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AccueilJurisprudence administrativeN° TA102-2400534

Tribunal Administratif de la Martinique — Décision N° TA102-2400534

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Martinique
SectionTribunal Administratif de la Martinique
N° DossierTA102-2400534
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCORIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 août 2024, Mme B H, représentée par Me Corin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 du préfet de la Martinique, portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, et d'annuler la décision du même jour fixant le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Martinique de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance de son droit d'être entendue;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreur de droit ;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions attaquées n'ont pas été précédées d'un examen de sa situation personnelle ;

- les décisions attaquées méconnaissent les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été régulièrement communiquée au préfet de la Martinique, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une décision du 2 septembre 2024, Mme H a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Lancelot a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H, de nationalité haïtienne, née le 12 août 1977, est entrée irrégulièrement sur le territoire français, selon ses déclarations, le 25 septembre 2019. Elle a présenté une demande d'asile, qui a été rejetée le 27 février 2020 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, puis le 26 novembre 2020 par la Cour nationale du droit d'asile. Mme H s'est cependant maintenue sur le territoire français et a sollicité le réexamen de sa demande d'asile, laquelle a, à nouveau, été rejetée le 22 avril 2021 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, puis le 30 juillet 2021 par la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 4 octobre 2021, le préfet de la Martinique a alors obligé Mme H à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français, pendant une durée de deux ans. Cette obligation de quitter le territoire français n'a cependant pas été exécutée. Mme H s'est ainsi maintenue sur le territoire français et a présenté, le 1er février 2022, une demande d'admission exceptionnelle au séjour, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 3 juillet 2024, le préfet de la Martinique a refusé de faire droit à cette demande d'admission exceptionnelle au séjour, a obligé Mme H à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français, pendant une durée d'un an. Par une décision du même jour, le préfet de la Martinique a désigné Haïti comme pays de renvoi. Par la présente requête, Mme H demande au tribunal d'annuler les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, et la décision fixant le pays de renvoi, et d'enjoindre au préfet de la Martinique de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 2 septembre 2024, postérieure à l'introduction de la requête, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme H au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, sa demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle est devenue sans objet, et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an :

3. En premier lieu, par un arrêté du préfet de la Martinique n° R02-2024-03-26-00001 du 26 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs et accessible au juge comme aux parties, M. A D, directeur de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration a reçu, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme Laurence Gola de Monchy, secrétaire générale de la préfecture, de Mme F G, sous-préfète déléguée à l'égalité et à la cohésion sociale, et de M. I E, directeur de cabinet, délégation de signature, à l'effet de signer, notamment, les arrêtés et décisions individuelles relevant de la direction de la réglementation, de la citoyenneté et de l'immigration, y compris les obligations de quitter le territoire français et les mesures d'exécution prises en application de ces décisions. Il n'est, en outre, ni établi ni allégué que Mme J, Mme G et M. E n'étaient pas empêchés, lors de la signature des décisions attaquées. Par suite, M. D était compétent pour signer, au nom du préfet de la Martinique, l'arrêté du 3 juillet 2024 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit ainsi être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment en ce qu'il vise les dispositions applicables et précise les éléments de fait, propres à la situation de l'intéressée, de nature à justifier l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit ainsi être écarté comme manquant en fait.

5. En troisième lieu, si Mme H soutient que l'arrêté attaqué aurait été pris en méconnaissance de son droit d'être entendue, serait entaché d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation, et qu'il n'aurait pas été précédé d'un examen de sa situation personnelle, ces moyens ne sont assortis d'aucune précision, faute pour Mme H d'avoir produit le mémoire complémentaire annoncé dans sa requête sommaire. Par suite, ces moyens ne peuvent qu'être écartés comme dépourvus de précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur de l'enfant.

7. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que Mme H est célibataire, et que ses 4 enfants résident à Haïti. Mme H est, en outre, hébergée par un tiers, n'exerce aucune activité professionnelle et ne fait état d'aucune démarche particulière d'intégration à la société française, faute d'avoir produit la moindre pièce justificative, et le mémoire complémentaire annoncé dans sa requête sommaire. Dans ces conditions, Mme H, qui, en outre, a méconnu la précédente obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 4 octobre 2021, et a conservé des attaches familiales dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 42 ans, n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porterait une atteinte disproportionnée tant à son droit à la vie privée et familiale qu'à l'intérêt supérieur de l'enfant, garantis par les stipulations précitées.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (CEDH, 23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (CEDH, 30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c/ Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (CEDH, 17 juillet 2008, NA c/ Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence (CEDH, 28 juin 2011, Sufi et Elmi c. Royaume-Uni, n°s 8319/07 et 11449/07).

10. Il ressort de la documentation récente des Nations unies, accessible tant au juge qu'aux parties, qu'une crise économique et politique sévit en République d'Haïti depuis 2018 et a conduit des groupes criminels précédemment implantés dans le pays à rechercher de nouvelles sources de revenus et à étendre leur contrôle sur son territoire et ses populations, que l'Etat haïtien et ses institutions n'étaient plus en capacité de protéger. Cette crise économique et politique s'est fortement aggravée au cours de l'année 2023. Plusieurs rapports concordants des instances de l'Organisation des nations unies ont mis en lumière une multiplication du nombre des gangs actifs recensés sur l'ensemble du territoire national, lequel s'établissait à près de 200 à 300 dans l'ensemble du pays en 2023, dont à 95 dans la seule ville de Port-au-Prince, et ont relevé que, au mois d'août 2023, ces bandes armées contrôlaient près de 80 % de la capitale et avaient investi chacun des dix départements qui composent le pays. Ces mêmes sources révèlent également une intensification du ciblage des populations par les bandes criminelles, en particulier à la suite d'un changement de stratégie consistant désormais à prendre directement pour cible les civils, y compris en dehors des affrontements, aux seules fins d'expansion territoriale et criminelle, et que cette violence a atteint un niveau sans précédent, particulièrement au cours du troisième trimestre 2023, sans que les forces de l'ordre, dépassées par la situation sécuritaire, n'aient plus les moyens matériels et humains de protéger les populations civiles. Face à cette situation, la cour nationale du droit d'asile a reconnu dans plusieurs décisions des 10 juillet 2023 et dans un arrêt rendu en Grande formation le 5 décembre 2023 (n° 23035187) l'existence d'une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne sévissant sur la totalité du territoire d'Haïti, avec un niveau d'intensité exceptionnelle à Port-au-Prince, ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, et accordé à ce titre la protection subsidiaire à plusieurs ressortissants haïtiens. Dans ces conditions, eu égard à la situation de la République d'Haïti, et alors même qu'elle aura nécessairement vocation à traverser le département de l'Ouest pour se rendre dans la région de Gonaïves d'où elle est originaire et où elle a vocation à revenir, Mme H est fondée à soutenir que la décision fixant le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office méconnaît les stipulations citées au point précédent de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen ainsi soulevé doit, par suite, être accueilli.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre la décision du 3 juillet 2024, par laquelle le préfet de la Martinique a désigné Haïti comme pays de destination, que Mme H est seulement fondée à demander l'annulation de cette décision. En revanche, le surplus des conclusions de sa requête doit être rejeté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Le présent jugement, qui se borne à annuler la décision fixant le pays de renvoi, n'appelle aucune mesure d'exécution particulière et, en particulier, n'implique nullement que Mme H se voie délivrer un titre de séjour, ni même que sa situation au regard de son droit au séjour soit réexaminée. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction, présentées par Mme H, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de Mme H, tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 3 juillet 2024, par laquelle le préfet de la Martinique a désigné Haïti comme pays de renvoi, est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme H est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B H et au préfet de la Martinique.

En application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative, copie en sera adressée à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Fort-de-France.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laso, président,

M. Lancelot, premier conseiller,

M. Phulpin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

Le rapporteur,

F. Lancelot

Le président,

J.-M. Laso La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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