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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2400300

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2400300

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2400300
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantCORIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 22 avril 2024, le 29 avril 2024 et le 5 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Corin, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 8 avril 2024 par lesquelles le préfet de la Martinique lui a fait obligation de quitter le territoire français, l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à toute autorité administrative compétente de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", sous astreinte de dix euros par jour de retard à compter de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ; subsidiairement, d'enjoindre à toute autorité administrative de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours suivant le jugement à intervenir et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que sa situation personnelle et familiale n'a pas été examinée ;

- elle méconnait les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle entretient des relations intenses et anciennes avec ses deux enfants mineurs, scolarisés et placés à l'aide sociale à l'enfance, qu'elle ne dispose que de très peu d'attaches en Haïti, qu'elle est parfaitement insérée dans la société française par sa participation aux activités de plusieurs associations reconnues d'utilité publique, le suivi de cours de français et ses tentatives d'insertion sur le marché du travail ;

- des circonstances humanitaires doivent lui permettre de bénéficier d'une admission exceptionnelle au séjour compte tenu de la situation d'extrême violence en Haïti, sans qu'il soit nécessaire de démontrer qu'elle serait personnellement menacée en cas de retour ;

- la décision attaquée méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les articles L. 612-6 et L. 612-10 alinéa 2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est dépourvue de base légale ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles 1er et 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mai 2024, le préfet de la Martinique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. de Palmaert, premier conseiller, pour statuer sur les mesures d'éloignement relevant de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 21 juin 2024 à 9h15 en présence de M. Minin, greffier d'audience, M. de Palmaert a lu son rapport, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante d'Haïti née dans ce pays le 4 septembre 1993, a déclaré être entrée en France le 28 juin 2019. Sa demande d'asile a été rejetée en dernier lieu par une décision du 10 mars 2020 de la Cour nationale du droit d'asile. Par des décisions du 8 avril 2024, le préfet de la Martinique a fait obligation à Mme A de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté du 8 avril 2024, portant obligation de quitter le territoire français, que celui-ci comporte des développements sur la situation personnelle et familiale de Mme A. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet de la Martinique aurait entaché sa décision d'erreur de droit, en prononçant une obligation de quitter le territoire français de manière automatique, sans examiner la situation personnelle et familiale de Mme A, doit être écarté.

3. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger [] qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an ". D'autre part, aux termes de l'article L. 435-1 du même code : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ".

4. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier, et il n'est d'ailleurs pas allégué, que Mme A aurait présenté au préfet de la Martinique, sur le fondement de l'une ou l'autre des dispositions précitées, une demande d'admission au séjour que la décision attaquée aurait eu pour effet de rejeter. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté comme inopérant.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Mme A se prévaut d'une présence continue sur le territoire français depuis cinq ans, ayant donné naissance à deux enfants nés à Fort-de-France en octobre 2019 et octobre 2000, tous deux scolarisés et placés à l'aide sociale à l'enfance depuis le 30 janvier 2024 sans préjudice de son droit de visite. Elle indique être hébergée à Fort-de-France, ne disposer que de très peu d'attaches en Haïti, prendre des cours de français et tenter de s'insérer sur le marché du travail. La requérante n'apporte toutefois pas suffisamment d'éléments pour démontrer que se sa cellule familiale ne pourrait se reconstituer dans son pays d'origine, ni ses enfants mineurs y poursuivre leur scolarité. Elle n'établit pas davantage une insertion socio-professionnelle particulière et durable sur le territoire français, et ne justifie pas ne pas avoir conservé des attaches familiales dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 26 ans. Mme A n'est dès lors pas fondée à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

7. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

8. Eu égard à ce qui a été dit au point 6, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas dépourvue de base légale. La décision attaquée fixe à un an, soit une faible durée, l'interdiction de retour sur le territoire français. Elle n'a pas méconnu les dispositions citées au point précédent et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à la situation personnelle de Mme A.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. D'une part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ". D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Mme A soutient que la situation d'extrême violence qui sévit en Haïti faisait obstacle, à la date de la décision attaquée, à son retour dans ce pays où elle aurait été nécessairement exposée aux faits de violence énoncés par l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il ressort des pièces du dossier que la crise économique et politique qui sévit en République d'Haïti depuis 2018, qui a conduit des groupes criminels précédemment implantés dans le pays à rechercher de nouvelles sources de revenus et à étendre leur contrôle sur son territoire et ses populations, que l'Etat haïtien et ses institutions n'étaient plus en capacité de protéger, s'est fortement aggravée au cours de l'année 2023. Face à cette situation, la Cour nationale du droit d'asile a reconnu dans plusieurs décisions du 10 juillet 2023 et dans un arrêt rendu en Grande formation le 5 décembre 2023 (n° 23035187) l'existence d'une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne sévissant sur la totalité du territoire d'Haïti, avec un niveau d'intensité exceptionnelle à Port-au-Prince, ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, et accordé la protection subsidiaire à plusieurs ressortissants haïtiens. Le préfet ne conteste pas cet état de fait dans ses écritures, indiquant même que " la préfecture de la Martinique a cessé les reconduites forcées vers Haïti depuis mars 2024, en raison notamment de la dégradation de la situation sécuritaire ". L'aéroport international de Port-au-Prince est en effet resté fermé de mars à mai 2024, au pic de la crise d'extrême violence sévissant dans ce pays. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que la décision du 8 avril 2024, fixant Haïti comme pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office, méconnait les stipulations citées au point précédent de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être accueilli.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens soulevés par la requérante, que la décision du préfet de la Martinique du 8 avril 2024, qui a fixé Haïti comme pays de renvoi, doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Le présent jugement, qui n'annule que la décision fixant le pays de renvoi, n'appelle pas de mesure d'exécution particulière. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction présentées par Mme A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 30 mai 2024. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Corin, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corin de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 8 avril 2024 par laquelle le préfet de la Martinique a fixé le pays de renvoi est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Corin une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Corin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Martinique.

Copie sera adressée à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Fort-de-France, en application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

Le magistrat désigné,

S. de Palmaert

Le greffier,

J-H. Minin

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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