéficie d'un titre de séjour. Toutefois, il ressort des termes non contestés de la décision attaquée ainsi que des pièces du dossier que M. I a vécu jusqu'à l'âge de 30 ans dans son pays d'origine où résident ses deux premiers enfants âgés de 10 et 3 ans, ainsi que sa mère et d'autres membres de sa famille. S'il est père d'un enfant de deux ans né en Martinique d'une mère haïtienne, M. I a déclaré qu'il ne connait pas le nom de famille de cet enfant, auprès duquel il ne vit pas. Par ailleurs, s'agissant de la promesse d'embauche dont il se dit bénéficiaire, le requérant n'apporte aucune pièce justificative susceptible de l'établir. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, sa situation ne peut être regardée comme caractérisant des motifs exceptionnels justifiant son admission exceptionnelle au séjour. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision litigieuse doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. Le requérant se borne à soutenir qu'il s'en rapporte aux moyens soulevés contre la décision rejetant sa demande d'admission au séjour, sans soulever aucun autre moyen contre la décision portant obligation de quitter le territoire français. Ces mêmes moyens ne peuvent qu'être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points précédents. Il ressort notamment de ce qui a été dit au point 7 que, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour sur le territoire français, M. I, qui n'établit pas avoir transféré l'ensemble de sa vie privée et familiale en France, n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Martinique aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision litigieuse doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. L'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

11. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

12. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

13. En l'espèce, pour fixer à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de la Martinique s'est notamment fondé sur l'irrégularité du séjour en France de M. I suite au rejet définitif de sa demande d'asile, sur sa durée de séjour de seulement trois ans en France et sur l'absence de liens intenses et stables qu'il y a tissés. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le requérant n'avait pas déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que sa présence sur le territoire français ne présente pas de menace particulière pour l'ordre public. En outre, il n'est pas contesté qu'il est le père d'un enfant qui vit auprès de sa mère en Martinique. Dans ces conditions, M. I est fondé à soutenir qu'en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, soit la durée maximale prévue par l'article L. 612-8 cité précédemment du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Martinique a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

14. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen soulevé, la décision du préfet de la Martinique du 14 novembre 2022 portant interdiction de retour de M. I sur le territoire français pour une durée de deux ans doit être annulée.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par M. I au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Martinique du 14 novembre 2022 portant interdiction de retour sur le territoire français de M. I pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C I et au préfet de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. Phulpin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

La présidente,

Mme M

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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