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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2200139

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2200139

mardi 14 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2200139
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDJIMI VÉRITÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 janvier 2022, Mme E D, représentée par Me Djimi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 décembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pendant une durée d'un an à compter de l'exécution de cette décision et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer un titre de séjour sous une astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que l'arrêté contesté est contraire aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Des pièces complémentaires présentées par la requérante ont été enregistrées le 25 mai 2022 et le 20 janvier 2023 et ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B C,

- et les observations de Me Djimi représentant Mme D, le préfet de la Guadeloupe n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante haïtienne née le 17 janvier 2000, déclare être entrée en France le 15 mai 2018. Par un arrêté du 17 décembre 2021, le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pendant une durée d'un an à compter de l'exécution de cette décision et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée. La requérante demande au tribunal administratif d'annuler cet arrêté.

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. Mme D se prévaut, d'une part, de son insertion sur le territoire, matérialisée selon elle par ses résultats académiques, et, d'autre part, de la présence en Guadeloupe de ses deux parents, dont celle de son père naturalisé français en 2007.

5. Si, pour prendre l'arrêté attaqué, le préfet de la Guadeloupe s'est fondé sur l'absence de liens affectifs entre Mme D et son père, dont elle a vécu éloignée jusqu'à ses 18 ans, il remet en cause, dans son mémoire en défense, le lien de filiation invoqué en se prévalant du caractère frauduleux de la reconnaissance effectuée par M. A D.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme E D a été reconnue le 9 septembre 2016 par M. A D devant un officier d'état civil haïtien alors qu'elle se trouvait encore en Haïti. Cette reconnaissance a été réitérée le 29 mai 2018, après l'arrivée de Mme D sur le territoire français, devant un officier d'état civil français. Pour opposer le caractère frauduleux de la reconnaissance, le préfet relève la tardiveté de celle-ci, et fait valoir que l'auteur de la reconnaissance n'a jamais vécu avec Mme D et n'a pas mentionné son existence lors de ses démarches de naturalisation en 2007, alors même qu'il a bien déclaré avoir trois enfants issus d'un premier mariage. Enfin, le préfet fait état de ce que M. D était marié à une femme autre que la mère de la requérante lors de la naissance de celle-ci en 2000, naissance d'ailleurs concomitante à celle d'un des enfants issus de son union avec sa première femme. Il est toutefois constant que M. D résidait bien en Haïti lors de la conception de Mme E D, ce dont il résulte que le lien biologique invoqué ne revêt pas un caractère impossible. En outre, M. D indique avoir renoué, après le décès de sa première femme en 2009, avec sa fille E et la mère de celle-ci avec laquelle il s'est d'ailleurs marié le 21 décembre 2017. Enfin, il explique ne pas avoir fait état de l'existence de sa fille E lors de ses démarches de naturalisation car il vivait alors avec sa première femme et n'avait alors pas encore reconnu l'enfant issu d'une relation extra-maritale. Dans ces conditions, les éléments de fait avancés par le préfet de la Guadeloupe ne suffisent pas à former un ensemble d'indices permettant d'établir avec suffisamment de force probante que la reconnaissance de paternité dont a fait l'objet la requérante a été effectuée par une personne qui n'est pas son père biologique, dans le seul but de permettre à cette dernière d'obtenir frauduleusement un titre de séjour.

7. Il ressort donc des pièces du dossier que Mme D est entrée en mai 2018 sur le territoire français où résidaient, à son arrivée, son père français et sa mère, mariés depuis 2017 et qui justifient d'une communauté de vie. L'intéressée a été immédiatement scolarisée en classe de seconde au cours de l'année scolaire 2018-2019, puis a poursuivi sans interruption sa scolarité jusqu'à l'obtention du baccalauréat en juillet 2021, avec mention " Bien ". Il ressort des certificats et bulletins scolaires versés au dossier que Mme D s'est investie de manière sérieuse et assidue dans sa scolarité, ses résultats scolaires, toujours largement supérieurs à la moyenne, étant régulièrement récompensés par les félicitations. L'intéressée indique et justifie en outre continuer ses études supérieures en Guadeloupe. Dans ces conditions, eu égard à la présence sur le territoire français de ses deux parents, et particulièrement celle de son père de nationalité française, de son insertion particulière en Guadeloupe marquée par sa réussite académique et les perspectives professionnelles qui s'y rattachent, et alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier que Mme D conserverait des attaches fortes dans son pays d'origine, la requérante doit être regardée comme ayant transféré le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement la délivrance d'une carte de séjour temporaire à Mme D. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter du présent jugement, sous réserve de changement des circonstances de fait ou de droit. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme D de la somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 décembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme D, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pendant une durée d'un an à compter de l'exécution de cette décision et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de changement des circonstances de fait ou de droit.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 31 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Guiserix, président,

M. Antoine Lubrani, conseiller,

Mme Hélène Bentolila, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2023.

Le rapporteur,

Signé

A. C

Le président

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

L'adjointe de la greffière en chef,

Signé

A. Cétol

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