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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2400257

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2400257

jeudi 19 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2400257
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantJURISCARIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 avril 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 30 octobre 2024, Mme C B, représentée par Me Nicolas, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet, résultant du silence gardé par le garde des sceaux, ministre de la justice, sur sa demande du 11 décembre 2023, tendant au rétablissement de sa majoration de traitement de 40 % ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, majorée des intérêts moratoires à compter du 3 avril 2024 et de leur capitalisation, en réparation de ses préjudices ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 268 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite de rejet attaquée est entachée d'un défaut de motivation, dès lors que l'administration n'a pas répondu à sa demande, tendant à obtenir communication des motifs de la décision ;

- la décision implicite de rejet attaquée méconnaît les dispositions du décret du 26 août 2010, relatif au régime de maintien des primes et indemnités des agents publics de l'Etat ;

- elle subit un préjudice matériel et financier, et un préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 50-407 du 3 avril 1950 ;

- le décret n° 53-1266 du 22 décembre 1953 ;

- le décret n° 57-87 du 28 janvier 1957 ;

- le décret n° 86-447 du 14 mars 1986 ;

- le décret n° 2010-997 du 26 août 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lancelot,

- et les conclusions de M. de Palmaert, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, alors qu'elle était adjointe administrative principale de 1ère classe affectée au centre pénitentiaire de Ducos, a été placée en congé de longue maladie, pour un motif non imputable au service, à compter du 29 septembre 2022. Par un arrêté de la directrice interrégionale des services pénitentiaires de l'outre-mer du 28 octobre 2023, ce congé de longue maladie a été rétroactivement transformé en congé de longue durée. A compter de novembre 2023, Mme B a constaté, sur son bulletin de paie, qu'elle cessait de percevoir la majoration de traitement de 40 %, versée aux fonctionnaires de l'Etat affectés en outre-mer, dite " indemnité de vie chère ". Par un courrier adressé à sa hiérarchie le 11 décembre 2023, Mme B a sollicité le rétablissement de cette majoration de traitement. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet, résultant du silence gardé par le garde des sceaux, ministre de la justice, sur sa demande du 11 décembre 2023, et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 30 000 euros, en réparation de son préjudice financier et de son préjudice moral.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : [] 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans le cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande ". En l'absence de communication des motifs dans le délai d'un mois, la décision implicite se trouve entachée d'illégalité.

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 741-1 du code général de la fonction publique, qui reprend en substance l'article 3 de la loi du 3 avril 1950 concernant les conditions de rémunération et les avantages divers accordés aux fonctionnaires en service dans les départements de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion : " Le traitement du fonctionnaire de l'Etat [] en service [] à la Martinique [] est majoré de 25 % ". Aux termes de l'article 10 du décret du 22 décembre 1953 portant aménagement du régime de rémunération des fonctionnaires de l'Etat en service dans les départements d'outre-mer : " A titre provisoire et pour compter du 1er août 1953, il est attribué aux fonctionnaires de l'Etat en service dans les départements [] de la Martinique [], un complément temporaire à la majoration de traitement instituée par l'article 3 de la loi susvisée du 3 avril 1950. Le taux de ce complément est fixé à 5 % du traitement indiciaire de base [] ". Aux termes de l'article 1er du décret du 28 janvier 1957 portant majoration du complément temporaire alloué aux fonctionnaires de l'Etat en service dans les départements de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane française : " Pour compter du 1er janvier 1957, le montant du complément temporaire institué par l'article 10 du décret susvisé du 22 décembre 1953 est porté à 15% à l'égard des fonctionnaires de l'Etat en service dans les départements [] de la Martinique ". Les avantages institués par ces dispositions, qui prévoient une majoration de traitement de 40 % au bénéfice notamment des fonctionnaires de l'Etat affectés dans le département de la Martinique, sont liés au séjour de l'agent dans un département d'outre-mer, et présentent ainsi le caractère d'une indemnité attachée à l'exercice des fonctions.

4. Il résulte des dispositions citées au point 3 que, dès lors que le fonctionnaire remplit les conditions tenant à l'exercice effectif de ses fonctions dans un département d'outre-mer, il dispose d'un droit à percevoir la majoration de traitement de 40 %, instituée par ces dispositions. A condition qu'elle révèle par elle-même un refus opposé à une demande tendant à la reconnaissance de ce droit, toute décision remettant en cause le bénéfice de cet avantage, au motif notamment que l'agent a cessé d'en remplir les conditions, doit, par suite, être regardée comme refusant un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir, au sens des dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, et doit ainsi être motivée.

5. Il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 3 avril 2024, Mme B a sollicité la communication des motifs de la décision implicite, par laquelle l'administration a refusé de faire droit à sa demande du 11 décembre 2023, tendant au rétablissement de la majoration de traitement de 40 %. Il est constant que cette demande n'a fait l'objet d'aucune réponse de l'administration, dans le délai prévu par les dispositions précitées de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que la décision implicite en litige est irrégulière, faute d'avoir été motivée.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, que la décision implicite de rejet, résultant du silence gardé par le garde des sceaux, ministre de la justice, sur la demande présentée par Mme B le 11 décembre 2023, et tendant au rétablissement de la majoration de traitement de 40 %, doit être annulée.

Sur les conclusions indemnitaires :

7. Aux termes de l'article L. 822-12 du code général de la fonction publique : " Le fonctionnaire en activité a droit à un congé de longue durée lorsqu'il est atteint de : 1° Tuberculose ; 2° Maladie mentale ; 3° Affection cancéreuse ; 4° Poliomyélyte ; 5° Déficit immunitaire grave et acquis ". Aux termes de l'article L. 822-15 du même code : " Le fonctionnaire bénéficiaire d'un congé de longue durée a droit : 1° Pendant trois ans à l'intégralité de son traitement ; 2° Pendant les deux années suivantes à la moitié de celui-ci. L'intéressé conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 37 du décret du 14 mars 1986 relatif notamment au régime de congés de maladie des fonctionnaires, dans sa version applicable au litige : " Au traitement ou au demi-traitement s'ajoutent les avantages familiaux et la totalité ou la moitié des indemnités accessoires, à l'exclusion de celles qui sont attachées à l'exercice des fonctions ou qui ont le caractère de remboursement de frais ". Aux termes du 1° du I de l'article 1er du décret du 26 août 2010, relatif au régime de maintien des primes et indemnités des agents publics de l'Etat et des magistrats de l'ordre judiciaire dans certaines situations de congés, dans sa version applicable au litige : " Le bénéfice des primes et indemnités versées aux fonctionnaires relevant de la loi du 11 janvier 1984 susvisée [] est maintenu dans les mêmes proportions que le traitement [] en cas de congés pris en application de l'article 21 bis de la loi du 13 juillet 1983 susvisée, des 1°, 2° et 5° de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 susvisée ".

8. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, si les fonctionnaires de l'Etat affectés en Martinique, et placés en congé de maladie ordinaire, en congé de maternité ou en congé pour invalidité temporaire imputable au service bénéficient du maintien de la majoration de 40 % de leur traitement, tel n'est pas le cas des fonctionnaires placés en congé de longue durée, la majoration de traitement de 40 % présentant le caractère d'une indemnité attachée à l'exercice des fonctions, au sens des dispositions précitées de l'article 37 du décret du 14 mars 1986. Dès lors que Mme B a été placée en congé de longue durée, le garde des sceaux, ministre de la justice pouvait ainsi légalement refuser de rétablir la majoration de 40 % de son traitement. Dans ces conditions, les préjudices qu'a subis Mme B du fait de la privation de cette majoration de traitement résultent de l'application même des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, et ne sauraient, par suite, être regardés comme présentant un lien de causalité avec le vice de légalité externe, dont est entachée la décision implicite de rejet, résultant du silence gardé sur sa demande du 11 décembre 2023.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires, présentées par Mme B, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet, résultant du silence gardé par le garde des sceaux, ministre de la justice, sur la demande présentée par Mme B le 11 décembre 2023, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au directeur du centre pénitentiaire de Ducos.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2024.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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