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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2200340

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2200340

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2200340
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère CHAMBRE
Avocat requérantSELARL D'AVOCATS ROYANEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 octobre 2022 et 9 mai 2023, Mme F B, représentée par la SELARL d'avocats Royanez, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 10 août 2022 par laquelle le vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de sa maladie ;

2°) d'enjoindre à l'Etat de verser sa rémunération pour la période du 4 mai 2020 au 1er mai 2022 après reprise de ses bulletins de salaire et de recalculer ses droits à la retraite, sous astreinte de 100 000 francs CFP par jour de retard dans un délai de 30 jours après notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 300 000 francs CFP en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- la décision contestée n'est pas suffisamment motivée ;

- la procédure prévue par l'article 12 du décret du 14 mars 1986 n'a pas été respectée et elle n'a pu présenter ses observations écrites ou produire ses documents médicaux ; elle a ainsi été privée d'une garantie ;

- la décision contestée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; sa maladie présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec ses conditions de travail et doit être regardée comme imputable au service ; l'importance des tâches qu'elle avait à réaliser, notamment la gestion d'un restaurant de 30 couverts, a été mal appréciée ; il n'est pas contesté qu'elle a réalisé ces tâches qui étaient lourdes et la circonstance que ces tâches n'auraient pas été obligatoires est sans incidence sur l'imputabilité de sa maladie au service ;

- sa pathologie figure dans le tableau des maladies professionnelles de l'arrêté du 2 mai 1985 portant énumération des tableaux de maladies professionnelles ; par ailleurs, la réalité du port de charges lourdes est établie par deux témoignages ;

- elle a ainsi droit au versement des sommes dues au titre de la reconstitution de carrière et de ses droits à retraite.

Par un mémoire, enregistré le 28 mars 2023, le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi organique n° 99-209 et la loi n° 99-210 du 19 mars 1999 ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pilven, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Peuvrel, rapporteure publique,

- et les conclusions de Me Pautonnier, avocat de la requérante, de M. D, représentant le haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie et Mme E, représentant le Vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, professeur de lycée professionnel dans la discipline sciences et techniques médico-sociales, titularisée le 1er septembre 1995 est affectée depuis le 23 février 2005 à la section d'enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) de Magenta à Nouméa. Par arrêté du 13 décembre 2017 du ministre de l'éducation nationale, elle est nommée professeur de lycée professionnel hors-classe en biotechnologies, santé environnement. Mme B, qui a été placée en congé de longue maladie non imputable au service du 4 mai 2020 au 3 novembre 2020, prolongé par trois décisions du vice-recteur jusqu'au 3 mai 2022 a demandé, le 9 juillet 2021, la reconnaissance du caractère professionnel de sa maladie. Au vu de l'avis défavorable rendu par la formation plénière du conseil médical ministériel du 9 mai 2022, le vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie lui a opposé un refus, par décision du 10 août 2022. Mme B a été admise à la retraite par arrêté du 26 janvier 2022 du vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie à compter du 1er mai 2022. Mme B demande au tribunal d'annuler la décision du vice-recteur du 10 août 2022 refusant de reconnaître le caractère professionnel de sa maladie et d'enjoindre à l'Etat de lui verser les arriérés de rémunération pour la période du 4 mai 2020 au 1er mai 2022, de reconstituer sa carrière et ses droits à retraite, sous astreinte de 100 000 francs CFP par jour de retard dans un délai de 30 jours après la notification du jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 822-20 du code général de la fonction publique : " Est présumée imputable au service toute maladie désignée par les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale et contractée dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions dans les conditions mentionnées à ce tableau. Si une ou plusieurs conditions tenant au délai de prise en charge, à la durée d'exposition ou à la liste limitative des travaux ne sont pas remplies, la maladie telle qu'elle est désignée par un tableau peut être reconnue imputable au service lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est directement causée par l'exercice des fonctions. Peut également être reconnue imputable au service une maladie non désignée dans les tableaux de maladies professionnelles mentionnés aux articles L. 461-1 et suivants du code de la sécurité sociale lorsque le fonctionnaire ou ses ayants droit établissent qu'elle est essentiellement et directement causée par l'exercice des fonctions et qu'elle entraîne une incapacité permanente à un taux déterminé et évalué dans les conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article L. 461-1 du code de la sécurité sociale : " Les dispositions du présent livre sont applicables aux maladies d'origine professionnelle sous réserve des dispositions du présent titre. En ce qui concerne les maladies professionnelles, est assimilée à la date de l'accident : 1° La date de la première constatation médicale de la maladie ; 2° Lorsqu'elle est postérieure, la date qui précède de deux années la déclaration de maladie professionnelle mentionnée au premier alinéa de l'article L. 461-5 ; 3° Pour l'application des règles de prescription de l'article L. 431-2, la date à laquelle la victime est informée par un certificat médical du lien possible entre sa maladie et une activité professionnelle. Est présumée d'origine professionnelle toute maladie désignée dans un tableau de maladies professionnelles et contractée dans les conditions mentionnées à ce tableau. Si une ou plusieurs conditions tenant au délai de prise en charge, à la durée d'exposition ou à la liste limitative des travaux ne sont pas remplies, la maladie telle qu'elle est désignée dans un tableau de maladies professionnelles peut être reconnue d'origine professionnelle lorsqu'il est établi qu'elle est directement causée par le travail habituel de la victime. Peut être également reconnue d'origine professionnelle une maladie caractérisée non désignée dans un tableau de maladies professionnelles lorsqu'il est établi qu'elle est essentiellement et directement causée par le travail habituel de la victime et qu'elle entraîne le décès de celle-ci ou une incapacité permanente d'un taux évalué dans les conditions mentionnées à l'article L. 434-2 et au moins égal à un pourcentage déterminé () ". Le tableau n° 57 figurant à l'annexe II de l'article R. 461-3 du code de la sécurité sociale prévoit " pour les affections périarticulaires provoquées par certains gestes et postures de travail en ce qui concerne les maladies à l'épaule, d'une part, concernant la tendinopathie aiguë non rompue non calcifiante avec ou sans enthésopathie de la coiffe des rotateurs, un délai de prise en charge de 30 jours, une liste limitative des travaux susceptibles de provoquer cette maladie, tel que les travaux comportant des mouvements ou le maintien de l'épaule sans soutien en abduction (**) avec un angle supérieur ou égal à 60° pendant au moins 3 h 30 par jour en cumulé et, d'autre part, concernant la tendinopathie chronique non rompue non calcifiante avec ou sans enthésopathie de la coiffe des rotateurs objectivée par IRM (*) un délai de prise en charge de 6 mois (sous réserve d'une durée d'exposition de 6 mois) et une liste limitative des travaux susceptibles de provoquer cette maladie, soit des travaux comportant des mouvements ou le maintien de l'épaule sans soutien en abduction (**) : avec un angle supérieur ou égal à 60° pendant au moins deux heures par jour en cumulé ou avec un angle supérieur ou égal à 90° pendant au moins une heure par jour en cumulé. ". Enfin en vertu du référentiel " hygiène et alimentation services ", le champ professionnel hygiène - alimentation-services - couvre les champs d'activité de la préparation ou de la distribution ou de la vente de produits alimentaires, l'entretien des locaux et des équipements et l'entretien du linge et des équipements et ces trois domaines permettent de préparer les élèves à l'entrée en formation qualifiante à des métiers offrant de multiples débouchés grâce à une grande diversité de diplômes de niveau V.

3. Une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter la demande d'imputabilité au service de la maladie de Mme B, le vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie s'est fondé sur l'avis défavorable rendu par la formation plénière du conseil médical ministériel réunie dans sa séance du 9 mai 2022, s'appuyant notamment sur l'expertise médicale du docteur A du 30 octobre 2021. Si, dans cette expertise, le docteur A précisait que les critères prévus par le tableau n° 57 mentionné au point 2 étaient remplis pour reconnaitre l'imputabilité au service de cette maladie, l'administration relève une absence de lien de causalité entre l'activité professionnelle de Mme B et sa maladie. Elle se fonde notamment sur l'avis rendu le 15 avril 2022 par Mme C, chargée de mission auprès de l'inspecteur en sciences biologiques et sciences sociales appliquées en faisant valoir que les activités relatées par la requérante dans son activité professionnelle ne correspondent pas exactement à ce qui est attendu d'un professeur d'atelier en alimentation hygiène services en SEGPA et qu'elle ne s'est pas conformée aux objectifs mentionnés dans le référentiel " hygiène et alimentation services " qui ne vise pas à qualifier les élèves mais à les aider à construire un projet de formation en fonction de leurs goûts et de leurs aptitudes et que les activités professionnelles n'ont pas vocation à être effectuées de manière répétitive. Mme C précise aussi dans son rapport que depuis une réforme de 2009 l'objectif en SEGPA ne consiste plus à confectionner obligatoirement toutes les semaines un repas comme cela peut être le cas pour une activité de restauration, que les tâches d'entretien sont en général simples ou mécanisées avec un aspirateur, que si la plupart des enseignants continuent à prendre en charge les achats alimentaires, cela ne constitue pas une obligation, et qu'il n'existe aucune interdiction d'utilisation des fours mais cela ne constitue pas non plus une obligation. Ainsi, si Mme C estime qu'il aurait été préférable que Mme B organise de manière différente sa formation en SEGPA en ayant moins recours à la confection de repas, en se conformant à une utilisation simple et mécanique des tâches d'entretien, en ayant recours à un système de livraison pour les denrées et en faisant moins usage des fours, il ne ressort pas de ce rapport qu'elle ait méconnu ses obligations de service telles que prévues par le référentiel " hygiène-alimentation-services " à un tel point que ces faits personnels de Mme B aient été de nature à détacher la survenance de cette maladie du service. Par ailleurs, la réalisation de ces tâches par Mme B, consistant à manipuler des charges lourdes, n'est pas sérieusement contestée par l'administration.

5. Il y a ainsi lieu de constater que la maladie contractée par Mme B dans l'exercice de ses fonctions en SEGPA doit être regardée comme imputable au service. Il y a donc lieu d'annuler la décision du vice-recteur du 10 août 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / (). ". L'article L. 911-2 de ce code dispose de son côté que : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / () ".

7. L'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs retenus, que l'administration reconstitue sa carrière, notamment pour la période du 4 mai 2020 au 1er mai 2022, ainsi que ses droits à rémunération dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte. En revanche, les conclusions tendant à la modification de ses droits à la retraite qui portent sur un litige distinct ne constituent pas une mesure d'exécution de la présente décision et ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 180 000 francs CFP à la charge de l'Etat à verser à Mme B, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie du 10 août 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'Etat de reconstituer la carrière et les droits à rémunération de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 180 000 francs CFP en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F B et au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Copie en sera adressée, pour information, au vice-rectorat de la Nouvelle et à la Nouvelle-Calédonie.

Délibéré après l'audience du 25 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sabroux, président,

M. Pilven, premier conseiller,

M. Briquet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juin 2023.

Le rapporteur,

J-E PILVENLe président,

D. SABROUX Le greffier,

J. LAGOURDE

La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

pc

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