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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2300761

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2300761

jeudi 19 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2300761
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSEBBAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 décembre 2023, et des mémoires complémentaires, enregistrés le 10 septembre 2024 et le 13 novembre 2024, la société Bucerep, représentée par Me Delbès, demande au tribunal :

1°) d'annuler le contrat conclu le 28 octobre 2023 entre la commune du Lamentin et la société Sofrecom communication, en vue de la réalisation de l'agenda de la commune ;

2°) de mettre à la charge de la commune du Lamentin la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- ses conclusions ne sont pas dépourvues d'objet, dès lors que le contrat a été conclu, et n'a fait l'objet d'aucune mesure de résiliation ;

- le pouvoir adjudicateur s'est fondé, pour départager les offres, sur un critère non porté à la connaissance des candidats ;

- la méthode de notation utilisée était irrégulière, et n'a pas permis d'identifier l'offre économiquement la plus avantageuse.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 14 juin 2024 et le 15 octobre 2024, la commune du Lamentin, représentée par Me Wally Issop, conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer sur la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet, et à ce que soit mise à la charge de la société Bucerep la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les conclusions de la société requérante sont devenues sans objet, dans la mesure où elle a renoncé à exécuter le marché ;

- elle pouvait légalement retenir l'offre de la société Sofrecom communication, qui était de meilleure qualité que celle de la société requérante.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2024, la société Sofrecom communication, représentée par Me Sebban, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public,

- et les observations de Mme B, représentant la commune du Lamentin.

Considérant ce qui suit :

1. Par un avis d'appel public à la concurrence, publié le 9 juin 2023, la commune du Lamentin a initié une procédure adaptée, en vue de l'attribution d'un marché public de services portant sur la réalisation de l'agenda de la commune. La société Bucerep a présenté une offre. Par un courrier du 20 octobre 2023, le maire du Lamentin a informé la société Bucerep que son offre était rejetée, et que l'offre retenue était celle de la société Sofrecom communication. Par la présente requête, la société Sofrecom communication demande au tribunal d'annuler le contrat conclu le 28 octobre 2023 entre la commune du Lamentin et la société Sofrecom communication.

Sur l'exception de non-lieu à statuer, opposée en défense par la commune du Lamentin :

2. Si la commune du Lamentin allègue qu'elle aurait " renoncé à exécuter " le contrat, conclu le 28 octobre 2023 avec la société Sofrecom communication, en s'abstenant de commander à la société Sofrecom communication un agenda pour l'année 2024, il ne résulte pas de l'instruction que ce contrat ait fait l'objet, postérieurement à sa signature, d'une quelconque décision expresse de résiliation. Il ne résulte pas davantage de l'instruction qu'à l'issue de la première année d'exécution, le contrat ait fait l'objet d'une décision expresse de non-reconduction. Dans ces conditions, contrairement à ce qu'allègue la commune du Lamentin, le contrat est toujours en vigueur, et la commune du Lamentin ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance de ses obligations contractuelles à l'égard de son cocontractant. Ainsi, la commune du Lamentin, n'est, en tout état de cause, pas fondée à faire valoir que le recours de la société Bucerep, qui tend à l'annulation de ce contrat, serait privé d'objet. Par suite, l'exception de non-lieu à statuer, opposée en défense par la commune du Lamentin, doit être écartée.

Sur la validité du contrat :

3. Indépendamment des actions dont disposent les parties à un contrat administratif et des actions ouvertes devant le juge de l'excès de pouvoir contre les clauses réglementaires d'un contrat ou devant le juge du référé contractuel sur le fondement des articles L. 551-13 et suivants du code de justice administrative, tout tiers à un contrat administratif susceptible d'être lésé dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine par sa passation ou ses clauses est recevable à former devant le juge du contrat un recours de pleine juridiction contestant la validité du contrat ou de certaines de ses clauses non réglementaires qui en sont divisibles. Cette action devant le juge du contrat est également ouverte aux membres de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales concerné ainsi qu'au représentant de l'Etat dans le département dans l'exercice du contrôle de légalité. Si le représentant de l'Etat dans le département et les membres de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales concerné, compte tenu des intérêts dont ils ont la charge, peuvent invoquer tout moyen à l'appui du recours ainsi défini, les autres tiers ne peuvent invoquer que des vices en rapport direct avec l'intérêt lésé dont ils se prévalent ou ceux d'une gravité telle que le juge devrait les relever d'office. Un concurrent évincé ne peut ainsi invoquer, outre les vices d'ordre public dont serait entaché le contrat, que les manquements aux règles applicables à la passation de ce contrat qui sont en rapport direct avec son éviction.

4. Aux termes de l'article L. 2152-7 du code de la commande publique, dans sa version applicable au litige : " Le marché est attribué au soumissionnaire ou, le cas échéant, aux soumissionnaires qui ont présenté l'offre économiquement la plus avantageuse sur la base d'un ou plusieurs critères objectifs, précis et liés à l'objet du marché ou à ses conditions d'exécution ". Aux termes de l'article L. 2152-8 du même code : " Les critères d'attribution n'ont pas pour effet de conférer une liberté de choix illimitée à l'acheteur et garantissent la possibilité d'une véritable concurrence. Ils sont rendus publics dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article R. 2152-11 du même code : " Les critères d'attribution ainsi que les modalités de leur mise en œuvre sont indiqués dans les documents de la consultation ".

5. Pour assurer le respect des principes de liberté d'accès à la commande publique, d'égalité de traitement des candidats et de transparence des procédures, l'information appropriée des candidats sur les critères d'attribution d'un marché public est nécessaire, dès l'engagement de la procédure d'attribution du marché, dans l'avis d'appel public à concurrence ou le cahier des charges tenu à la disposition des candidats. Dans le cas où le pouvoir adjudicateur souhaite retenir d'autres critères que celui du prix, il doit porter à la connaissance des candidats la pondération ou la hiérarchisation de ces critères. Il doit également porter à la connaissance des candidats la pondération ou la hiérarchisation des sous-critères dès lors que, eu égard à leur nature et à l'importance de cette pondération ou hiérarchisation, ils sont susceptibles d'exercer une influence sur la présentation des offres par les candidats ainsi que sur leur sélection et doivent en conséquence être eux-mêmes regardés comme des critères de sélection. Il n'est, en revanche, pas tenu d'informer les candidats de la méthode de notation des offres.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du paragraphe 4 du règlement de la consultation, que les offres ont été classées en fonction de 2 critères, le premier, relatif à l'adéquation avec le cahier des charges, étant noté sur 7 points et le second, relatif à la qualité des échantillons, étant noté sur 3 points. Il ressort du rapport d'analyse des offres que la société Bucerep et la société Sofrecom communication ont toutes deux obtenu la note maximale, sur chacun de ces 2 critères. Pour les départager et identifier l'offre la plus avantageuse, le pouvoir adjudicateur s'est alors fondé sur la circonstance que la société Sofrecom communication disposait d'une meilleure connaissance du tissu et des acteurs économiques locaux. Un tel critère, relatif à la connaissance de l'environnement économique local, ne peut être regardé comme se rattachant à l'un ou l'autre des 2 critères, mentionnés dans le règlement de la consultation. Par suite, la société Bucerep est fondée à soutenir que le pouvoir adjudicateur a appliqué un critère de sélection, non porté à la connaissance des candidats, en méconnaissance des principes d'égalité de traitement des candidats et de transparence des procédures. Ce manquement a directement lésé la société Bucerep, dans la mesure où il a réduit ses chances de répondre de façon adaptée aux attentes du pouvoir adjudicateur. En outre, la commune du Lamentin ne peut sérieusement faire valoir, devant le tribunal, que, même sans l'application de ce critère tenant à la connaissance de l'environnement économique local, la société Bucerep n'avait aucune chance de remporter le marché, dès lors que l'offre de la société Sofrecom communication serait plus avantageuse, au regard du seul critère de la qualité des échantillons, alors que la société Bucerep et la société Sofrecom communication ont obtenu une note strictement identique sur ce critère.

7. Il résulte de ce qui précède que la société Bucerep est fondée à contester la validité du contrat conclu le 28 octobre 2023 entre la commune du Lamentin et la société Sofrecom communication.

Sur les conséquences de l'illégalité du contrat :

8. Saisi par un tiers dans les conditions définies au point 3 ci-dessus, de conclusions contestant la validité du contrat ou de certaines de ses clauses, il appartient au juge du contrat, après avoir vérifié que l'auteur du recours autre que le représentant de l'Etat dans le département ou qu'un membre de l'organe délibérant de la collectivité territoriale ou du groupement de collectivités territoriales concerné se prévaut d'un intérêt susceptible d'être lésé de façon suffisamment directe et certaine et que les irrégularités qu'il critique sont de celles qu'il peut utilement invoquer, lorsqu'il constate l'existence de vices entachant la validité du contrat, d'en apprécier l'importance et les conséquences. Ainsi, il lui revient, après avoir pris en considération la nature de ces vices, soit de décider que la poursuite de l'exécution du contrat est possible, soit d'inviter les parties à prendre des mesures de régularisation dans un délai qu'il fixe, sauf à résilier ou à résoudre le contrat. En présence d'irrégularités qui ne peuvent être couvertes par une mesure de régularisation et qui ne permettent pas la poursuite de l'exécution du contrat, il lui revient de prononcer, le cas échéant avec un effet différé, après avoir vérifié que sa décision ne portera pas une atteinte excessive à l'intérêt général, soit la résiliation du contrat, soit, si le contrat a un contenu illicite ou s'il se trouve affecté d'un vice de consentement ou de tout autre vice d'une particulière gravité que le juge doit ainsi relever d'office, l'annulation totale ou partielle de celui-ci.

9. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été évoqué au point 6 ci-dessus, que la commune du Lamentin a manqué à ses obligations de publicité et de mise en concurrence et que ce vice a affecté la régularité du choix de son cocontractant. Ce vice n'est pas régularisable et fait obstacle, par sa gravité, à la poursuite de l'exécution du contrat, conclu le 28 octobre 2023 entre la commune du Lamentin et la société Sofrecom communication. Toutefois, l'illégalité commise n'affecte ni le consentement de la personne publique ni la licéité du contenu du contrat et, en l'absence de toute circonstance particulière, n'est pas d'une gravité suffisante pour que soit prononcée l'annulation du contrat. Elle implique, en revanche, que le contrat soit résilié, à la date de notification du présent jugement, aucun motif d'intérêt général ne justifiant que cette résiliation soit prononcée à effet différé.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Bucerep, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme au titre des frais exposés par la commune du Lamentin et non compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des mêmes dispositions et de mettre à la charge de la commune du Lamentin une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Bucerep et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le contrat, conclu le 28 octobre 2023 entre la commune du Lamentin et la société Sofrecom communication, est résilié, à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 2 : La commune du Lamentin versera à la société Bucerep une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de la société Bucerep est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune du Lamentin sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Bucerep, à la commune du Lamentin et à la société Sofrecom communication.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2024.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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