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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300656

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300656

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300656
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantCONSTANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 novembre 2023, et des mémoires complémentaires, enregistrés le 29 novembre 2023, le 16 janvier 2024 et le 28 mars 2024, Mme C A, représentée par Me Constant, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision, prise en octobre 2019, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique a réduit ses droits au revenu de solidarité active, après avoir constaté qu'elle n'avait pas fait valoir ses droits à une pension alimentaire ;

2°) d'annuler la décision, prise en septembre 2023, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique lui a réclamé le reversement d'un indu de revenu de solidarité active pendant la période de janvier 2022 à septembre 2023, pour un montant total de 1 050 euros ;

3°) d'annuler la décision implicite de rejet, résultant du silence gardé par le président du conseil exécutif de la collectivité territoriale de Martinique sur son recours administratif préalable obligatoire exercé le 30 octobre 2023, contre ces décisions.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ne lui ont pas été régulièrement notifiées ;

- la décision d'octobre 2019, portant réduction de ses droits au revenu de solidarité active au motif qu'elle n'avait pas fait valoir ses droits à une pension alimentaire, est entachée d'erreur de fait, dès lors qu'en vertu d'un accord amiable conclu avec le père de son fils aîné, celui-ci lui verse une pension alimentaire ;

- l'indu de revenu de solidarité active, dont le recouvrement est recherché par la décision de septembre 2023, est infondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2024, la caisse d'allocations familiales de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

La requête a été régulièrement communiquée à la collectivité territoriale de Martinique, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions dirigées contre la décision de septembre 2023, réclamant le reversement de la somme de 1 050 euros, au titre de l'indu de revenu de solidarité active pour la période de janvier 2022 à septembre 2023, à hauteur de la somme de 862,50 euros, ayant fait l'objet de remises de dette en cours d'instance.

Par une décision du 4 décembre 2023, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil,

- le code de l'action sociale et des familles,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lancelot, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public,

- et les observations de Mme B, représentant la caisse d'allocations familiales de la Martinique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A est bénéficiaire du revenu de solidarité active. A l'occasion de courriels et de courriers échangés avec la caisse d'allocations familiales de la Martinique à compter du mois de mai 2023, elle a découvert que le montant du revenu de solidarité active, qui lui était versé depuis octobre 2019, était réduit, aux motifs qu'elle s'était abstenue de faire valoir, auprès du père de son fils aîné, ses droits au versement d'une pension alimentaire. Mme A a alors rectifié le montant de ses déclarations trimestrielles de revenus, afin de faire apparaître la pension alimentaire, que lui verse le père de son fils aîné depuis octobre 2019. Par une décision, prise courant septembre 2023, la caisse d'allocations familiales de Martinique a tiré les conséquences de la modification des ressources de Mme A, en lui réclamant le reversement d'un indu de revenu de solidarité active d'un montant total de 1 050 euros, pour la période de janvier 2022 à septembre 2023. Mme A a d'abord présenté, le 17 septembre 2023, une demande de remise gracieuse contre cette décision de recouvrement d'indu. Ensuite, le 30 octobre 2023, Mme A a présenté au président du conseil exécutif de la collectivité territoriale de Martinique un recours administratif préalable obligatoire, dirigé à la fois contre la décision d'octobre 2019, réduisant le montant du revenu de solidarité active qui lui est octroyé, et contre la décision de septembre 2023, lui réclamant le reversement d'un indu de 1 050 euros. Par la présente requête, Mme A doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler la décision d'octobre 2019, réduisant le montant du revenu de solidarité active qui lui est octroyé, d'annuler la décision de septembre 2023, lui réclamant le reversement d'un indu de 1 050 euros, et la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le président du conseil exécutif de la collectivité territoriale de Martinique, sur le recours administratif préalable obligatoire, qu'elle a exercé le 30 octobre 2023.

2. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision par laquelle l'administration, sans remettre en cause des versements déjà effectués, détermine les droits d'une personne au revenu de solidarité active, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette prestation d'aide sociale qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de droit et de fait qui résultent de l'instruction. Au vu de ces éléments, il appartient au juge administratif d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision en fixant alors lui-même les droits de l'intéressé, pour la période en litige, à la date à laquelle il statue ou, s'il ne peut y procéder, de renvoyer l'intéressé devant l'administration afin qu'elle procède à cette fixation sur la base des motifs de son jugement.

3. En revanche, lorsque le recours est dirigé contre une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération de montants de revenu de solidarité active que l'administration estime avoir été indument versés, il appartient au juge d'examiner d'abord les moyens tirés, le cas échéant, des vices propres de cette décision pour en prononcer, s'il y a lieu, l'annulation. Dans ce dernier cas, il est loisible à l'administration, si elle s'y croit fondée et si, en particulier, aucune règle de prescription n'y fait obstacle, de reprendre régulièrement, sous le contrôle du juge, une nouvelle décision. Dans le cas où aucun vice propre n'est de nature à justifier l'annulation de la décision attaquée, il appartient au juge d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée afin d'y statuer lui-même et d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision.

Sur les conclusions dirigées contre la décision d'octobre 2019, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique a réduit les droits de Mme A au revenu de solidarité active, après avoir constaté qu'elle n'avait pas fait valoir ses droits à une pension alimentaire :

4. Aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. Le revenu de solidarité active est une allocation qui porte les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire ". Aux termes du II de l'article L. 262-10 du même code, le droit au revenu de solidarité active dit " socle ", permettant de porter les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire mentionné à l'article L. 262-2, " est subordonné à la condition que le foyer fasse valoir ses droits : 1° Aux créances d'aliments qui lui sont dues au titre des obligations instituées par les articles 203, 212, 214, 342 et 371-2 du code civil ". L'article 371-2 du code civil régit la contribution des parents à l'entretien et à l'éducation des enfants communs.

5. Il résulte des dispositions précitées que, sauf si le foyer en est dispensé par le président du conseil départemental, le droit au revenu de solidarité active est subordonné à la condition qu'il fasse valoir ses droits, notamment aux créances d'aliments qui lui sont dues. Si le bénéficiaire du revenu de solidarité active n'a pas fait valoir ses droits à des créances d'aliments ou n'a pas demandé à être dispensé de cette obligation, le président du conseil départemental peut seulement, dans les conditions prévues par les dispositions des articles R. 262-46 à R. 262-49 du code de l'action sociale et des familles, mettre fin au versement de l'allocation ou en réduire le montant, mais non décider de récupérer à l'encontre du bénéficiaire, pour ce motif, des allocations déjà versées.

6. Ainsi qu'il a été évoqué au point n° 1 ci-dessus, Mme A a été informée, essentiellement par un courrier lui ayant été adressé par la caisse d'allocations familiales de la Martinique le 20 juin 2023, qu'elle faisait l'objet, depuis octobre 2019, d'une réduction du montant du revenu de solidarité active qui lui était octroyé, au motif qu'elle n'avait pas fait valoir ses droits à des créances d'aliments auprès du père de son fils aîné, avec lequel elle n'entretient pas de communauté de vie. Il résulte toutefois de l'instruction que Mme A a conclu avec le père de son fils aîné, le 10 octobre 2019, un accord amiable, aux termes duquel celui-ci lui verse mensuellement une somme de 50 euros à titre de pension alimentaire, pour les besoins liés à l'entretien et à l'éducation de l'enfant. Il résulte également de l'instruction que cet accord, signé des deux parties, a été porté à la connaissance de la caisse d'allocations familiales de la Martinique, au plus tard le 26 décembre 2019. Compte tenu de l'existence de cet accord, et dans la mesure où il ne résulte pas de l'instruction qu'il n'ait pas été correctement exécuté, la caisse d'allocations familiales de la Martinique ne pouvait légalement considérer, alors même que Mme A n'avait pas exercé d'action en justice, qu'elle s'était abstenue de faire valoir ses droits à des créances d'aliments, au sens des dispositions précitées de l'article L. 262-10 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, la caisse d'allocations familiales ne pouvait légalement, à ce titre, réduire le montant du revenu de solidarité active, octroyé à Mme A.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen soulevé par Mme A à l'encontre de la décision d'octobre 2019, réduisant le montant du revenu de solidarité active qui lui a été octroyé, que Mme A doit être rétablie dans ses droits au revenu de solidarité active, à compter du 1er octobre 2019. Toutefois, l'état de l'instruction ne permet pas de déterminer le montant de la réduction, pratiquée à tort par la caisse d'allocations familiales de la Martinique sur le montant forfaitaire, ni, par suite, de fixer le montant de la somme qui est due à Mme A. Par suite, il y a lieu, de renvoyer Mme A devant la caisse d'allocations familiales de la Martinique pour le calcul et le versement de cette somme, pour la période du 1er octobre 2019 jusqu'à la notification du présent jugement, conformément aux motifs du présent jugement.

Sur les conclusions dirigées contre la décision de septembre 2023, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique a réclamé à Mme A le reversement d'un indu de 1 050 euros, pour la période de janvier 2022 à septembre 2023 :

En ce qui concerne l'étendue du litige :

8. Par deux décisions du 6 février 2024, postérieures à l'introduction de la requête, la caisse d'allocations familiales a consenti à Mme A, à hauteur de la somme totale de 862,50 euros, des remises partielles de sa dette, correspondant à l'indu de revenu de solidarité active, dont le reversement lui était réclamé par la décision attaquée de septembre 2023. Les conclusions de Mme A sont donc, dans cette mesure, devenues sans objet, et il n'y a plus lieu d'y statuer.

En ce qui concerne le surplus des conclusions :

9. En premier lieu, si Mme A soutient que la décision, prise en septembre 2023, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique lui a réclamé le reversement d'un indu de revenu de solidarité active, pour un montant total de 1 050 euros, ne lui a pas été régulièrement notifiée, les circonstances de la notification d'une décision sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant.

10. En second lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles : " L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active ". Aux termes de l'article R. 262-37 du même code : " Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments ".

11. Il résulte de l'instruction, et n'est d'ailleurs pas contesté, qu'en méconnaissance de ses obligations définies par les dispositions précitées de l'article R. 263-37 du code de l'action sociale et des familles, Mme A s'est abstenue, dans ses déclarations trimestrielles de revenus, de mentionner la pension alimentaire mensuelle de 50 euros, versée par le père de son fils aîné. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'elle ne serait pas redevable d'un indu de revenu de solidarité active, pour la période de janvier 2022 à septembre 2023. Par suite, le surplus des conclusions de Mme A, dirigé contre la décision de septembre 2023, par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique lui a réclamé le reversement de l'indu de revenu de solidarité active, doit être rejeté.

DECIDE :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme A, dirigées contre la décision de septembre 2023, par laquelle la caisse d'allocations familiales lui a réclamé le reversement d'un indu de 1 050 euros, pour la période de janvier 2022 à septembre 2023, à hauteur de la somme de 862,50 euros.

Article 2 : La décision d'octobre 2019 par laquelle la caisse d'allocations familiales de la Martinique a réduit le montant du revenu de solidarité active, octroyé à Mme A, au motif qu'elle n'avait pas fait valoir ses droits à une pension alimentaire, est annulée, ainsi que la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le président du conseil exécutif de la collectivité territoriale de Martinique sur le recours administratif préalable obligatoire, exercé par Mme A contre cette décision. Mme A est renvoyée devant la caisse d'allocations familiales de la Martinique, pour le calcul et le versement, conformément aux motifs du présent jugement, de la somme due au titre du revenu de solidarité active, pour la période du 1er octobre 2019 jusqu'à la date de notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à la caisse d'allocations familiales de la Martinique et à la collectivité territoriale de Martinique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

F. Lancelot

Le greffier,

J.-H. Minin

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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