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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2101165

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2101165

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2101165
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantFIGUERES JULIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 octobre 2021, la société Jaguar Kit Sécurité Protection, représentée par Me Figueres, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 10 août 2020 par laquelle le directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe lui a infligé une amende administrative d'un montant de 26 000 euros ;

2°) à titre subsidiaire, de modérer le montant de cette amende.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire dès lors que le rapport de l'agent de contrôle de l'inspection du travail, sur lequel se fonde la décision du 22 septembre 2020, et le compte-rendu de l'enquête du 8 mars 2021, sur laquelle se fonde la décision du 10 août 2021, ne lui ont pas été communiqués et que ses observations n'ont pas été prises en compte ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un manque d'impartialité dès lors qu'elle se fonde sur les appréciations personnelles de son auteur ;

- elle est entachée d'erreurs de fait en ce qu'elle dispose que la société n'a présenté aucun argument et n'a pas produit les justificatifs de ses ressources et charges ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle dispose que la société n'a produit aucun justificatif de ses ressources et de ses charges ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance des dispositions de l'article 7 de la convention collective nationale des entreprises de prévention et de sécurité du 15 février 1985 ;

- elle est fondée à demander à titre subsidiaire la diminution du montant de l'amende en litige dès lors qu'elle a immédiatement apporté des correctifs aux irrégularités constatées et que le montant de cette amende risque d'entraîner sa faillite économique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2022, le directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

La procédure a été communiquée au préfet de la Guadeloupe, qui n'a pas produit d'observations en défense.

Par ordonnance du 28 mars 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 17 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- et les conclusions de Mme Mahé, rapporteure publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. La société Jaguar Kit Sécurité Protection, qui exerce une activité de sécurité privée, a fait l'objet de plusieurs contrôles effectués par l'inspection du travail au sein de son établissement situé à Baie-Mahault, le 14 février 2019, le 18 juillet 2019 et le 7 janvier 2020, au cours desquels l'agent de contrôle a constaté divers manquements aux dispositions du code du travail. Le 27 janvier 2020, l'inspectrice du travail a transmis son rapport constatant ces manquements à la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe en demandant la mise en œuvre d'une sanction administrative. Le 11 février suivant, une lettre d'information prévue par l'article L. 8115-5 du code du travail a été adressée par cette direction à la société Jaguar Kit Sécurité Protection, qui a formulé ses observations le 9 mars 2020. Le 10 mars 2020, un entretien s'est déroulé dans les locaux de la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe avec le gérant de la société Jaguar Kit Sécurité Protection. Par une décision du 22 septembre 2020, notifiée le 12 décembre 2020, le directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe a prononcé une amende administrative d'un montant de 75 200 euros à l'encontre de la société Jaguar Kit Sécurité Protection sur le fondement des dispositions des articles L. 8115-1 et L. 8115-3 du code du travail pour dépassement des durées maximales quotidiennes et hebdomadaires de travail et non-respect du temps de repos minimum hebdomadaire. Par un courrier reçu le 11 février 2021, la société a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision, et elle a de nouveau été entendue dans les locaux de la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe le 8 mars 2021. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration sur ce recours gracieux, qui a été retirée par une décision du directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe du 10 août 2021 infligeant in fine une amende administrative d'un montant de 26 000 euros à l'encontre de la société Jaguar Kit Sécurité Protection.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique. ". Aux termes de l'article L. 122-2 de ce code : " Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ". Aux termes de l'article L. 8115-5 du code du travail : " Avant toute décision, l'autorité administrative informe par écrit la personne mise en cause de la sanction envisagée en portant à sa connaissance le manquement retenu à son encontre et en l'invitant à présenter, dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, ses observations. (). ".

3. La société requérante soutient qu'elle n'a pas eu communication du rapport de l'inspectrice du travail du 27 janvier 2020, dont fait mention la décision du 22 septembre 2020, ni du procès-verbal de l'enquête du 8 mars 2021, que mentionne la décision du 10 août 2021, ce qui a porté atteinte au caractère contradictoire de la procédure prévue par l'article L. 8115-5 du code du travail. Il résulte cependant de l'instruction que, par un courrier du 11 février 2020, l'inspectrice du travail a informé la société Jaguar qu'il était envisagé de prononcer une sanction à son encontre pour divers manquements qu'elle énumère. Elle l'informe également qu'elle pouvait, sur sa demande, avoir communication de son dossier et l'a invitée à lui faire part de ses observations dans un délai d'un mois, ce qu'elle a fait par un courrier du 9 mars 2020, sans demander la communication d'un quelconque document. En outre, il ne résulte d'aucun texte qu'il existerait une obligation de rédiger un compte-rendu des entretiens auxquels a participé la société requérante. Par ailleurs, si la requérante soutient que ses observations n'ont pas été prises en compte par l'administration, il est constant que, suite à la réception de ses observations, l'amende prononcée à son encontre a été ramenée à un montant de 26 000 euros. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du caractère contradictoire de la procédure ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, l'article L. 8115-5 du code du travail dispose que la décision de prononcer l'amende administrative prévue à l'article L. 8115-1 de ce code doit être motivée.

5. En l'espèce, la décision contestée du 10 août 2021 vise les dispositions applicables, notamment les articles L. 8115-1 et suivants du code du travail et les articles L. 3121-18 et suivants du même code. La décision rappelle la procédure antérieure, à savoir le prononcé initial d'une amende administrative d'un montant de 75 200 euros, le recours gracieux exercé par la requérante, ainsi que l'enquête du 8 mars 2021, au cours de laquelle la société requérante a présenté les bulletins de salaires et les relevés horaires de janvier et février 2021. Elle expose ensuite qu'au vu de la situation financière de l'entreprise, telle qu'elle résulte des documents présentés, de ses efforts et du contexte de crise sanitaire, l'amende est ramenée à la somme de 26 000 euros. Ainsi, à la lecture de la décision attaquée, qui est suffisamment précise et qui n'avait pas à lister nominativement l'ensemble des salariés concernés, la société requérante a été mise à même de connaître les griefs qui lui étaient reprochés et de pouvoir discuter, tant de la réalité des manquements retenus à son encontre, que de la situation des salariés concernés. Dans ces conditions, la décision contestée, qui énonce de façon suffisamment précise et circonstanciée les considérations de fait et les motifs de droit qui la fondent, est suffisamment motivée. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision est écarté comme manquant en fait.

6. En troisième lieu, la requérante soutient que la décision attaquée serait entachée de deux erreurs de fait en ce qu'elle affirme qu'elle n'aurait soulevé aucun argument et qu'elle n'aurait pas produit les justificatifs de ses ressources et charges tels que demandés par l'administration. Il résulte toutefois de l'instruction qu'elle commet une erreur d'appréciation de la décision attaquée, laquelle dispose que les arguments présentés par la société n'ont pas été estimés suffisamment probants pour remettre en cause les griefs constatés à son encontre. D'autre part, il est constant que la société n'avait pas produit les documents financiers requis avant l'adoption de la première décision de sanction du 22 septembre 2020, mais qu'elle les a produits à l'occasion de l'enquête du 8 mars 2021, et que c'est sur le fondement de ces documents, ainsi que le dispose clairement la décision du 10 août 2021, que l'amende prononcée à son encontre a été minorée par la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait doivent être écartés comme manquant en fait.

7. En quatrième lieu, en vertu de l'article L. 8115-1 du code du travail, dans sa rédaction alors applicable : " L'autorité administrative compétente peut, sur rapport de l'agent de contrôle de l'inspection du travail mentionné à l'article L. 8112-1, et sous réserve de l'absence de poursuites pénales, prononcer à l'encontre de l'employeur une amende en cas de manquement : 1° Aux dispositions relatives aux durées maximales du travail fixées aux articles L. 3121-18 à L. 3121-25 et aux mesures réglementaires prises pour leur application ; / 2° Aux dispositions relatives aux repos fixées aux articles L. 3131-1 à L. 3131-3 et L. 3132-2 et aux mesures réglementaires prises pour leur application ; (). ".

8. En l'espèce, il résulte de l'instruction que l'amende administrative prononcée à l'encontre de la société Jaguar Kit Sécurité Protection est fondée sur deux motifs, à savoir la méconnaissance des durées maximales de travail, ainsi que la méconnaissance des dispositions relatives au repos hebdomadaire de dix-huit de ses salariés, en ce qu'ils travaillaient plus de six jours par semaine et qu'ils ne bénéficiaient pas de deux dimanches de repos par mois.

9. D'une part, aux termes de l'article L. 3121-18 du code du travail : " La durée quotidienne de travail effectif par salarié ne peut excéder dix heures, sauf () dans les cas prévus à l'article L. 3121-19. ". Aux termes de l'article L. 3121-19 du même code : " Une convention ou un accord d'entreprise ou d'établissement ou, à défaut, une convention ou un accord de branche peut prévoir le dépassement de la durée maximale quotidienne de travail effectif, en cas d'activité accrue ou pour des motifs liés à l'organisation de l'entreprise, à condition que ce dépassement n'ait pas pour effet de porter cette durée à plus de douze heures. ". Aux termes de l'article 7 de la convention collective nationale des entreprises de prévention et de sécurité du 15 février 1985 : " () Par dérogation aux dispositions de l'article L. 212-1, la durée quotidienne de travail effectif ne peut dépasser 12 heures pour les services englobant un temps de présence vigilante. () La semaine de travail ne pourra excéder quatre fois 12 heures, soit 48 heures, et sur 12 semaines consécutives la durée hebdomadaire ne pourra dépasser 46 heures. Un jour de repos minimum sera ménagé après toute période de 48 heures de service. ".

10. En l'espèce, si la société requérante se prévaut de la convention collective applicable à son secteur d'activité et de l'organisation du travail par cycles, il ne résulte d'aucune disposition de ce texte qu'une dérogation serait prévue à la durée quotidienne maximale de travail de douze heures. Il résulte en outre des écritures de la requérante qu'elle ne conteste pas la matérialité de ces faits. Par suite, la société Jaguar Kit Sécurité Protection, n'est pas fondée à soutenir que la décision serait entachée d'une erreur de droit concernant la méconnaissance des durées quotidiennes maximales de travail.

11. D'autre part, aux termes de l'article L. 3132-1 du même code : " Il est interdit de faire travailler un même salarié plus de six jours par semaine ", et aux termes de l'article L. 3132-2 du même code : " Le repos hebdomadaire a une durée minimale de vingt-quatre heures consécutives auxquelles s'ajoutent les heures consécutives de repos quotidien prévu au chapitre Ier. ". Aux termes de l'article 7 de la convention collective nationale des entreprises de prévention et de sécurité du 15 février 1985 : " Les repos hebdomadaires des salariés à temps plein sont organisés de façon à laisser 2 dimanches de repos par mois en moyenne sur une période de 3 mois, les dimanches étant accolés soit à un samedi, soit à un lundi de repos. ".

12. En l'espèce, la requérante, qui ne conteste pars la matérialité des faits qui lui sont reprochés et n'apporte aucune pièce à son dossier de nature à les remettre en cause, soutient que la durée du travail des agents de sécurité peut être organisée sous forme de cycles de travail, comprenant un nombre d'heures maximales par semaines. Toutefois, il résulte des dispositions précitées qu'il n'existe aucune dérogation à l'obligation résultant du code du travail d'un repos hebdomadaire d'une durée minimale de vingt-quatre heures consécutives. Ainsi, la société, qui doit respecter les obligations précitées, ne peut pas faire travailler certains de ses salariés plus de six jours par semaine sans méconnaître les dispositions du code du travail qui s'imposent à elle. De plus, si l'inspectrice du travail constate que des salariés de l'entreprise ne bénéficient pas de deux dimanches de repos par mois, auxquels sont accolés un samedi ou un lundi de repos, sans faire mention de la période de trois mois sur laquelle cette moyenne doit s'apprécier, elle cite cependant les entières dispositions de la convention collective nationale du 15 février 1985, lesquelles font mention de cette période de trois mois. En tout état de cause, la requérante, si elle se prévaut de nécessités du service suite à des absences fréquemment imprévues et injustifiées, n'indique à aucun moment organiser le repos hebdomadaire de ses salariés à temps plein de façon à laisser deux dimanches de repos par mois en moyenne sur une période de trois mois. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision serait entachée d'une erreur de droit concernant la méconnaissance du temps de repos hebdomadaire de certains de ses salariés.

13. En dernier lieu, pour les motifs retenus au point précédent, il ne résulte pas de l'instruction que le directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe se serait fondé sur des appréciations personnelles et n'aurait pas procédé à un examen impartial du dossier de l'entreprise avant d'édicter la décision en litige. Par suite, le moyen doit être écarté.

Sur les conclusions à fin de réformation de la sanction :

14. Aux termes de l'article L. 8115-3 du code du travail : " Le montant maximal de l'amende est de 4 000 euros et peut être appliqué autant de fois qu'il y a de travailleurs concernés par le manquement. () ". Aux termes de l'article L. 8115-4 du même code : " Pour déterminer si elle prononce un avertissement ou une amende et, le cas échéant, pour fixer le montant de cette dernière, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges. ".

15. En l'espèce, il résulte de l'instruction que, par la décision du 22 septembre 2020, l'amende administrative avait été fixée à un montant de 75 200 euros, et que la décision attaquée du 11 août 2021 en a ramené le montant à la somme de 26 000 euros. Si, pour demander au tribunal de minorer l'amende qui a été prononcée à son encontre par la décision du 11 août 2021, la société requérante se prévaut de sa bonne foi et soutient qu'elle risque d'encourir une faillite financière, elle ne produit cependant aucun élément relatif à sa situation financière et aux correctifs apportés aux manquements constatés, alors qu'il résulte du rapport de l'inspectrice du travail fournit en défense que ces manquements ont persisté plusieurs mois suite aux observations transmises par l'inspectrice du travail. Par suite, la requérante n'est pas fondée à demander au tribunal de réformer la sanction prononcée à son encontre.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de la société Jaguar Kit Sécurité Protection doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Jaguar Kit Sécurité Protection est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Jaguar Kit Sécurité Protection, au directeur de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Guadeloupe et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Goudenèche, conseillère,

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,Le président,

SignéSigné

J. LE ROUXS. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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