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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2100543

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2100543

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2100543
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBEAUBOIS CHANTAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, respectivement enregistrés les 1er juin 2021 et 28 février 2022, la société par actions simplifiée (SAS) Sodex Saint François, représentée par Me Beaubois, demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir la décision de l'inspectrice du travail du 31 mars 2021 portant refus d'autoriser le licenciement pour motifs économiques de M. B A.

Elle soutient que :

- le motif retenu par l'inspectrice du travail tiré de l'irrégularité de la consultation du comité social et économique (CSE) est entaché d'une erreur de droit au regard de l'article L. 1233-5 du code du travail, dès lors, d'une part, que les critères d'ordre des licenciements ne s'appliquaient pas à M. A et, d'autre part et en tout état de cause, que les éléments permettant d'apprécier les qualités professionnelles n'avaient pas à être portés à la connaissance du CSE faute de constituer des critères au sens de l'article précité ;

- le motif retenu par l'inspectrice du travail tiré de la méconnaissance par l'employeur de son obligation de reclassement est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- contrairement à ce qu'a estimé l'inspectrice du travail dans le troisième motif fondant la décision de refus, il n'y a pas de lien entre le mandat de M. A et la demande d'autorisation de licenciement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 décembre 2021, la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que, si ainsi que le soutient la société requérante, le motif retenu par l'inspectrice du travail tiré de l'irrégularité de la consultation du CSE est entaché d'illégalité, il n'en demeure pas moins que les motifs de refus tirés de l'irrespect de l'obligation de reclassement et de l'existence d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et le mandat de M. A sont eux fondés et suffisent à justifier le refus opposé par l'inspectrice du travail à la demande de licenciement.

En tout état de cause, la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe sollicite une substitution de motifs, en invoquant la faculté pour l'administration de retenir, pour refuser l'autorisation sollicitée, des motifs d'intérêt général relevant de son pouvoir d'appréciation de l'opportunité.

La requête a été communiquée à M. A qui n'a pas produit d'observations en défense.

Des pièces complémentaires produites par la société Sodex Saint François en réponse à la demande faite par le tribunal ont été enregistrées le 27 septembre 2022 et ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lubrani, conseiller ;

- les conclusions de M. Sabatier-Raffin, rapporteur public ;

- les observations de Me Beaubois, représentant la société Sodex Saint-François, les autres parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. Bapaume, conseiller du salarié, exerçait au sein du supermarché exploité par la société Sodex Saint-François les fonctions de responsable liquide, au niveau hiérarchique d'agent de maîtrise. A la suite de difficultés économiques, cette société a fait l'objet d'une procédure de sauvegarde par un jugement du tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre du 23 novembre 2020 et a mis en œuvre un projet de réorganisation impliquant notamment la suppression de 7 postes sur les 23 emplois occupés par des salariés titulaires d'un contrat à durée indéterminée. Dans le cadre de ce projet de licenciement collectif pour motif économique, la société Sodex Saint-François a demandé à l'inspectrice du travail l'autorisation de licencier trois salariés protégés, dont M. A. Par une décision n° UC-21-2021 du 31 mars 2021, l'inspectrice du travail a rejeté la demande d'autorisation de licenciement de M. A. La société requérante demande au tribunal d'annuler cette décision.

2. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés investis de fonctions représentatives bénéficient d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise. En outre, pour refuser l'autorisation sollicitée, l'autorité administrative a la faculté de retenir des motifs d'intérêt général relevant de son pouvoir d'appréciation de l'opportunité, sous réserve qu'une atteinte excessive ne soit pas portée à l'un ou l'autre des intérêts en présence.

3. En l'espèce, pour refuser de faire droit à la demande d'autorisation de licenciement de M. A, l'inspectrice du travail s'est fondée, dans sa décision du 31 mars 2021, en premier lieu, sur l'absence de consultation régulière du comité social et économique, en deuxième lieu, sur la méconnaissance par l'employeur de son obligation de reclassement, et en troisième et dernier lieu, sur l'existence d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et le mandat de conseiller du salarié exercé par l'intéressé.

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 1233-5 du code du travail : " Lorsque l'employeur procède à un licenciement collectif pour motif économique et en l'absence de convention ou accord collectif de travail applicable, il définit les critères retenus pour fixer l'ordre des licenciements, après consultation du comité social et économique. / Ces critères prennent notamment en compte : / 1° Les charges de famille, en particulier celles des parents isolés ; / 2° L'ancienneté de service dans l'établissement ou l'entreprise ; / 3° La situation des salariés qui présentent des caractéristiques sociales rendant leur réinsertion professionnelle particulièrement difficile, notamment celle des personnes handicapées et des salariés âgés ; / 4° Les qualités professionnelles appréciées par catégorie. / L'employeur peut privilégier un de ces critères, à condition de tenir compte de l'ensemble des autres critères prévus au présent article () ".

5. Pour refuser l'autorisation sollicitée, l'inspectrice du travail a considéré que le CSE n'avait pas été consulté par l'employeur, en amont de l'engagement de la procédure de licenciement, sur la détermination de l'ensemble des critères retenus pour fixer l'ordre des licenciements, dès lors que les éléments permettant d'apprécier la qualité professionnelle des agents n'avaient pas été portés à sa connaissance. Toutefois, ainsi que l'admet la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe dans son mémoire en défense, aucune disposition ni aucun principe n'impose à l'employeur de communiquer au comité social et économique les éléments d'évaluation des critères retenus, et notamment pas les sous-critères et autres éléments sur lesquels il se fonde pour apprécier les qualités professionnelles des salariés. Dans ces circonstances, la société requérante est fondée à soutenir que le motif tiré de ce que le comité social et économique aurait été irrégulièrement consulté faute d'avoir été saisi de l'ensemble des critères retenus pour fixer l'ordre des licenciements est entaché d'illégalité.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel / () / Le reclassement du salarié s'effectue sur un emploi relevant de la même catégorie que celui qu'il occupe ou sur un emploi équivalent assorti d'une rémunération équivalente. A défaut, et sous réserve de l'accord exprès du salarié, le reclassement s'effectue sur un emploi d'une catégorie inférieure. / L'employeur adresse de manière personnalisée les offres de reclassement à chaque salarié ou diffuse par tout moyen une liste des postes disponibles à l'ensemble des salariés, dans des conditions précisées par décret. / Les offres de reclassement proposées au salarié sont écrites et précises ". Pour apprécier si l'employeur a satisfait à son obligation en matière de reclassement, l'autorité administrative doit s'assurer qu'il a procédé à une recherche sérieuse des possibilités de reclassement du salarié tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises du groupe dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel.

7. Il ressort des pièces du dossier que, par une signification par voie d'huissier du 28 décembre 2020, M. A s'est vu remettre un document intitulé " proposition de reclassement " aux termes duquel son employeur lui proposait " un éventuel reclassement " sur les deux postes de " directeur(trice) adjoint(e) de magasin " et d'" employé(e) commercial(e) fruits et légumes ". A ce document étaient jointes les fiches de poste correspondant aux emplois proposé. S'il ressort des pièces du dossier que l'ensemble des salariés licenciés s'est vu proposer le poste d'employé commercial fruits et légumes, le poste de directeur adjoint n'a en revanche été proposé qu'à une partie d'entre eux. La circonstance que l'employeur ait proposé un même poste à plusieurs salariés n'est pas de nature, à elle-seule, à caractériser une méconnaissance de son obligation de reclassement, dès lors que le poste proposé est adapté à la situation de chacun. En l'espèce, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que les salariés licenciés ne disposaient pas des qualifications et compétences leur permettant d'occuper le ou les postes qui leur avaient été proposés. Ensuite, la circonstance que l'employeur ait adressé, selon le profil des salariés licenciés, une ou deux propositions d'emploi, est de nature à révéler une personnalisation des offres et un effort d'adaptation. En outre, il résulte des termes mêmes de l'offre de reclassement du 28 décembre 2020 que l'employeur avait envisagé un mécanisme de départage transparent entre salariés si plusieurs d'entre eux acceptaient la même offre de reclassement qui prévoyait d'appliquer les critères tirés de l'expérience professionnelle à un poste similaire et de la bonne connaissance des produits du secteur concerné. Dans ces conditions, et alors, d'une part, qu'il n'est pas contesté qu'aucun des salariés, dont M. A, n'a donné suite à ces propositions et, d'autre part, que la société Sodex Saint-François établit, par les pièces versées au dossier, que seules ces propositions permettaient de reclasser M. A au sein de l'entreprise, en l'absence d'autres postes disponibles correspondant à ses compétences, la société Sodex Saint-François, qui justifie également avoir effectué des démarches en vue du reclassement externe de M. A, doit être regardée comme ayant satisfait à son obligation de reclassement. Par suite, la société requérante est fondée à soutenir que l'inspectrice du travail a commis une erreur dans l'appréciation du respect par l'employeur de son obligation de reclassement.

8. En troisième lieu, la société requérante conteste le motif par lequel l'inspectrice du travail a considéré que la demande d'autorisation de licenciement de M. A était en lien avec le mandat détenu par l'intéressé.

9. Il est vrai que le projet de restructuration mis en œuvre par la société Sodex conduit à l'éviction des trois seuls salariés protégés, circonstance de nature à laisser supposer l'existence d'une discrimination directe en raison de l'activité syndicale. La société fait toutefois valoir que l'ensemble des licenciements est justifié par des difficultés économiques réelles, non-contestées, antérieures au conflit social dont se prévaut pour la première fois dans ses écritures la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe, et que la détermination des postes supprimés répond à une logique économique étrangère à la qualité des salariés les occupant. S'agissant de M. A, elle indique, sur la base du " dossier d'information sur le projet de réorganisation du magasin Hyper Casino Saint-François et de compression des effectifs " du 3 novembre 2020 transmis au comité économique et social que l'intéressé s'est vu appliquer le même traitement que les trois autres agents de maîtrise, " ligne hiérarchique intermédiaire " qui n'apparaît " pas indispensable " " compte tenu de la taille de l'entreprise et de son activité ", dont " la suppression [] permettra de [] réduire la masse salariale pour permettre au magasin de résister en période de crise ". En l'absence d'autres éléments de fait de nature à laisser présumer une discrimination autre que la proportion importante de salariés protégés incluse dans la procédure de licenciement collectif, la demande d'autorisation de licenciement, qui est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination, doit être regardée comme ne présentant pas de lien avec le mandat détenu par M. A.

10. En quatrième et dernier lieu, la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe sollicite en tout état de cause une substitution de motifs, en faisant valoir que le motif d'intérêt général lié à la nécessité de maintenir une représentation des salariés dans l'entreprise pouvait fonder légalement la décision de refus de licenciement.

11. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

12. Il ne résulte pas de l'instruction que l'administration aurait pu initialement se fonder sur le motif d'intérêt général tenant à l'absence de disparition de toute présence syndicale pour refuser la demande d'autorisation de licenciement de M. A, dès lors que les demandes d'autorisation de licenciement concernaient concomitamment trois salariés protégés, qui ont tous fait l'objet d'un refus de licenciement pour les trois mêmes motifs. L'administration ne pouvait légalement opposer le motif tiré de la nécessité de préserver une présence syndicale pour refuser les trois demandes d'autorisation, et il n'est pas établi qu'elle aurait, à la date de la décision attaquée, pris la même décision de refus d'autorisation à l'égard du seul M. A si elle s'était fondée initialement sur ce seul motif. Il y a lieu de rejeter la substitution de motifs demandée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la décision de l'inspectrice du travail du 31 mars 2021 portant refus d'autoriser le licenciement pour motif économique de M. B A doit être annulée.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de l'inspectrice du travail du 31 mars 2021 portant refus d'autoriser le licenciement pour motif économique de M. B A est annulée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la société Sodex Saint-François et à la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe.

Délibéré après l'audience publique du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Guiserix, président,

M. Antoine Lubrani, conseiller,

Mme Hélène Bentolila, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

A. LUBRANI

Le président,

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au ministre du Travail, du Plein emploi et de l'Insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Signé

M-L. Corneille

4

N° 1901371

7

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