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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300402

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300402

jeudi 7 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantGOUY-PAILLIER PAUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 juillet 2023 et le 30 janvier 2024, Mme B A, représentée par Me Gouy-Paillier, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de prononcer un non-lieu à statuer sur sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du 1er octobre 2022 par lequel la rectrice de l'académie de Martinique a prononcé sa radiation des cadres pour abandon de poste, à compter du 1er octobre 2022 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 68 250,30 euros en réparation des préjudices subis ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors que l'arrêté du 1er octobre 2022 ne lui a été régulièrement notifié à son adresse effective située à Fort-de-France que le 6 juin 2023 ;

- les conclusions aux fins d'annulation ont perdu tout objet dès lors que la rectrice de l'académie de Martinique a procédé au retrait de l'arrêté du 1er octobre 2022 ;

- les conclusions indemnitaires sont recevables dans la mesure où elle a bien formé une demande préalable par courrier du 31 juillet 2023 reçu le 21 août 2023 ;

- l'arrêté du 1er octobre 2022 est illégal dans la mesure où la mise en demeure préalable du 12 septembre 2022 a été irrégulièrement notifiée à son ancienne adresse où elle n'habitait plus depuis près de dix ans ;

- l'arrêté est encore illégal puisque la mise en demeure préalable était irrégulière en ce qu'elle ne précisait que la mesure de radiation des cadres susceptible d'être édictée interviendrait sans procédure disciplinaire préalable ;

- l'arrêté est également illégal en tant qu'il emporte un effet rétroactif, celui-ci prévoyant que la mesure de radiation des cadres prend effet le 1er octobre 2022, soit la date de l'édiction de l'acte ;

- il est enfin entaché d'illégalité dans la mesure où, étant atteinte d'importants troubles psychologiques depuis le début de l'année 2021, son état de santé ne lui permettait pas d'apprécier les conséquences de la mise en demeure ;

- l'illégalité de l'arrêté attaqué l'a privée de toute rémunération à compter du 1er octobre 2022 et a aggravé sa fragilité psychologique, lui causant des préjudices financier et moral qu'elle évalue à la somme globale de 68 250,30 euros, dont elle est fondée à demander l'indemnisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2023, la rectrice de l'académie de Martinique conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation et sur la demande d'injonction de Mme A, et au rejet du surplus des conclusions la requête.

Elle soutient que :

- les conclusions de la requête à fin d'annulation et tendant au prononcé d'une mesure d'injonction sont devenues sans objet dès lors que, par deux arrêtés du 1er septembre 2023, elle a retiré l'arrêté attaqué du 1er octobre 2022, réintégré Mme A sur son poste et qu'elle a versé l'ensemble de ses rémunérations pour la période du 1er octobre 2022 au 31 août 2023 ;

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables dès lors qu'elles n'ont été précédées d'aucune demande indemnitaire préalable formée par la requérante ;

- les moyens soulevés par Mme A au titre de ses préjudices ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 90-680 du 1er août 1990 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Laso,

- les conclusions de M. Lancelot, rapporteur public,

- et les observations de Me Corin, substituant Me Gouy-Paillier, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, professeure des écoles de classe normale, est affectée au sein de l'école élémentaire publique Baie des Tourelles de Fort-de-France depuis le 1er septembre 2019. Par arrêté du 1er octobre 2022, la rectrice de l'académie de Martinique l'a radiée des cadres pour abandon de poste à compter du 1er octobre 2022. L'intéressée a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision, par un courrier daté du 15 juin 2023 qui est resté sans réponse. Dans la présente instance, Mme A demande au tribunal administratif, dans le dernier état de ses écritures, de prononcer un non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 1er octobre 2022 du fait de l'intervention des arrêtés du 1er septembre 2023 retirant l'arrêté du 1er octobre 2022 et la réintégrant. Elle demande à la juridiction de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 68 250,30 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur le désistement partiel :

2. Mme A demande dans le dernier état de ses écritures de juger qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 1er octobre 2022 dès lors que, par arrêtés du 1er septembre 2023, la rectrice de l'académie de Martinique a retiré l'arrêté du 1er octobre 2022 et l'a réintégré sur le poste qu'elle occupait précédemment au sein de l'école élémentaire publique Baie des Tourelles de Fort-de-France avec effet rétroactif à compter du 1er octobre 2022. Par suite, Mme A doit être regardée comme s'étant désistée de ses conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 1er octobre 2022 et des conclusions à fin d'injonction qui y sont liées. Rien ne s'oppose à ce qu'il soit donné acte de ce désistement.

Sur la fin de non-recevoir tirée du défaut de demande préalable :

3. L'article R. 421-1 du code de justice administrative dispose : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle () ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

5. Il résulte de l'instruction que, postérieurement à l'introduction de la présente requête, M. A a adressé à la rectrice de l'académie de Martinique, le 31 juillet 2023, une demande indemnitaire préalable tendant notamment à l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'illégalité de l'arrêté du 1er octobre 2022. Le silence gardé par l'administration sur cette demande, réceptionnée le 21 août 2023, a fait naître une décision implicite de rejet, avant que le tribunal statue. Dès lors, la fin de non-recevoir soulevée en défense par la rectrice de l'académie de Martinique, tirée de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires présentées par Mme A en l'absence de liaison préalable du contentieux, doit être écartée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité :

6. Une mesure de radiation des cadres pour abandon de poste ne peut être régulièrement prononcée que si l'agent concerné a, préalablement à cette décision, été mis en demeure de rejoindre son poste ou de reprendre son service dans un délai approprié, qu'il appartient à l'administration de fixer. Une telle mise en demeure doit prendre la forme d'un document écrit, notifié à l'intéressé, l'informant du risque qu'il encourt d'une radiation des cadres sans procédure disciplinaire préalable. Lorsque l'agent ne s'est pas présenté et n'a fait connaître à l'administration aucune intention avant l'expiration du délai fixé par la mise en demeure, et en l'absence de toute justification d'ordre matériel ou médical, présentée par l'agent, de nature à expliquer le retard qu'il aurait eu à manifester un lien avec le service, cette administration est en droit d'estimer que le lien avec le service a été rompu du fait de l'intéressé.

7. En l'espèce, constatant que Mme A n'avait pas rejoint son poste à la rentrée scolaire, la rectrice de l'académie de Martinique, par un courrier daté du 12 septembre 2022, lui a demandé de justifier son absence dès réception dudit courrier, l'a informé que, passé un délai de quinze jours, le versement de sa rémunération serait arrêté et l'a mise en demeure de régulariser sa situation au plus vite, sous peine d'être radiée pour abandon de poste. Il ressort des pièces du dossier que cette mise en demeure a été adressée à Mme A au 13 résidence de Cluny à Schoelcher, qui ne correspond plus à son domicile depuis plusieurs années, alors que l'intéressée réside 70 E avenue des Caneficiers à Fort-de-France, où lui étaient jusqu'alors adressés tous les courriers transmis par le service. De plus, il ne ressort pas des termes du courrier du 12 septembre 2022 que la requérante ait été mise en demeure de rejoindre son poste, suite à son absence à compter de la rentrée scolaire, dans un délai approprié sous peine d'être placée en abandon de poste. Dès lors, faute pour l'administration d'avoir mise en demeure Mme A de rejoindre son poste, cette dernière est fondée à soutenir que la décision de radiation des cadres pour abandon de poste est entachée d'une irrégularité. Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de légalité soulevés par Mme A, cette dernière est donc fondée à soutenir que la décision du 1er octobre 2022 la radiant des cadres pour abandon de poste est entachée d'illégalité fautive engageant ainsi la responsabilité de l'administration.

En ce qui concerne les préjudices :

8. Toute illégalité étant fautive, l'illégalité de cette décision constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Par suite, Mme A peut solliciter l'indemnisation des préjudices subis en raison de son éviction illégale. Toutefois, cette illégalité, n'ouvre droit à indemnité que dans la mesure où la requérante justifie de préjudices réels, directs et certains.

9. Mme A demande l'indemnisation à hauteur de 62 250,30 euros au titre de la perte de rémunération qu'elle estime avoir subie à la suite de son éviction du service sur la période d'octobre 2022 au 1er février 2024. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'administration a versé à Mme A, en octobre 2023, une somme de 42 990 euros correspondant à la période d'octobre 2022 à octobre 2023. Si Mme A soutient qu'elle avait droit au versement d'une somme de 45 650,22 euros, elle n'en justifie pas alors que les primes ou indemnités destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions sont exclues. De plus, la requérante a été placée en congé de maladie à compter du 1er septembre 2023 à plein traitement, elle n'est donc pas fondée à demander une indemnisation à hauteur de 16 600,08 euros pour les mois d'octobre 2023 à janvier 2024. Par suite, ce chef de préjudice sera écarté.

10. En revanche, il résulte de l'instruction que les conditions dans lesquelles Mme A a été illégalement radiée des cadres sont à l'origine d'un préjudice moral et de troubles dans les conditions d'existence dont il sera fait une juste appréciation en condamnant l'Etat au versement de la somme de 1 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il est donné acte du désistement des conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de la requête présentée par Mme A.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A une indemnité de 1 000 euros.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie sera adressée pour information à la rectrice de l'académie de Martinique.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. de Palmaert, premier conseiller,

M. C, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2024.

Le président rapporteur,

J-M. Laso

L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

S. de PalmaertLe greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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