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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2400093

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2400093

vendredi 8 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2400093
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère CHAMBRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 19 avril et le 9 septembre 2024, la province Sud demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 février 2024 portant exclusion temporaire de fonctions d'une durée de six mois de M. A D, instituteur relevant du cadre de l'enseignement du premier degré de Nouvelle-Calédonie ;

2°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie de prononcer la radiation de M. D du cadre de l'enseignement du premier degré de Nouvelle-Calédonie ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, d'enjoindre au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie de prendre à nouveau une sanction disciplinaire à l'encontre de M. D, après une nouvelle instruction des faits qui lui sont reprochés, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir.

La province Sud soutient que :

- le président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie a commis une erreur manifeste d'appréciation, au regard de la gravité des faits commis par M. D, en ne prononçant pas la révocation de ce dernier ;

- les infractions commises par M. D sont incompatibles avec les missions qu'il exerce ;

- les agissements fautifs de M. D sont récurrents ;

- M. D a déjà fait l'objet de précédentes sanctions disciplinaires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Le tribunal a informé les parties, par une lettre en date du 10 septembre 2024 et en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré du caractère tardif et donc irrecevable du moyen de légalité externe soulevé par la province Sud tenant à l'irrégularité de l'avis du conseil de discipline dès lors que n'avait été invoqué dans le délai de recours contentieux que des moyens de légalité interne relevant d'une cause juridique distincte.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi organique n° 99-209 et la loi n° 99-210 du 19 mars 1999, relatives à la Nouvelle-Calédonie ;

- l'arrêté n°1065 du 22 août 1953 modifié portant statut général des fonctionnaires de la fonction publique de Nouvelle-Calédonie ;

- la délibération du congrès de la Nouvelle-Calédonie n°81 du 24 juillet 1990 modifiée portant droits et obligations des fonctionnaires de Nouvelle-Calédonie ;

- la délibération modifiée n° 346 du 30 décembre 2002 portant statut particulier du corps des instituteurs du cadre de l'enseignement du premier degré de Nouvelle-Calédonie ;

- le code de justice administrative dans sa version applicable en Nouvelle-Calédonie.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bozzi, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Peuvrel, rapporteure publique,

- et les observations de Mme B pour la province Sud et de Mme C pour le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est instituteur du cadre de l'enseignement du premier degré de Nouvelle-Calédonie depuis le 29 février 1996. M. D a fait l'objet de trois condamnations pénales prononcées, l'une en 2014 et les deux autres au cours de l'année 2022 pour des faits de conduite sous l'empire d'un état alcoolique. Par un arrêté du 2 février 2024, la présidente de l'assemblée de province Sud a suspendu, à titre conservatoire, M. D de ses fonctions, dans l'attente de la décision du conseil de discipline sur la compatibilité de ses condamnations pénales avec les fonctions exercées. Le conseil de discipline, lors de sa séance du 11 janvier 2024, a proposé la révocation de M. D. Par un arrêté du 15 février 2024 dont la province Sud demande l'annulation, le président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie a prononcé l'exclusion temporaire de l'intéressé pour une durée de 6 mois.

Sur la recevabilité des moyens :

2. Postérieurement à l'expiration du délai de recours et hors le cas où il se prévaudrait d'un moyen d'ordre public, un requérant n'est recevable à invoquer un moyen nouveau que pour autant que celui-ci repose sur la même cause juridique qu'un moyen ayant été présenté dans ledit délai.

3. En l'espèce, la province Sud n'a soulevé aucun moyen tiré de la légalité externe dans sa requête du 19 avril 2024 et a soulevé pour la première fois un moyen de légalité externe le 9 septembre 2024, après l'expiration du délai de recours contentieux. Ce moyen qui relève d'une cause juridique nouvelle doit, par suite, être écarté comme irrecevable.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article 57 de l'arrêté n° 1065 du 22 août 1953 portant statut général des fonctionnaires de la fonction publique de Nouvelle-Calédonie, modifié par la loi du pays n° 2021-4 du 12 mai 2021, " Le pouvoir disciplinaire appartient au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ou le maire. ".

5. Aux termes de l'article 12 de la délibération n° 81 du 24 juillet 1990 portant droits et obligations des fonctionnaires de Nouvelle-Calédonie, " Les fonctionnaires sont gérés par l'autorité de la collectivité ou de l'établissement qui les emploie, sauf dans les cas suivants qui relèvent du président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ou le maire. / () f) les procédures disciplinaires y compris le prononcé des sanctions après avis de l'autorité de rattachement à l'exception de l'avertissement et du blâme. ".

6. Enfin, aux termes de l'article 4 de cette même délibération, " Nul ne peut avoir la qualité de fonctionnaire : / () 3°) le cas échéant, si les mentions portées au bulletin n° 2 de son casier judiciaire sont incompatibles avec l'exercice des fonctions () ". Ces dernières dispositions régissent non seulement l'entrée d'un agent dans la fonction publique mais également les conditions de son maintien dans celle-ci.

7. Par ailleurs, il résulte de ces mêmes dispositions qu'une décision de radiation n'est prise, pour la gestion des cadres, qu'en conséquence de la cessation définitive de fonctions résultant d'une décision administrative ou juridictionnelle antérieure. Par suite, si l'autorité administrative peut se fonder sur les dispositions de l'article 4 de la délibération du 24 juillet 1990 portant droits et obligations des fonctionnaires territoriaux de la Nouvelle-Calédonie précitées pour refuser de nommer ou titulariser un agent public, elle ne peut légalement, s'agissant d'un agent en activité, prononcer directement sa radiation des cadres au motif que les mentions portées au bulletin n° 2 de son casier judiciaire seraient incompatibles avec l'exercice des fonctions. A ce titre, il appartient, le cas échéant, à l'autorité administrative d'engager une procédure disciplinaire pour les faits ayant donné lieu à la condamnation pénale mentionnée au casier judiciaire de l'agent et, si cette procédure disciplinaire se conclut par une sanction mettant fin à ses fonctions de manière définitive, de prononcer sa radiation des cadres par voie de conséquence.

8. Aux termes de l'article 15 de l'arrêté modifié n° 1065 du 22 août 1953 portant statut général des fonctionnaires de la fonction publique de Nouvelle-Calédonie, " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire, sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. ". Aux termes de l'article 56 du même arrêté, modifié par la loi du pays n°2021-4 du 12 mai 2021, " Les sanctions disciplinaires sont : () / La révocation sans suspension des droits à pension () / Il existe en outre, une sanction disciplinaire qui est l'exclusion temporaire de fonction pour une durée qui ne peut excéder 6 mois. Cette sanction est privative de toute rémunération. ". Aux termes de l'article 57 de ce texte, " Le pouvoir disciplinaire appartient au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ou le maire. ".

9. Il incombe à l'autorité investie du pouvoir disciplinaire d'établir les faits sur le fondement desquels elle inflige une sanction à un agent public. En outre, l'autorité compétente doit procéder à un examen préalable de la nature particulière des fonctions exercées par l'agent et des missions dévolues au service. Il appartient par ailleurs au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

10. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que par un jugement du tribunal de première instance de Nouméa en date du 15 mai 2014, M. D a été condamné à une amende avec annulation du permis de conduire et interdiction de solliciter la délivrance d'un nouveau permis de conduire pendant 6 mois, pour conduite de véhicule sous l'empire d'un état alcoolique le 17 novembre 2013. Par un deuxième jugement du même tribunal intervenu 8 ans plus tard, le 23 mars 2022, il a été condamné à 8 mois d'emprisonnement dont 5 mois avec sursis probatoire pendant 2 ans, pour conduite d'un véhicule à moteur malgré l'annulation judiciaire du permis de conduire et conduite, au même moment, sous l'empire d'un état alcoolique. Pour cette condamnation, il a obtenu un aménagement de l'emprisonnement par le biais d'une détention à domicile sous surveillance électronique le 31 décembre 2020. Enfin, par un troisième et dernier jugement de ce tribunal en date du 2 juin 2022, l'intéressé a été condamné à 3 mois d'emprisonnement avec sursis probatoire pendant 1 an et 6 mois, pour récidive de conduite d'un véhicule à moteur malgré l'annulation judiciaire du permis de conduire et conduite, au même moment, sous l'empire d'un état alcoolique le 20 novembre 2021.

11. Il en résulte que les faits reprochés à l'intéressé constituent des manquements aux obligations statutaires et déontologiques. Or, en indiquant que les faits ne sont pas isolés, et pour certains récents, et que les condamnations prononcées à son encontre ne sont pas modérées puisque M. D a fait l'objet d'une annulation de son permis de conduire et de deux peines d'emprisonnement avec sursis, ainsi que d'une mesure de surveillance électronique, le président du gouvernement n'a méconnu ni la matérialité ni la gravité des faits.

12. De même, en estimant qu'en qualité de garant de l'éducation d'un jeune public, M. D est investi de responsabilités et d'un devoir d'exemplarité à l'égard des élèves, le président du gouvernement ne s'est pas mépris sur les obligations spécifiques des fonctions exercées par l'intéressé.

13. Par ailleurs, si la province Sud fait valoir des plaintes émanant des parents d'élèves, il ressort des pièces du dossier qu'une demande de changement de classe a été formulée mais n'est pas motivée par un quelconque état d'ébriété dont se serait rendu coupable M. D mais de propos et gestes dévalorisants à l'égard d'élèves. Il ressort du compte-rendu d'un entretien organisé le 12 décembre 2016 avec le service des ressources humaines et un inspecteur de l'éducation que M. D s'est excusé auprès des parents concernés et qu'il lui a été demandé de se départir d'un mode relationnel avec les élèves trop familier. Des fiches de liaisons de la direction de l'enseignement scolaire font également état d'épisodes durant lesquels M. D est regardé comme ayant " donné la réponse attendue ". Certains parents déplorent ses commentaires négatifs mais ne remettent " pas du tout en question son professionnalisme ". En outre, les faits concernant le certificat de complaisance obtenu par M. D pour justifier d'une absence, pour répréhensibles qu'ils soient, ont été commis il y a pratiquement sept années à la date de la décision en litige du 15 février 2024. La province Sud n'apporte donc pas d'élément susceptible de laisser penser que les faits pour lesquels M. D a été condamné le rendrait dans l'incapacité de poursuivre sa mission d'enseignement. A cet égard, les rapports d'inspection successifs font état de voies d'amélioration méthodologiques dans la manière d'enseigner mais ne soulèvent aucune observation s'agissant du comportement de M. D vis-à-vis de ses élèves et son engagement professionnel n'est pas remis en cause.

14. Ainsi, alors que les actes répréhensibles dont il s'agit ont été commis en dehors du service, qu'ils n'ont pas été accompagnés de violences sur autrui ou de rébellion à l'égard des forces de l'ordre, et que rien n'indique que les élèves en auraient eu connaissance, l'autorité disciplinaire n'a pas sous-estimé les faits et pris une sanction disproportionnée en estimant que ces agissements justifiaient une exclusion temporaire d'une durée de 6 mois, soit la durée la plus importante pouvant être infligé à l'enseignant fautif au titre de cette sanction disciplinaire le privant de toute rémunération, et non pas une sanction de révocation telle que sollicitée par la province Sud. Le président du gouvernement n'a par suite pas commis d'erreur d'appréciation des faits et de la proportionnalité de la sanction ou méconnu les dispositions de l'article 4 de la délibération n° 81 du 24 juillet 1990 portant droits et obligations des fonctionnaires de Nouvelle-Calédonie en ce qui concerne la compatibilité des condamnations pénales de M. D avec l'exercice de ses fonctions.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la province Sud doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la province Sud est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la province Sud, au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et à M. A D.

Copie en sera adressée au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Délibéré après l'audience du 31 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sabroux, président,

M. Prieto, premier conseiller,

M. Bozzi, premier conseiller.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2024.

Le rapporteur,

F. BOZZILe président,

D. SABROUX

Le greffier de chambre,

J. LAGOURDE

cb

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