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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2101403

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2101403

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2101403
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantHALFON JUDITH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 29 novembre 2021 et le 26 avril 2022, Mme B A, représentée par Me Halfon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 septembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen particulier de la situation personnelle de la requérante ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle emporte des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur sa vie personnelle ;

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision de refus de séjour, elle-même illégale ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle a de fortes attaches avec la France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'arrêt était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que les conclusions présentées par la requérante et tendant à ce que lui soient remboursés les frais exposés par lui et non compris dans les dépens, faute d'être chiffrées, sont irrecevables.

Par des observations, enregistrées le 10 mai 2023, Mme A, représentée par Me Halfon a chiffré ses conclusions tendant à ce que lui soient remboursés les frais exposés par elle et non compris dans les dépens à un montant de 1 000 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Le Roux.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante haïtienne née en Guadeloupe le 21 mai 1985, déclare être entrée en France le 7 avril 2019, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 3 septembre 2020, elle a demandé la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 30 septembre 2021, notifié le 6 octobre 2021, le préfet de la Guadeloupe a refusé de délivrer à Mme A le titre demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, Mme A, qui invoque les dispositions de la loi du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs et à l'amélioration des relations entre l'administration et le public abrogées et remplacées, à compter du 1er janvier 2016, par les dispositions des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, doit être regardée comme ayant en réalité entendu s'en prévaloir. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (). ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. En l'espèce, l'arrêté litigieux vise les textes dont il fait application, notamment l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il cite également les dispositions du 1° de l'article L. 311-1 et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. S'agissant de la motivation en fait, le préfet rappelle la nationalité de Mme A, ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire ainsi que ses démarches administratives. Il expose la situation personnelle et familiale de la requérante, notamment qu'elle est née en Guadeloupe, y a effectué une partie de sa scolarité et que son père réside de manière régulière sur ce territoire. Le refus de titre de séjour opposé au requérant fait également mention des motifs précis pour lesquels sa demande ne peut être accueillie. Dès lors, la décision portant refus de titre de séjour est suffisamment motivée et cette motivation, qui n'est pas stéréotypée, démontre que le préfet de la Guadeloupe a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A.

4. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A est célibataire et sans charge de famille en France. S'il est constant qu'elle est née en Guadeloupe et y a effectué sa scolarité jusqu'en 1996, il ressort de ses écritures qu'elle a ensuite quitté le territoire français pour partir vivre en Haïti avec sa mère, où elle a résidé jusqu'à l'âge de 34 ans. La requérante a ainsi vécu la majeure partie de son existence en Haïti, où résident toujours, selon ses déclarations, sa grand-mère, son frère, sa tante et ses cousins. Si elle soutient que son père réside régulièrement sur le territoire français depuis 2001, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier qu'ils auraient entretenus des liens particuliers lorsqu'elle résidait en Haïti, alors qu'il n'a notamment jamais déposé de demande de regroupement familial la concernant. Elle n'atteste ainsi pas de liens personnels ni familiaux suffisamment intenses et stables sur le territoire français de telle sorte que la décision contestée constituerait une ingérence dans son droit au respect de sa vie privée et familiale. La seule production d'un certificat médical postérieur à l'adoption de la décision attaquée et attestant que le père de la requérante nécessite de l'aide en permanence en raison de sa malvoyance, et que cette tâche assurée par la requérante, ne saurait suffire à attester de la nécessité de la présence de sa fille à ses côtés en raison de son état de santé. Enfin, la seule circonstance qu'elle suivrait une formation professionnelle en France ne saurait suffire à démontrer une insertion sociale et professionnelle particulièrement significative sur le territoire national. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante, une atteinte excessive au regard des motifs du refus opposé. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur depuis la 1er mai 2021 : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ".

7. En l'espèce, l'arrêté litigieux vise les articles L. 611-1, L. 611-3 et L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers. Par adoption des motifs de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, il expose les motifs au fondement de l'obligation de quitter le territoire français opposée à la requérante, sans qu'une motivation plus spécifique et distincte soit nécessaire. Il en résulte que la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit, par suite, être écarté.

8. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est écarté par les mêmes motifs que ceux exposés au point 5.

9. En troisième lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé par voie d'exception à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

11. Il ressort de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

12. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour prononcer à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit dès lors que Mme A n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7. Ainsi, le préfet n'était ainsi pas placé dans une situation de compétence liée pour assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. En l'espèce, il ressort des termes de la décision attaquée qu'elle se fonde sur la durée de présence en France de la requérante, ainsi que sur ses conditions d'entrée sur le territoire français et sur l'absence d'atteinte à sa vie privée et familiale. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que son père réside régulièrement sur le territoire français. De plus, il n'est pas soutenu que la requérante ait déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français et que sa présence sur le territoire français représenterait une menace pour l'ordre public. Dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant commis une erreur d'appréciation en prononçant à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par suite, il y a lieu d'annuler cette décision, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par Mme A à son encontre.

13. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 30 septembre 2021 est annulé en tant qu'il a prononcé à l'encontre de Mme A une décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement, qui se contente d'annuler la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions de la requérante présentées à ce titre seront donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 30 septembre 2021 est annulé en tant qu'il a prononcé à l'encontre de Mme A une décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Goudenèche, conseillère,

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

J. LE ROUX

Le président,

Signé

S. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. Cétol

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