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AccueilJurisprudence administrativeN° TA104-2400265

Tribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE — Décision N° TA104-2400265

jeudi 27 février 2025

JuridictionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
SectionTribunal Administratif DE NOUVELLE-CALEDONIE
N° DossierTA104-2400265
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère CHAMBRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 12 juin 2024 et le 20 novembre 2024, M. A B et Mme D C demandent au tribunal d'annuler la décision du 13 décembre 2023 par laquelle la province Sud a refusé de régulariser leur occupation d'une parcelle dépendant du domaine public maritime, située au droit du lot n° 163, section Plum, commune du Mont-Dore, et d'y développer une activité économique, ensemble le rejet de leur recours gracieux.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions du premier alinéa de l'article 28 de la loi du pays modifiée n° 2001-017 du 11 janvier 2002 sur le domaine public maritime de la Nouvelle-Calédonie et des provinces ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de ces mêmes dispositions ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de leur demande ;

- elle méconnaît le principe d'égalité devant la loi, garanti par l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 4 novembre et le 2 décembre 2024, la province Sud conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté ;

- la requête est irrecevable à défaut d'être motivée ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondée ;

- elle sollicite une substitution de motifs dès lors que le projet en cause n'est pas en cohérence avec l'usage historique du domaine public maritime provincial dans le secteur et qu'un accord de principe avait déjà été donné aux copropriétaires du lot n° 163.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la loi organique n° 99-209 et la loi n° 99-210 du 19 mars 1999 ;

- la loi du pays n° 2001-017 du 11 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bozzi, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Peuvrel, rapporteure publique,

- et les observations de la représentante de la province Sud.

Considérant ce qui suit :

1. Le 31 mai 2023, M. B et Mme C ont adressé aux services de la province Sud une demande d'occupation temporaire portant sur une parcelle du domaine public maritime, limitrophe au lot n° 163 qu'ils occupaient sans droit ni titre, depuis près d'un an. Le 16 octobre 2023, les pétitionnaires ont complété leur demande par des éléments relatifs à un projet de développement d'une activité économique sur la parcelle litigieuse. Après instruction, la demande a fait l'objet d'un refus en date du 13 décembre 2023. M. B et Mme C ont saisi la présidente de la province Sud d'un recours gracieux le 13 février 2024, rejeté le 10 avril 2024. Par la présente requête, ils demandent l'annulation de ces décisions.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ".

3. Dans leur requête, M. B et Mme C se réfèrent au recours gracieux qu'ils ont formé le 13 février 2024 à l'encontre de la décision du 14 décembre 2023 et dans lequel ils ont développé des moyens tirés de l'erreur de droit, de l'erreur manifeste d'appréciation et du détournement de pouvoir. Compte tenu de cette motivation par référence et de ce que la copie du recours gracieux était jointe à leur requête, celle-ci satisfaisait aux exigences de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. La fin de non-recevoir opposée par la province Sud tirée de l'absence de moyens doit, dès lors, être écartée.

4. En second lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-2 du même code : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours ".

5. Sauf dans le cas où des dispositions législatives ou réglementaires ont organisé des procédures particulières, toute décision administrative peut faire l'objet, dans le délai imparti pour l'introduction d'un recours contentieux, d'un recours gracieux ou hiérarchique qui interrompt le cours de ce délai.

6. La province Sud soutient que la requête est tardive dès lors que les requérants ont déposé leur demande d'occupation du domaine public maritime le 31 mai 2023 et qu'une décision implicite de rejet est née le 31 juillet 2023, contre laquelle il appartenait aux requérants de former un recours contentieux dans un délai de deux mois, lequel a expiré le 1er octobre suivant et que la décision explicite de rejet du 13 décembre 2023 attaquée doit être regardée comme présentant un caractère purement confirmatif et n'a donc pu avoir pour effet de faire à nouveau courir le délai de recours contentieux.

7. Cependant, ainsi que la province Sud l'indique elle-même, la demande initiale de M. B et Mme C a été " complétée " le 16 octobre 2023 par des documents contenant un projet de camping éco-responsable et de vente de plantes. Compte tenu de ce changement, la province Sud doit être regardée comme ayant été saisie d'une nouvelle demande d'autorisation portant sur un projet différent, sur lequel elle s'est prononcée par sa décision expresse en date du 13 décembre 2023. Les requérants ont formé le 13 février 2024, dans le délai de recours contentieux de deux mois, un recours gracieux contre cette décision qui a eu pour effet de proroger ce délai. Leur recours gracieux a été implicitement rejeté le 13 avril 2024 et le délai de recours contentieux, qui a recommencé à courir à compter de cette date, n'était donc pas expiré à la date du 12 juin 2024 à laquelle leur requête a été enregistré au greffe du tribunal Par suite, la fin de non-recevoir tiré de la tardiveté de la requête, opposée par la province Sud, ne peut être accueillie.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 27 de la loi du pays n° 2001-017 du 11 janvier 2002 sur le domaine public maritime de la Nouvelle-Calédonie et des provinces : " Nul ne peut, sans autorisation, occuper une dépendance du domaine public maritime ou l'utiliser dans les limites excédant le droit d'usage qui appartient à tous. ". Aux termes de l'article 28 de la même loi du pays : " Les décisions d'utilisation du domaine public maritime tiennent compte de la vocation des zones concernées et de celles des espaces terrestres avoisinants ainsi que des impératifs de préservation des sites et paysages du littoral et des ressources biologiques. Elles sont à ce titre coordonnées notamment avec celles concernant les terrains avoisinants ayant vocation publique. / Sous réserve des textes particuliers concernant la défense nationale et les besoins de la sécurité maritime, tout changement substantiel d'utilisation des zones du domaine public maritime est préalablement soumis à enquête publique ".

9. Pour refuser, par la décision attaquée, d'accorder à M. B et Mme C l'autorisation qu'ils sollicitaient, la province Sud s'est bornée à se fonder sur la circonstance qu'ils n'étaient pas propriétaires du lot privé au droit de la zone maritime concernée. Or, la circonstance que les requérants ne soient pas propriétaires de ce terrain ne constituait pas un motif susceptible de leur être opposé sur le fondement des dispositions l'article 28 de la loi du pays n° 2001-017 du 11 janvier 2002 visées dans la décision en litige. Dès lors, les requérants sont fondés à soutenir que la décision du 13 décembre 2023 méconnaît ces dispositions.

10. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existante. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

11. En l'espèce, la province Sud, dans ses écritures en défense, soutient que le projet en cause n'est pas en cohérence avec l'usage historique du domaine public maritime provincial dans le secteur et qu'un accord de principe avait déjà été donné aux copropriétaires du lot n° 163. Elle doit être regardée comme sollicitant ainsi une substitution de motifs.

12. D'une part, il ressort d'une lettre en date du 3 mai 2023 que la présidente de la province Sud avait indiqué être disposée à accorder au syndic bénévole des copropriétaires du lot n°163 section Plum, commune du Mont-Dore, une mise à disposition à titre précaire et révocable, pour une durée de dix-huit ans à compter du 1er mars 2023, un arrêté ayant d'ailleurs été édicté en ce sens le 24 juin 2024 autorisant une occupation à usage de terrain d'agrément ou récréatif.

13. D'autre part, aux termes du préambule de la zone AU du règlement du plan d'urbanisme directeur de la commune du Mont-Dore, dont la province Sud devait tenir compte pour statuer sur la demande d'occupation du domaine public : " La zone AU couvre des parties du territoire communal qui ne sont pas ou peu équipées et qui sont destinées à être ouvertes à l'urbanisation sous une échéance plus ou moins proche ". Il est précisé que : " La zone AU "indicée " est destinée à être ouverte, sous conditions, à l'urbanisation à moyen terme. Sa vocation dominante est précisée dans le règlement correspondant. Les voies ainsi que les réseaux d'eau potable, d'électricité, de télécommunication et, le cas échéant, d'assainissement se trouvent à proximité de cette zone. La réglementation qui s'applique à la zone AU " indicée", une fois ouverte à l'urbanisation, est celle de la zone urbaine ayant le même indice (UB pour AUB, UI pour AUI, UL pour AUL,) ". Aux termes du préambule de la zone UBa : " Les espaces de la zone UBa ont été définis pour inciter l'implantation de petits immeubles dans les pôles de quartiers, par différence de forme urbaine avec l'habitat individuel qui marque actuellement le paysage de l'ensemble des quartiers de la ville ". Y sont notamment interdits, " les activités qui par nature sont incompatibles avec les caractéristiques et la destination de la zone ; / - les campings, les gîtes et les caravanings ; / - les constructions et établissements à usage industriel et artisanal ; / - les constructions et aménagements à usage unique d'entrepôt et de stockage ; / - les élevages, les serres et productions végétales hors-sol; / - tout programme dont les nuisances engendrées seraient incompatibles avec les usages et fonctions environnants. ".

14. Aux termes du préambule de la zone NL : " La vocation de cette zone est d'assurer l'équilibre entre la protection de la biodiversité et des paysages d'une part, et la valorisation touristique d'autre part. ". Y sont notamment autorisés, " les campings et les refuges à condition que leur localisation et leur aspect ne dénaturent pas le caractère naturel des sites, ne compromettent pas leur qualité paysagère et ne portent pas atteinte à la préservation de leurs milieux ".

15. Il ressort des pièces du dossier que la parcelle du domaine public maritime en cause, est classée en zone naturelle NL, pour une mince frange du terrain longeant la mer et en zone AU UBa jouxtant une zone urbaine de pôles de quartier UBa. Si les requérants avaient soumis aux services de la province Sud, un projet sommaire de trois pages portant sur la réalisation d'un camping éco-responsable de 50 à 70 emplacements de tentes ainsi qu'un espace d'exposition et de vente de plantes locales, la destination mixte de ce projet portant sur des activités d'hébergement de loisir et de vente au détail ne s'inscrivait pas, ainsi que le soutient la province Sud sans être sérieusement contestée, dans la vocation dominante des zones d'habitation concernées. Par ailleurs, le nombre d'emplacements de tentes et les locaux communs à disposition des occupants projetés induisaient nécessairement à terme une densité d'occupation importante, incompatible avec la végétation existante et la qualité paysagère du site à laquelle le projet était ainsi susceptible de porter atteinte. Au surplus, le projet exposé en termes généraux, sans aucune précision technique quant aux aménagements envisagés et sans aucune étude de marché et reposant sur un plan de financement lacunaire, peu réaliste et non étayé des pièces relatives aux emprunts que les requérants envisageaient de souscrire, ne présentait pas de caractère sérieux.

16. Il résulte de l'instruction que la province Sud aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ces motifs et, il y a lieu de procéder à la substitution demandée, dès lors qu'elle ne prive pas les requérants d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

17. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la province Sud se serait abstenue de procéder d'un examen particulier de la demande de M. B et Mme C avant de la rejeter.

18. En troisième lieu, les requérants n'assortissent pas le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'égalité devant la loi, garanti par l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, des précisions permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. La seule circonstance que l'autorisation du domaine public aurait été accordé aux propriétaires privés de la parcelle limitrophe ne saurait en tout état de cause caractériser une rupture d'égalité de traitement au détriment des requérants.

19. En dernier lieu, le détournement de pouvoir allégué, tiré de ce que la province Sud entendrait favoriser les copropriétaires du lot n°163 ou que ce refus aurait eu pour seul objectif d'expulser M. B et Mme C, n'est pas établi.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B et Mme C doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B et Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et Mme D C et à la province Sud.

Copie en sera adressée au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Délibéré après l'audience du 6 février 2025, à laquelle siégeaient :

- M. Delesalle, président,

- M. Prieto, premier conseiller,

- M. Bozzi, premier conseiller.

Rendu public le 27 février 2025.

Le rapporteur,

Signé

F. BozziLe président,

Signé

H. Delesalle La greffière,

Signé

N. Tauveron

La République mande et ordonne au haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

nd

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