mardi 31 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE |
| Section | Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE |
| N° Dossier | TA104-2300487 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | Président, Didier Sabroux, juge des référés |
| Avocat requérant | SELARL VIRGINIE BOITEAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 octobre 2023, Mme C D, représentée par Me Boiteau, demande au juge des référés de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) la décision du 24 août 2023 de la présidente de la province Sud suspendant son agrément en qualité de famille d'accueil des mineurs ;
2°) de mettre à la charge de la province Sud une somme de 300 000 XPF au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
- la décision prise, qui la prive de rémunération partiellement met en péril sa situation financière ; le troisième enfant qui est placé chez elle en sa qualité de famille d'accueil souhaite y demeurer, ce qu'il ne peut faire en l'absence d'agrément.
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision a été prise par une autorité incompétente ;
- elle n'a pas été précédée d'une proposition motivée de la DASS faite sur des faits incontestables ;
- la décision prononce directement la suspension sans laisser à la requérante la possibilité de présenter ses observations et elle n'a pas été notifiée en RAR ;
- l'urgence à suspendre l'agrément n'est pas établie ni motivée ;
- la décision est entachée de détournement de pouvoir s'agissant d'une mesure de rétorsion suite à la procédure initiée par Mme D pour faire reconnaître ses droits en justice ;
- elle viole les dispositions de l'article 6 de la CEDH et des articles L. 122-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'elle n'a pu consulter son dossier ;
- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire enregistré le 30 octobre 2023, la province Sud conclut au rejet de la requête en soutenant à titre principal qu'elle est irrecevable et à titre subsidiaire que la condition relative à l'urgence n'est pas remplie, la requérante disposant par ailleurs de revenus suffisants et qu'il n'y a aucun doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi organique n° 99-209 du 19 mars 1999 modifiée relative à la Nouvelle-Calédonie ;
- la délibération n° 28-2017/APS du 31 mars 2017 relative à l'agrément des familles d'accueil ;
- le code de justice administrative dans sa version applicable en Nouvelle-Calédonie.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 octobre 2023 :
- le rapport de M. Sabroux, juge des référés,
- et les observations de Me Boiteau, avocat de Mme A et de Mmes B, Siaga, Fakatika et André représentant la province Sud.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D bénéficie depuis juillet 2012 d'un agrément pour l'accueil d'un à trois mineurs à temps plein confiés à la province Sud sur le seul fondement juridique de la délibération n° 28-2017/APS du 31 mars 2017 relative à l'agrément des familles d'accueil et à l'organisation des placements familiaux, publiée au JONC le 25 avril 2017. Cet agrément a toujours été renouvelé annuellement. Elle soutient qu'elle n'a ni contrat écrit ni ne bénéficie d'un statut. Par un arrêt de la cour d'appel de Nouméa du 2 juin 2022, son activité a été requalifiée en contrat de travail à durée indéterminée à temps plein. Par courrier du 13 juillet 2023 le, directeur de l'action sanitaire et sociale de la province sud faisait savoir à la requérant que deux enfants accueillis dans le cadre de la protection de l'enfance auraient reçu " des gifles " et des " claques " par Mme D et son mari et qu'en conséquence, la commission d'agrément allait examiner une éventuelle suspension de celui-ci lors de sa séance du 18 juillet 2023. Par une décision du 24 août 2023, dont il est demandé la suspension, la présidente de la province Sud a suspendu son agrément en qualité de famille d'accueil des mineurs, à titre conservatoire et dans l'attente du résultat de l'enquête administrative à la charge de la DPASS.
Sur la fin de non recevoir soulevée en défense :
2. En défense, la province Sud soutient que la décision attaquée n'est en fait qu'une mesure préparatoire insusceptible de recours. Toutefois, le courrier du 23 août 2023 mentionne clairement qu'" à la lecture des éléments du dossier , je suis amenée à suspendre votre agrément en qualité de famille d'accueil pour une durée de six mois " et " Tels sont les motifs de la suspension actée ". Ainsi, ce courrier présentant bien le caractère d'une décision de suspension de l'agrément de Mme D, la fin de non-recevoir opposée en défense par la province Sud doit être écartée.
Sur l'urgence :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, () lorsqu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. Aux termes de l'article L. 522-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".
4. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. En l'espèce, la requérante soutient qu'il y a urgence dès lors qu'elle subit un manque à gagner préjudiciable et que le troisième enfant qui est placé chez elle en sa qualité de famille d'accueil souhaite y demeurer, ce qu'il ne pourrait faire en cas de suspension de l'agrément. Il ressort du dossier et des débats à l'audience que, si M. et Mme D sont tous deux professeurs du second degré et perçoivent effectivement à ce titre des traitements suffisants pour vivre sans dépendre des revenus complémentaires que leur procure leur activité de famille d'accueil, le troisième enfant dont ils ont la responsabilité d'accueil, âgé de 17 ans a émis le souhait de demeurer dans celle-ci. Au surplus, il a été fait état au cours de l'audience des difficultés à trouver une nouvelle famille d'accueil dans l'immédiat et du risque de fugue de cet adolescent en cas de placement dans une autre famille. Ainsi, pour ce seul motif la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.
Sur le moyen sérieux d'annulation :
5. Le moyen tiré de ce que la mesure de suspension de l'agrément a été prise alors que l'enquête administrative est toujours en cours, de même que l'enquête pénale et que les services de la province Sud ont pris la décision, à titre conservatoire, dans l'attente des résultats de ces enquêtes, de placer les deux autres enfants jusque-là sous la responsabilité de la requérante dans deux familles d'accueil différentes, repose sur des faits non établis et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée, qui doit donc être suspendue.
6. Il y a lieu de condamner la province Sud à verser à Mme D une somme de 180 000 F XPF au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
ORDONNE :
Article 1er : La décision du 24 août 2023 de la présidente de la province Sud suspendant l'agrément en qualité de famille d'accueil des mineurs de Mme D est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Article 2 : La province Sud versera à Mme D une somme de 180 000 F XPF au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C D et à la province Sud.
Ordonnance rendue publique par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2023
Le juge des référés,
D. Sabroux
La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.pc
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