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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300432

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300432

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300432
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL AVOCATS CONSEIL & DEFENSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 10 juillet 2023, enregistrée le 10 juillet 2023 au greffe du tribunal, la présidente de la 3e section du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. B A.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 5 juillet 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 24 avril 2024, M. B A, représenté par la Selarl Avocats conseil et défense, agissant par l'intermédiaire de Me Germany, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mars 2020 par lequel le ministre de l'intérieur a prononcé la suspension de ses fonctions de gardien de la paix, avec maintien du versement de l'intégralité de son traitement ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 mai 2023 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a renouvelé la suspension de ses fonctions de gardien de la paix, avec maintien du versement de son seul demi-traitement ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de le rétablir dans ses fonctions de gardien de la paix, avec le versement de son plein traitement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le mémoire en défense du ministre de l'intérieur et des outre-mer est irrecevable puisqu'il a été produit au-delà du délai imparti et après la clôture de l'instruction ;

- sa requête est recevable dans la mesure où les arrêtés attaqués ne lui ont pas été notifiés, faute de tout envoi en recommandé ou de toute remise en main propre ;

- les arrêtés méconnaissent les articles L. 531-1 et L. 531-2 du code général de la fonction publique puisqu'aucune procédure disciplinaire n'a été engagée à son encontre, la réunion devant le conseil de discipline ayant été systématiquement reportée jusqu'à la séance du 29 juin 2023 ;

- la mesure de suspension ne pouvait être maintenue au-delà d'un délai de quatre mois dès lors qu'il n'a jamais été condamné définitivement, une procédure ayant donné lieu à une relaxe et une autre procédure étant en instance d'appel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué du 6 mars 2020 sont tardives, l'arrêté ayant été notifié en main propre à l'intéressé le jour même de son édiction ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 2004-1439 du 23 décembre 2004 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Phulpin,

- et les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, gardien de la paix, a intégré le corps d'encadrement et d'application de la police nationale le 1er décembre 2002 et est affecté en Martinique depuis le 1er septembre 2008. Le ministre de l'intérieur a prononcé la suspension de ses fonctions de gardien de la paix, avec maintien de son plein traitement, par un arrêté du 6 mars 2020. Par un nouvel arrêté du 5 mai 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a renouvelé cette mesure de suspension de fonction et a appliqué à l'intéressé une retenue sur sa rémunération égale à la moitié de son traitement. Dans la présente instance, M. A demande au tribunal administratif d'annuler ces deux arrêtés ministériels ainsi que d'enjoindre à l'administration de le rétablir dans ses fonctions de gardien de la paix, avec le versement de son plein traitement.

Sur la recevabilité du mémoire en défense du ministre de l'intérieur et des outre-mer :

2. D'une part, l'article R. 611-10 du code de justice administrative dispose : " Sous l'autorité du président de la chambre à laquelle il appartient et avec le concours du greffier de cette chambre, le rapporteur fixe, eu égard aux circonstances de l'affaire, le délai accordé aux parties pour produire leurs mémoires. () / Le président de la formation de jugement peut déléguer au rapporteur les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles () R. 613-1 () et R. 613-4. " Le délai accordé aux parties, en application de ces dispositions, pour produire leurs mémoires n'est pas prescrit à peine d'irrecevabilité. D'autre part, l'article R. 613-1 du même code dispose : " Le président de la formation de jugement peut, par une ordonnance, fixer la date à partir de laquelle l'instruction sera close. Cette ordonnance n'est pas motivée et ne peut faire l'objet d'aucun recours () ". L'article R. 613-3 du même code dispose : " Les mémoires produits après la clôture de l'instruction ne donnent pas lieu à communication, sauf réouverture de l'instruction. " L'article R. 613-4 du même code dispose : " Le président de la formation de jugement peut rouvrir l'instruction par une décision qui n'est pas motivée et ne peut faire l'objet d'aucun recours. () / La réouverture de l'instruction peut également résulter d'un jugement ou d'une mesure d'investigation ordonnant un supplément d'instruction. / Les mémoires qui auraient été produits pendant la période comprise entre la clôture et la réouverture de l'instruction sont communiqués aux parties. " Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il décide de verser au contradictoire après la clôture de l'instruction un mémoire qui a été produit par les parties avant ou après celle-ci, le président de la formation de jugement du tribunal administratif ou le magistrat rapporteur auquel il a délégué ses pouvoirs doit être regardé comme ayant rouvert l'instruction. Il lui appartient dans tous les cas de clore l'instruction ainsi rouverte.

3. En l'espèce, d'une part, le délai de deux mois qui a été accordé à l'administration, en application de l'article R. 611-10 du code de justice administrative, pour produire son mémoire en défense à la suite de la notification de la requête n'était pas prescrit à peine d'irrecevabilité. D'autre part, si la clôture de l'instruction a été fixée au 10 janvier 2023 par une ordonnance du 4 décembre 2023 prise en application de l'article R. 613-1 du même code, la mise au contradictoire ultérieure, le 17 avril 2024, du mémoire en défense produit le même jour par le ministre de l'intérieur et des outre-mer a toutefois rouvert l'instruction, laquelle ci a été postérieurement close par une nouvelle ordonnance d'instruction du 28 mai 2024 fixant une nouvelle date de clôture de l'instruction le 28 juin 2024. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que le mémoire en défense du ministre de l'intérieur et des outre-mer serait irrecevable et devrait être écarté des débats au motif qu'il aurait été produit tardivement et postérieurement à la clôture de l'instruction. La fin de non-recevoir ainsi opposée doit, par suite, être écartée.

Sur la recevabilité des conclusions dirigées contre l'arrêté attaqué du 6 mars 2020 :

4. L'article R. 421-1 du code de justice administrative dispose : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ". L'article R. 421-5 du même code dispose : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. "

5. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué du ministre de l'intérieur en date du 6 mars 2020, portant suspension de fonctions de M. A avec maintien du versement de l'intégralité de son traitement, a été notifié en main propre à son destinataire le jour de son édiction, le 6 mars 2020. Cet arrêté comportait une mention régulière des voies et délais de recours. Il s'ensuit que le délai de recours contentieux de deux mois dont disposait l'intéressé pour contester cet arrêté a commencé à courir à son encontre le lendemain de sa notification, soit le 7 mars 2020. Le délai de recours était par conséquent expiré le 5 juillet 2023, date à laquelle la requête de M. A, déposée par l'intermédiaire du téléservice Télérecours, a été adressée au tribunal administratif de Paris. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer est dès lors fondé à soutenir que les conclusions de la requête de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué du 6 mars 2020 sont tardives et, partant, irrecevables. Elles doivent, par suite, être rejetées à ce titre.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué du 5 mai 2023 :

6. L'article L. 531-1 du code général de la fonction publique dispose : " Le fonctionnaire, auteur d'une faute grave, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. " L'article L. 531-2 du même code dispose : " Si, à l'expiration du délai mentionné à l'article L. 531-1, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. / Le fonctionnaire qui fait l'objet de poursuites pénales est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai sauf si les mesures décidées par l'autorité judiciaire ou l'intérêt du service y font obstacle. " L'article L. 531-4 du même code dispose : " Le fonctionnaire qui, en raison de poursuites pénales, n'est pas rétabli dans ses fonctions, affecté provisoirement ou détaché provisoirement dans un autre emploi peut subir une retenue, qui ne peut être supérieure à la moitié de la rémunération mentionnée au second alinéa de l'article L. 531-1 () ".

7. Il résulte des dispositions citées au point précédent que si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire à l'encontre d'un fonctionnaire suspendu, celui-ci est rétabli dans ses fonctions, sauf s'il fait l'objet de poursuites pénales. Un fonctionnaire doit pour l'application de ces dispositions être regardé comme faisant l'objet de poursuites pénales lorsque l'action publique a été mise en mouvement à son encontre et ne s'est pas éteinte. Lorsque c'est le cas, l'autorité administrative peut, au vu de la situation en cause et des conditions prévues par ces dispositions, le rétablir dans ses fonctions, lui attribuer provisoirement une autre affectation, procéder à son détachement ou encore prolonger la mesure de suspension en l'assortissant, le cas échéant, d'une retenue sur traitement.

8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que, à la suite de la mesure de suspension initiale décidée par arrêté ministériel du 6 mars 2020, M. A a été appelé à comparaître devant le conseil de discipline le 22 juin 2022, puis, à la suite de deux reports de séance, a été de nouveau convoqué à se présenter les 2 mars 2023 et 16 mai 2023. Il s'ensuit que, à la date de la décision attaquée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer avait procédé à la saisine du conseil de discipline, ainsi que l'exige l'article L. 531-1 cité précédemment du code général de la fonction publique préalablement à tout renouvellement de la mesure de suspension, contrairement à ce que soutient à tort le requérant. La seule circonstance que la réunion du conseil de discipline n'ait effectivement pu se tenir que postérieurement à la décision attaquée, à la suite de reports de séances, ne remet nullement en cause l'existence de la saisine du conseil de discipline et n'est dès lors pas susceptible d'influer sur la légalité de la décision attaquée portant renouvellement de la mesure de suspension initiale. Le moyen ainsi soulevé n'est dès lors pas fondé. Il doit, par suite, être écarté.

9. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que si M. A a bénéficié d'un jugement de relaxe le 25 février 2022 au titre des poursuites pénales dont il faisait l'objet pour des faits en lien avec des activités occultes de pêche maritime commis entre le 10 novembre 2017 et le 24 octobre 2018, il a également été renvoyé devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France pour des faits de violation du secret professionnel et de chantage commis en juin et juillet 2019. Il ressort des différents rapports de l'inspection générale de la police nationale que, au cours du mois de mai 2019, l'informateur d'un policier de la brigade anticriminalité a signalé que M. A se livrait à un trafic de drogue avec un délinquant. Après avoir retrouvé l'identité de l'informateur, le requérant a fourni au délinquant mis en cause dans le signalement des renseignements que celui-ci a utilisées pour retrouver ledit informateur et le violenter accompagné d'autres individus le 21 juin 2019, contraignant ce dernier, qui craignait pour sa vie, à quitter la Martinique trois jours plus tard. Le 12 juillet 2019, M. A a sommé son collègue de la brigade anticriminalité de rédiger un rapport pour s'excuser et décrédibiliser son informateur et l'a menacé, s'il refusait, de dénoncer au procureur de la République des faits de faux en écriture publique que le policier avait commis peu de temps auparavant, à l'occasion de la rédaction d'un faux procès-verbal d'interpellation. Face au refus de son collègue de céder au chantage, le requérant a mis sa menace à exécution et a effectivement adressé un courrier au procureur de la République le 19 juillet 2019. Le tribunal correctionnel de Fort-de-France a reconnu M. A coupable des infractions de violation du secret professionnel et de chantage commises à raison de ces faits et l'a condamné à une peine de 18 mois d'emprisonnement avec sursis par un jugement de condamnation du 25 février 2022, à l'encontre duquel le requérant a formé un appel qui était toujours pendant à la date de l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu, en l'état des éléments portés à sa connaissance, estimer que les faits imputés à M. A revêtaient un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité. Eu égard à ce caractère suffisant de vraisemblance et de gravité, M. A n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait fait une inexacte application des dispositions citées au point 6. du code général de la fonction publique en prolongeant la mesure de suspension et en lui appliquant une retenue sur son traitement, à hauteur de la moitié de celui-ci. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à contester la légalité de l'arrêté attaqué du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 5 mai 2023. Les conclusions de sa requête tendant à son annulation doivent, par suite, être rejetées.

Sur l'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution particulière. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. A demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

V. Phulpin

Le président,

J-M. LasoLe greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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