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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300060

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300060

lundi 15 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL AVOCATS CONSEIL & DEFENSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 février 2023, M. A B, représenté par Me Germany, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Martinique à lui verser la somme de 8 803 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis à raison de sa prise en charge au sein de cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Martinique la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors que le refus opposé à sa demande indemnitaire lui a été notifié le 10 janvier 2023 d'une part, et qu'il a intérêt à agir d'autre part ;

- il souffre de suites opératoires consécutives à son hospitalisation du 10 août 2016 ;

- il n'a pas été informé des risques encourus par l'opération chirurgicale subie et des solutions alternatives ; ce défaut d'information caractérise une faute du centre hospitalier ;

- les préjudices subis résultant de cette opération s'élèvent à un montant total de 8 803 euros, lequel se décompose comme suit : 528 euros au titre d'une gêne temporaire totale de 16 jours, 5 676 euros au titre d'une gêne temporaire partielle de type 2 de 688 jours, 99 euros au titre d'une gêne temporaire partielle de type 1 de 30 jours, et 2 500 euros au titre des souffrances endurées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2023, le centre hospitalier universitaire de Martinique, représenté par Me Tordjman, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B, ainsi que les dépens.

Il fait valoir que la requête est tardive et par suite irrecevable, et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

En application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées, par un courrier du 7 février 2024, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office tiré de l'irrecevabilité de la requête, celle-ci-étant dirigée contre une décision purement confirmative d'une décision devenue définitive par laquelle le centre hospitalier avait déjà rejeté la demande indemnitaire.

Un mémoire en réponse produit par le centre hospitalier universitaire de Martinique a été enregistré le 13 février 2024 et a été communiqué.

La procédure a été régulièrement communiquée à la caisse générale de sécurité sociale de la Martinique, qui n'a produit aucune observation.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle par une décision du 30 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. de Palmaert,

- et les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Hospitalisé du 9 au 27 août 2016 au sein du service urologie du centre hospitalier universitaire de Martinique (CHUM), M. B a subi le 10 août 2016 une prostatectomie totale suite au diagnostic d'un cancer de la prostate. Souffrant de suites opératoires, l'intéressé a adressé au centre hospitalier une demande indemnitaire le 6 novembre 2018. Cette demande a été rejetée par un courrier du 7 mai 2020. M. B a ensuite saisi la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux compétente qui, par un avis du 12 avril 2022, s'est prononcée défavorablement sur sa demande. Par un courrier du 8 décembre 2022, M. B a adressé au CHUM une nouvelle demande indemnitaire, rejetée par l'établissement par un courrier du 10 janvier 2023. Par la présente requête, M. B demande la condamnation du CHUM à lui verser une indemnité d'un montant de 8 803 euros.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :

2. M. B a présenté une première demande indemnitaire le 6 novembre 2018, par laquelle il demandait au centre hospitalier universitaire de Martinique de l'indemniser de ses préjudices résultant de l'opération chirurgicale subie le 10 août 2016. Cette demande a été rejetée par le CHUM par une décision du 7 mai 2020 notifiée à l'intéressé le 5 juin 2020 avec la mention des voies et délais de recours contentieux. Cette décision précisait, en outre, la faculté qu'il avait de saisir la CCI. M. B pouvait dès lors utilement, dans un délai franc de deux mois, saisir la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux compétente, ce qu'il a fait le 6 août 2020, soit le dernier jour du délai de recours. En tout état de cause, en raison de la prolongation des délais de recours prévue par les articles 1er et 2 de l'ordonnance du 25 mars 2020 susvisée, le délai pour former un recours gracieux avait été suspendu jusqu'au 24 juin 2020 et n'a commencé à courir qu'à cette date. De plus, la date de notification de l'avis de la CCI du 12 avril 2022 n'est établie ni par le CHUM ni par les pièces du dossier. Il suit de là que la fin de non-recevoir soulevée en défense, tirée de ce que la requête est tardive au motif que M. B a saisi tardivement la commission régionale de conciliation et d'indemnisation, manque en fait et doit être écartée.

Sur la responsabilité du CHUM :

3. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () ". Pour l'application de ces dispositions, doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

4. Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence, mais également les solutions alternatives à cet acte médical susceptibles de lui être proposées. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

5. Le CHUM verse aux débats un document signé par M. B le 5 août 2016 par lequel l'intéressé atteste avoir été clairement informé sur la maladie dont il souffre, des différents traitements possibles, des bénéfices et des risques de l'intervention chirurgicale décidée, des risques propres à l'anesthésie et du risque d'infection nosocomiale. Ce formulaire type ne contient toutefois aucune précision quant aux risques évoqués, de sorte qu'il ne peut établir, à lui seul, le respect par l'établissement hospitalier de son obligation d'information à l'égard du patient. Or, il ressort du rapport d'expertise remis à la commission de conciliation et d'indemnisation que M. B a indiqué n'avoir reçu, lors de la consultation préopératoire, aucune information sur les risques d'incontinence urinaire et de troubles de l'érection générés par l'ablation de la prostate, complications pourtant fréquentes pour ce type d'opération. Il n'est pas davantage établi qu'il aurait reçu une information sur les alternatives thérapeutiques susceptibles de lui être proposées, notamment celle de la surveillance active qui, son cancer ayant été détecté suffisamment tôt, aurait pu lui permettre de différer l'opération chirurgicale. Dans ces conditions, le CHUM n'a pas satisfait à son obligation d'information préalable à l'égard de M. B, alors que l'opération subie n'était pas impérieusement requise par son état de santé. Par suite, M. B est fondé à soutenir que le CHUM a manqué à son obligation d'information.

6. En l'espèce, le cancer de M. B a été détecté en mai 2016, suffisamment tôt, alors que sa tumeur était encore de taille limitée, ne s'était pas propagée et n'avait atteint aucun organe vital. Il résulte de l'instruction que cette tumeur n'entrainait aucune gêne particulière pour M. B qui n'encourait pas, à court terme, un risque significatif de décès ou d'aggravation de la maladie rendant d'une nécessité impérieuse l'ablation immédiate de sa prostate. Il s'ensuit que le manquement de l'établissement à son devoir d'information a privé l'intéressé d'une chance de se soustraire aux préjudices post-opératoires, cette chance pouvant être évaluée, dans les circonstances de l'espèce, à 50 %.

Sur l'évaluation des préjudices :

7. M. B a souffert dans les deux ans qui ont suivi l'opération, notamment, d'une incontinence urinaire sévère qui n'a pu être guérie que par la pose de bandelettes sous-urétrale en juillet 2018.

En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :

8. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire total de 18 jours, du 9 au 27 août 2016 et du 17 au 21 juillet 2018, d'un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe 2, soit 25 %, pendant 688 jours, du 28 août 2016 au 16 juillet 2018, d'un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe 1, soit 10 %, pendant 30 jours, du 22 juillet 2018 au 22 août 2018, date de consolidation de son état de santé. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à M. B, sur une base de 15 euros par jour, la somme de 1 478 euros après application du taux de perte de chance de 50 %.

En ce qui concerne les souffrances endurées :

9. Il résulte de l'instruction que M. B a supporté des souffrances évaluées par l'expert à un niveau de 1,5 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant une somme de 500 euros après application du taux de perte de chance de 50 %.

Sur la déclaration de jugement commun :

10. La caisse générale de sécurité sociale de la Martinique, mise en cause dans la présente instance, n'a pas produit de mémoire. Par suite, il y a lieu de lui déclarer commun le présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Il résulte des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991, codifiées à l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et des articles 37 et 43 de la même loi, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de mettre à la charge, à son profit, de la partie perdante que le paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. Mais l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

12. D'une part, M. B, pour le compte de qui les conclusions de la requête relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée. D'autre part, l'avocat de M. B n'a pas demandé que lui soit versé par le CHUM la somme correspondant aux frais exposés qu'il aurait réclamé à son client si ce dernier n'avait bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il soit mis à la charge du CHUM une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par le CHUM au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le CHUM est condamné à verser à M. B la somme de 1 978 euros.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse générale de sécurité sociale de la Martinique.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au centre hospitalier universitaire de Martinique et à la caisse générale de sécurité sociale de la Martinique.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 avril 2024.

Le rapporteur,

S. de Palmaert

Le président,

J-M. Laso

Le greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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