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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2200167

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2200167

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2200167
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCOTELLON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er février 2022, Mme B A, représentée par Me Cotellon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 novembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", en application du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de trente jours, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente de ce réexamen une autorisation provisoire de séjour, sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 août 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 22 août 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 15 septembre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport C Bentolila, conseillère,

- les parties n'étant ni présents, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante haïtienne née le 12 septembre 1986 à Léogane (Haïti), est entrée sur le territoire français le 17 mars 2011, selon ses déclarations. Le 12 juillet 2011, elle a sollicité son admission au bénéfice de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 25 avril 2012. Elle a bénéficié de cartes de séjour temporaires en qualité de parent d'enfant français du 21 décembre 2016 au 20 décembre 2018, dont elle a sollicité le renouvellement. Par un arrêté du 17 novembre 2021, le préfet de la Guadeloupe a refusé de faire droit à cette demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".

3. D'une part, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. Pour refuser de délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'un enfant français à la requérante, le préfet a considéré que la reconnaissance de paternité établie au profit de son fils aîné par un ressortissant français revêtait un caractère frauduleux dès lors que l'intéressée ne justifiait d'aucune relation avec lui, qu'il avait reconnu au cours de la même année un autre enfant né d'une mère différente, également de nationalité haïtienne et, qu'enfin, il était marié durant et après la période légale de conception de l'enfant. Il ressort également des pièces du dossier que le 30 décembre 2020, le préfet de la Guadeloupe a adressé un courrier à la direction départementale de la sécurité publique d'Indre-et-Loire, département dans lequel résidait à cette date l'auteur de la reconnaissance de paternité de l'enfant C A, afin que soit diligentée une enquête et qu'une audition ait lieu. Il ressort toutefois des pièces du dossier que cette enquête n'a pas abouti. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une action en contestation de filiation ait été initiée par le ministère public. Dans ces conditions, le préfet ne saurait être regardé comme ayant apporté un faisceau d'indices suffisamment précis et concordants de nature à établir le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité établie au profit du fils aîné C A. Dès lors, le lien de filiation doit être regardé comme établi.

5. D'autre part, il résulte des affirmations de la requérante elle-même que le père de son fils aîné, qui s'est installé dans l'Hexagone en 2016, n'entretient depuis lors aucun contact avec cet enfant et ne contribue ni à son entretien, ni à son éducation.

6. Il résulte de ce qui a été dit aux points 4 et 5 que d'une part, le lien de filiation entre le fils aîné C A et son père de nationalité française est établi et que, d'autre part, la preuve de la contribution de ce dernier à l'entretien et à l'éducation de cet enfant n'est pas rapportée. Dès lors, en application des dispositions précitées de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le droit au séjour C A s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant.

7. Il ressort des pièces du dossier que le fils aîné C A, né le 5 mai 2012, était âgé de 9 ans à la date de l'arrêté attaqué. De plus, cet enfant, de nationalité française, a vécu sur le territoire français depuis sa naissance et est scolarisé en Guadeloupe depuis 2017. Ainsi, et dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que Mme A est la seule à subvenir aux besoins de cet enfant français, l'intérêt supérieur de celui-ci implique que sa mère puisse résider régulièrement sur le territoire. Il s'ensuit qu'en refusant de délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français à Mme A, le préfet de la Guadeloupe a méconnu l'intérêt supérieur de son enfant et, partant, les dispositions de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 17 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 novembre 2021 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme A, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de changement de circonstances de fait ou de droit.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Olivier Guiserix, président,

- M. Antoine Lubrani, conseiller,

- Mme Hélène Bentolila, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

La rapporteure,

Signé

H. BENTOLILALe président,

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Signé

M-L. Corneille

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