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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2400060

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2400060

lundi 25 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2400060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLEWIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 janvier 2024 et le 5 septembre 2024, Mme B A, représentée par Me Lewis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner une médiation ;

2°) d'annuler la décision du 20 novembre 2023 par laquelle la rectrice de l'académie de Martinique a refusé de lui accorder une bourse sur critères sociaux au titre de l'année universitaire 2023/2024 ainsi qu'une " aide spécifique pour situation exceptionnelle " ;

3°) d'annuler la décision implicite du 23 janvier 2024 par laquelle le directeur général du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) des Antilles et de la Guyane a rejeté sa " demande de bourse exceptionnelle étudiant pour cause de circonstances exceptionnelles " au titre de l'année universitaire 2023/2024 ;

4°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Martinique de lui accorder une allocation annuelle et/ou une aide ponctuelle, ou à défaut de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre la somme de 3 000 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un vice de procédure, dans la mesure où elle n'a pas été précédée de l'avis de la commission d'attribution des aides spécifiques ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'elle remplit les conditions pour se voir attribuer une allocation annuelle ou une aide spécifique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, la rectrice de l'académie de Martinique conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, faute d'indiquer le nom et le domicile des parties, de contenir l'exposé de faits et moyens ainsi que l'énoncé de conclusions, en méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

- la requête est irrecevable, dès lors qu'elle n'identifie pas l'acte attaqué et ne le produit pas, en méconnaissance de l'article R. 412-1 du code de justice administrative ;

- la requête est tardive.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la circulaire de la ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche n° 2014-0016 du 8 octobre 2014 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monnier-Besombes,

- les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public,

- et les observations de Me Lewis, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Dans le cadre de sa demande de bourse sur critères sociaux au titre de l'année 2023/2024, Mme A a également sollicité l'octroi d'une " aide spécifique pour situation exceptionnelle ". Elle a toutefois été destinataire d'une décision du 20 novembre 2023 par laquelle la rectrice de l'académie de Martinique a refusé de lui accorder une bourse sur critères sociaux au titre de l'année universitaire 2023/2024, et ne s'est pas expressément prononcée sur sa demande d'aide spécifique. Par ailleurs, par un courrier du 16 octobre 2023, réceptionné par le directeur général du CROUS des Antilles et de la Guyane le 23 novembre suivant, l'intéressée a renouvelé sa demande de " bouse exceptionnelle étudiant pour cause de circonstances exceptionnelles ", qui a fait l'objet d'une décision implicite de rejet le 23 janvier 2024. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, d'ordonner une médiation, d'annuler la décision du 20 novembre 2023 de la rectrice de l'académie de Martinique portant notification définitive de sa demande de bourse sur critères sociaux au titre de l'année universitaire 2023/2024, d'annuler la décision implicite du 23 janvier 2024 et d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Martinique de lui accorder une allocation annuelle et/ou une aide ponctuelle, ou à défaut de réexaminer sa situation.

Sur les fins de non-recevoir :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ".

3. La requête de Mme A, qui mentionne son nom et son domicile, n'avait pas à indiquer, sous peine d'irrecevabilité, le nom et le domicile du défendeur, dans la mesure où la prescription de l'article R. 411-1 du code de justice administrative vise seulement à faciliter la mise en œuvre du caractère contradictoire de la procédure et ne constitue pas une condition de recevabilité de la requête. Par ailleurs, la requête contient l'exposé de faits et présente un moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, dès lors que l'intéressée soutient remplir les conditions d'éligibilité pour percevoir l'aide spécifique. Enfin, dans la mesure où la requête est accompagnée de la décision de la rectrice de l'académie de Martinique du 20 novembre 2023, Mme A, qui n'était pas représentée par un avocat au moment de l'introduction de l'instance, doit être regardée comme demandant dans sa requête l'annulation de cette décision, ses conclusions ayant d'ailleurs été précisées dans le cadre du mémoire en réplique du 5 septembre 2024. La fin de non-recevoir tirée de la méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative doit, par suite, être écartée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 412-1 du code de justice administrative : " La requête doit, à peine d'irrecevabilité, être accompagnée, sauf impossibilité justifiée, de l'acte attaqué ou, dans le cas mentionné à l'article R. 421-2, de la pièce justifiant de la date de dépôt de la réclamation () ".

5. Outre la décision de la rectrice de l'académie de Martinique du 20 novembre 2023, produite à l'appui de sa requête, Mme A demande également, dans le dernier état de ses écritures, l'annulation de la décision implicite du directeur général du CROUS des Antilles et de la Guyane du 23 novembre 2023 née du silence gardé sur son courrier daté du 16 octobre 2023 et sollicitant une " demande de bourse exceptionnelle étudiant pour cause de circonstances exceptionnelles ", dont une copie et l'accusé de réception postal ont été produits à l'instance. La fin de non-recevoir tirée du défaut de production de l'acte attaqué doit, dès lors, être écartée.

6. En troisième lieu, l'article R. 421-1 du code de justice administrative dispose que : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ".

7. La requête de Mme A, enregistrée au greffe du tribunal le 19 janvier 2024, a été introduite dans le délai de recours de deux mois franc suivant, d'une part, la décision de la rectrice de l'académie de Martinique du 20 novembre 2023, dont la date de notification n'est au demeurant pas établie et, d'autre part, la décision implicite du directeur général du CROUS des Antilles et de la Guyane du 23 novembre 2023, alors qu'il n'est pas davantage démontré que l'administration aurait accusé réception de sa demande en mentionnant les voies et délais de recours contentieux. La fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit, par suite, être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

8. L'article D. 821-4 du code de l'éducation dispose que : " " Le ministre chargé de l'enseignement supérieur détermine les conditions dans lesquelles une aide d'urgence peut être allouée aux étudiants par les directeurs des centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires ".

9. En application de ces dispositions, la circulaire n° 2014-0016 du 8 octobre 2014 de la ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche relative aux modalités d'attribution des aides spécifiques prévoit que les CROUS peuvent accorder une allocation annuelle à l'étudiant qui rencontre des difficultés pérennes ou une aide ponctuelle à l'étudiant qui rencontre momentanément de graves difficultés. Le point 1 de la circulaire précise que l'étudiant doit effectuer au préalable une demande de bourse dans le cadre du dossier social étudiant, en expliquant sa situation particulière, et qu'un premier examen permet de l'orienter vers la saisie d'un dossier spécifique d'allocation annuelle ou d'aide ponctuelle, qui doit être retourné au CROUS accompagné des pièces justificatives. Il est prévu que les demandes sont examinées par une commission, qui émet un avis d'attribution ou de non-attribution et propose au directeur du CROUS le montant de l'allocation ou de l'aide, lequel décide du montant de l'allocation et notifie sa décision à l'étudiant. Enfin, le point 3 de la circulaire précise que la commission est composée du directeur du CROUS, qui la préside, du recteur de l'académie, membre de droit, ou de leurs représentants, de trois représentants des établissements d'enseignement supérieur et des lycées assurant des formations post-baccalauréat dans l'académie ou leurs suppléants, du vice-président étudiant du conseil d'administration du CROUS et de quatre étudiants élus au conseil d'administration du CROUS de l'académie, ou leurs suppléants.

10. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé les intéressés d'une garanti.

11. Il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre de son dossier social étudiant déposé pour l'année universitaire 2023/2024, Mme A a expressément sollicité, outre l'attribution d'une bourse sur critères sociaux, le bénéfice d'une " aide spécifique du CROUS pour situation exceptionnelle ". Ayant été destinataire de la notification conditionnelle du 25 septembre 2023 rejetant sa demande de bourse sur critères sociaux, l'intéressée a confirmé, par un courrier du 16 octobre 2023, réceptionné par le CROUS des Antilles et de la Guyane le 23 novembre suivant, sa demande de " bourse exceptionnelle étudiant pour cause de circonstances exceptionnelles ". Toutefois, et alors qu'il appartenait au CROUS de l'orienter vers la saisie d'un dossier spécifique, conformément à la circulaire précitée, puis de soumettre son dossier à la commission d'attribution des aides spécifiques, il est constant que Mme A a seulement été destinataire d'une décision portant notification définitive du 20 novembre 2023 par laquelle la rectrice d'académie de Martinique a refusé de lui accorder une bourse sur critères sociaux au titre de l'année universitaire 2023/2024 et, ne se prononçant pas expressément sur la demande d'aide spécifique, a nécessairement opposé un rejet implicite à cette demande. Or, il n'est ni démontré ni même d'ailleurs allégué par l'administration en défense, que la demande d'aide spécifique présentée par Mme A aurait fait l'objet d'une quelconque instruction par le CROUS, ni a fortiori que la commission d'attribution des aides spécifiques aurait été saisie pour avis à ce sujet. Dans ces conditions, la décision du 20 novembre 2023 est entachée d'un vice de procédure, susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision et de nature à justifier son annulation.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête ni sur la demande de médiation, que la décision de la rectrice d'académie de Martinique du 20 novembre 2023 doit être annulée en tant qu'elle rejette la demande d'aide spécifique de Mme A, ainsi que, par voie de conséquence, la décision implicite du 23 novembre 2023 par laquelle le directeur général du CROUS des Antilles et de la Guyane a rejeté son recours du 16 octobre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

13. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Et aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision ".

14. Eu égard aux motifs qui la fondent, l'annulation prononcée par le présent jugement implique seulement mais nécessairement que la rectrice de l'académie de Martinique réexamine la demande d'aide spécifique de Mme A. Il y a donc lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Martinique de procéder à ce réexamen, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 20 novembre 2023 par laquelle la rectrice de l'académie de Martinique a refusé d'accorder à Mme A une bourse sur critères sociaux au titre de l'année universitaire 2023/2024 et a rejeté sa demande " d'aide spécifique pour situation exceptionnelle ", est annulée en tant qu'elle rejette sa demande d'aide spécifique.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Martinique de réexaminer la demande d'aide spécifique présentée par Mme A, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la rectrice de l'académie de Martinique.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

Mme Monnier-Besombes, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2024.

La rapporteure,

A. Monnier-BesombesLe président,

J.-M. Laso

Le greffier,

J.-H. Minin

La République mande et ordonne au ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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