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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2400082

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2400082

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2400082
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationPrésident, Didier Sabroux, juge des référés
Avocat requérantSELARL D'AVOCATS ROYANEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 avril 2024, l'association " Ensemble pour la planète " (EPLP), représentée par Me Joannopoulos demande au juge des référés sur le fondement des articles L. 554-11 et L. 554-12 du code de justice administrative de suspendre l'arrêté n° 173-2024/ARR/DIMENC du 8 janvier 2024 modifiant l'arrêté modifié n° 1467-2008/ARRR/PS du 9 octobre 2008 autorisant la société Resources New Caledonia à l'exploitation d'une usine de traitement de minerai de nickel et de cobalt sis " Baie du Nord " - commune du Mont-Dore, du fait de l'optimisation de la capacité de diffusion de l'émissaire marin, publié le 16 janvier 2024, d'enjoindre à la province Sud de diligenter, ou faire diligenter par la société PRNC une étude d'impact globale et complète du projet et de condamner la province Sud à lui verser une somme de 350 000 F CFP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'elle justifie, au regard de son objet statutaire et en sa qualité d'association agréée par l'Etat au titre de la protection de l'environnement, d'un intérêt à agir contre la décision attaquée, dans la mesure où le projet de prolongation de l'émissaire aura nécessairement un impact sur l'environnement ;

- le référé est fondé sur l'absence d'étude d'impact prévu à l'article L. 554-11 du code de justice administrative, dans sa version antérieure à 2004 et renvoyant à l'article 2 de la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976, qui est applicable en Nouvelle-Calédonie ;

- la condition d'urgence n'est pas requise dans le cadre de ce référé spécifique et la suspension demandée doit être accordée dès lors qu'est constatée l'absence d'étude d'impact ou son insuffisance manifeste ;

- l'étude d'impact du projet est inexistante alors que les modifications apportées par le projet litigieux sont substantielles, en violation des dispositions de l'article 415-5 du code de l'environnement ; l'article 130-3 prévoit plus généralement une étude d'impact, en particulier dans son 16°, de même que l'article 233-2 qui est également violé par la décision litigieuse ;

- le public n'a pas été consulté par enquête publique, en violation de l'article 7 de la charte de l'environnement et de l'article 413-1 du code de l'environnement ;

- la commune du Mont-Dore, sur le territoire de laquelle se trouve la baie de Prony qui sera impactée, n'a pas été consultée, en violation de l'article 413-18 ; il en est de même du CICS, de l'association ŒIL ou du GIP ANCB, dont la consultation est prévue par l'article 413-19 ;

- les principes à valeur constitutionnelle que sont le principe de précaution et le droit des générations futures à évoluer dans un environnement au moins équivalent à celui que nous connaissons repris à l'article 413-23 ont été méconnus ; ainsi, les prescriptions prévues par l'arrêté attaqué ne sont pas suffisantes afin de s'assurer effectivement de la préservation des intérêts mentionnés à l'article 412-1 du code de l'environnement ;

- l'absence d'étude sur des solutions alternatives entache la décision d'erreur manifeste d'appréciation ;

- le déversement d'eau douce dans le récif de Prony est nuisible, ce qui constitue une autre erreur d'appréciation, d'autant que l'autorisation de recourir à ce procédé de désaturation permet de contourner les valeurs limites d'émission.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2024, la société Prony Resources New Caledonia, représentée par Me Memlouk conclut au rejet de la requête de l'association Ensemble pour la planète et à la condamnation de cette dernière à lui verser une somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2024, la province Sud conclut au rejet de la requête de l'association Ensemble pour la planète et à la condamnation de cette dernière à lui verser une somme de 371 000 F CFP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'association requérante n'est pas recevable à présenter une demande de suspension fondée sur l'absence d'étude d'impact en se prévalant des dispositions des articles L. 554-11 et L. 554-12 du code de justice administrative, dès lors que seules les dispositions de l'article L. 554-14 du code de justice administrative sont applicables en Nouvelle-Calédonie ;

- une étude d'impact a bien été menée et portée à la connaissance du public ;

- les autres moyens de la requête sont infondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le n°2400066 tendant à l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la loi organique n° 99-209 du 19 mars 1999 ;

- le code de l'environnement de la province Sud ;

- la loi du pays n° 2001-017 du 11 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 25 juin 2024, tenue en présence de Mme Caudron, greffière d'audience, M. Sabroux a lu son rapport et entendu les observations de Me Joannopoulos, avocate de l'association Ensemble pour la planète, de Me Chamoun, avocate la province Sud et de Mme A, représentant la société Prony Resources New Caledonia.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 554-11 du code de justice administrative : " La décision de suspension d'une autorisation ou d'une décision d'approbation d'un projet d'aménagement entrepris par une collectivité publique obéit aux règles définies par l'article L. 123-16 du code de l'environnement ". Aux termes de l'article L. 554-12 du même code : " La décision de suspension d'une décision d'aménagement soumise à une enquête publique préalable obéit aux règles définies par l'article L. 123-16 du code de l'environnement ". L'article L. 554-14 de ce code dispose que : " En Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, à Saint-Barthélemy, à Saint-Martin, à Saint-Pierre-et-Miquelon et dans les îles Wallis et Futuna, lorsque les dispositions applicables localement instituent une procédure imposant une étude d'impact ou une enquête publique, ou toute autre procédure offrant des garanties équivalentes, préalablement à l'intervention d'une décision en matière d'urbanisme ou de protection de la nature ou de l'environnement, il est fait droit à la demande de suspension formée contre cette décision : 1° Si la demande est fondée sur l'absence d'étude d'impact, dès que cette absence est constatée ; 2° Ou dans le cas où la décision a été prise après des conclusions défavorables du commissaire enquêteur ou de la commission d'enquête ou sans que l'enquête publique ait eu lieu, si la demande comporte un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. La loi organique du 19 mars 1999 relative à la Nouvelle-Calédonie dispose à l'article 21 que : " I - L'Etat est compétent dans les matières suivantes : () 2° () procédure administrative contentieuse () ". Aux termes de l'article 6-2 de la même loi organique : " () sont applicables de plein droit en Nouvelle-Calédonie, sans préjudice des dispositions les adaptant à son organisation particulière, les dispositions législatives et réglementaires qui sont relatives : () 6° A la procédure administrative contentieuse ".

3. Si l'association Ensemble pour la planète, qui soutient qu'il y a lieu de suspendre l'autorisation donnée à la société Prony Resources New Caledonia de prolonger son émissaire en mer en invoquant l'absence d'étude d'impact, présente sa demande au juge des référés du tribunal sur le fondement des articles L. 554-11 et L. 554-12 du code de justice administrative, sa demande de suspension fondée sur l'absence d'étude d'impact doit être regardée comme tendant à la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 554-14 de ce code, qui adapte à l'organisation particulière de la Nouvelle-Calédonie le régime spécial de suspension en matière d'urbanisme et de protection de la nature ou de l'environnement des articles L. 554-10 à L. 554-12 du code de justice administrative. Ainsi la fin de non recevoir opposée en défense fondée sur la non applicabilité de ces articles en Nouvelle-Calédonie doit être écartée.

4. Le juge des référés, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions de l'article L. 554-14 du code de justice administrative, doit, en principe, faire droit à la demande de suspension dont il est saisi, dès lors qu'il constate l'absence de l'étude d'impact alors que celle-ci est requise, sans avoir alors à se prononcer sur la condition d'urgence. Il appartient au juge des référés, afin de déterminer si la demande qui lui est présentée sur ce fondement entre dans les prévisions de l'article L. 554-14, d'apprécier si, en l'état de l'instruction et eu égard à la portée de la décision litigieuse, une étude d'impact était nécessaire.

5. En l'espèce, par un arrêté n° 1467-2008/PS en date du 9 octobre 2008, la province Sud a autorisé la société Goro Nickel SAS à exploiter une usine de traitement de minerai de nickel et de cobalt sis " Baie Nord " - commune du Mont Dore, une usine de préparation du minerai et un centre de maintenance de la mine sis " Kwe Nord " - commune de Yaté. Cet arrêté définit les conditions dans lesquelles la société exploitante peut rejeter des effluents liquides en mer, par le biais d'un émissaire sous-marin de 21 kms environ fixé à une quarantaine de mètres de profondeur, débouchant au moyen d'un diffuseur, dans le canal de La Havannah. Le site a par la suite été exploité par la société Prony Resources New Caledonia. Par un nouvel arrêté du 8 janvier 2024, n° 173-2024/ARR/DIMENC, publié au journal officiel de la Nouvelle-Calédonie le 16 janvier 2024, la province Sud a modifié l'arrêté du 9 octobre 2008 pour instituer une nouvelle zone de diffusion des effluents en mer, sur une longueur de 4,5 kms, induisant une zone de diffusion située plus au sud et élargie, avec de nouvelles prescriptions concernant le suivi de ces rejets dans l'environnement, aux fins de l'optimisation de la capacité de diffusion de l'émissaire marin, dont il a été constaté qu'il n'atteignait pas son débit nominal en raison de l'encroutement par des dépôts de gypse et d'un manque d'aération. Cette insuffisance, constatée dès l'origine, a pu provoquer une surcharge du parc à résidus KO2, dont la capacité de vidange insuffisante risque de créer une pollution à terre.

6. En premier lieu, aux termes de l'article 415-5 du code de l'environnement de la province Sud : " Toute modification apportée par le demandeur, par le déclarant ou par l'exploitant, à l'installation, à son mode d'exploitation ou à son voisinage, et de nature à entraîner un changement notable des éléments du dossier de demande d'autorisation ou de demande d'autorisation simplifiée ou de la déclaration, doit être portée avant sa réalisation à la connaissance du président de l'assemblée de province, avec tous les éléments d'appréciation. Dans les installations de traitement de déchets, pour une même catégorie de déchets, toute modification notable de leur origine géographique indiquée dans la demande d'autorisation ou, en l'absence d'indications dans celle-ci, constatée jusqu'alors, doit être portée, avant sa réalisation, à la connaissance du président de l'assemblée de province avec tous les éléments d'appréciation. Dans les cas prévus aux deux alinéas précédents et pour les installations soumises à autorisation ou à autorisation simplifiée : Dans les cas prévus aux deux alinéas précédents et pour les installations soumises à autorisation ou à autorisation simplifiée : a) S'il y a lieu, des prescriptions complémentaires sont fixées dans les formes prévues à l'article 413-25 et 413-54 ; b) S'il estime, après avis de l'inspection des installations classées, que les modifications sont substantielles, c'est-à-dire de nature à entraîner des dangers ou inconvénients négatifs et significatifs vis à vis des intérêts mentionnés à l'article 412-1, le président de l'assemblée de province invite l'exploitant à présenter une nouvelle demande d'autorisation ou une nouvelle demande d'autorisation simplifiée () ".

7. Il résulte de l'instruction que l'autorisation litigieuse donnée à l'exploitant, porte sur l'insertion d'une dizaine de trous de diamètre légèrement supérieur aux 200 trous déjà présents sur l'émissaire en activité, dans sa partie amont par rapport au diffuseur existant, tous les 500 mètres, sur une distance de 4,5 kms, au droit du cap N'Dua. Cette modification " à court terme " et " progressive " devrait permettre d'atteindre un débit optimal du rejet en mer des effluents liquides retraités, mais sur une zone beaucoup plus étendue que la zone initiale autorisée, à forts courants marins, plus proche des récifs de la baie de Prony. La décision litigieuse ne prévoit pas d'augmenter le débit initial prévu, ni les valeurs limites de rejet, mais a pour seul but d'atteindre le débit nominal pour un fonctionnement optimal de la chaine de traitement et d'évacuation des effluents liquides. Elle prévoit également la dilution des effluents par injection d'eau de mer afin d'éviter l'encroutement par les formations de gypse des orifices de l'émissaire.

8. D'un document d'une quarantaine de pages, accompagné de ses nombreuses annexes, destiné à la province Sud, et intitulé " porter à connaissance ICPE " daté de janvier 2023, complété en réponse aux observations de l'administration en novembre 2023, " rédigé, vérifié et approuvé " pour les besoins de la cause par la société Prony Resources New Caledonia et par un bureau d'études spécialisé en ingénierie marine et environnement dénommé Aqua Terra, il ressort que les opérations projetées prévoient une modification non significativement substantielle des caractéristiques techniques initiales de l'émissaire. En effet, si l'autorisation initiale prévoyait le rejet des effluents de l'usine dans le canal de la Havannah à un débit horaire maximal de 3050 m3/h et à une température maximale de rejet de 40°C, et fixait également des valeurs limites de rejet en concentration et en flux et un point de rejet a une profondeur de 35-40m à l'intérieur d'un polygone , il s'avère qu'en raison des pressions trop élevées dans la conduite, l'envoi de l'effluent se situe en réalité à 2500m3/h, ce qui est insuffisant pour assurer son fonctionnement optimal. Des conclusions de ce document il ressort que " La comparaison de la composition de l'effluent industriel. a permis de mettre en évidence que certains paramètres (sulfates, magnésium, calcium, chrome VI, zinc) ont des concentrations supérieures aux concentrations attendues et modélisées (hors des spécifications initiales) pour réaliser l'étude d'impact initial de ces effluents sur le milieu naturel. Toutes les valeurs sont conformes aux limites définies dans notre arrête ICPE. Suite à l'expertise 4 relatif à la caractérisation du risque de pollution des eaux par des effluents de l'usine du Sud dans le canal de la Havannah, certaines recommandations des experts seront mises en œuvre en concertation avec les autorités de tutelle pour notamment suivre l'écotoxicité de notre effluent et évaluer, si possible, les risques environnementaux sur la base de ces suivis ecotoxicologiques réguliers (page 19) . les débits d'effluent pour chacun des 10 trous additionnels projetés, semblent bien absorbés par les masses d'eau océaniques qui circulent dans le canal de la Havannah, quelles que soient la force de la marée et la météorologie car seule la couche de fond (k2) est influencée sensiblement par les rejets ; les seuls spots dans la couche d'eau de fond (k2) possédant des taux de dilution inférieurs à 1.000 (surconcentration supérieure à 1µg/L) sont circonscrits à l'environnement immédiat de chacun des 10 trous. Le long de la ligne de côte, l'impact est calculable seulement lors de conjonctions des phénomènes de marées de morte-eau et des régimes d'Alizés. Au vu des résultats de simulation, cette configuration, qui combine un débit total de 1080 m3/h avec des conditions hydro-climatiques (Alizés) et marégraphiques (Mortes-eaux) défavorables, permet d'envisager une optimisation en testant d'autres alternatives, comme l'augmentation du nombre de trous additionnels et/ou de les répartir le long du pipe-line. Toutefois, il faudra prêter une attention particulière aux impacts potentiels au niveau du platier de la Point Méhoué et du Récif Ioro (page 37) ". Dans son annexe 7, rédigée à la suite de la demande de l'inspection des installations classées de la province Sud, le rapport conclut que le projet modifié d'effluent n'aura pas d'impact sur les communautés récifales du récif de Prony et du littoral du cap N'Dua. Ce document doit être regardé comme constituant une étude d'impact qui était en tout état de cause nécessaire à éclairer la décision de la province Sud concernant la faisabilité et la conformité du projet. Cette étude a, en outre, été mise à disposition du public sur le site internet de la province Sud dès le mois de janvier 2024, ainsi que de nombreux documents afférents, notamment les avis de l'administration provinciale.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la condition tenant à l'absence d'étude d'impact prévue par l'article L. 554-14 du code de justice administrative n'est pas remplie et que la demande de suspension présentée sur ce fondement par l'association Ensemble pour la planète doit être rejetée, dans toutes ses conclusions.

10. Il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative de condamner l'association EPLP à verser à la province Sud une somme de 180 000 CFP et une somme de 180 000 CFP à verser à la société Prony Resources New Caledonia.

O R D O N N E:

Article 1er : La requête de l'association Ensemble pour la planète est rejetée.

Article 2 : L'association Ensemble pour la planète est condamnée à verser à la province Sud une somme de 180 000 CFP et une somme de 180 000 CFP à la société Prony Resources New Caledonia au titre des positions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association Ensemble pour la planète, à la province Sud et à la société Prony Resources New Caledonia.

Copie en sera adressée, pour information, au haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et à la commune du Mont-Dore.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024

Le juge des référés,

D. Sabroux

La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

N°2400082 pc

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