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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2200303

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2200303

jeudi 17 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2200303
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDJIMI VÉRITÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires en production de pièces, enregistrés les 10 mars 2022, 25 mars 2022 et 13 septembre 2022, Mme A B, représentée par Me Vérité Djimi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2022 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer une carte de séjour l'autorisant à travailler, sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou, subsidiairement, sur le fondement de l'article L. 423-23 du même code, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'il emporte sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2022, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés et que la reconnaissance de paternité établie au profit de l'enfant français de la requérante présente un caractère frauduleux.

Par ordonnance du 15 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 10 octobre 2022 à 12 heures.

Une note en délibéré présentée pour le préfet de la Guadeloupe a été enregistrée le 4 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Bentolila, conseillère,

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante haïtienne née le 6 octobre 1988 à Saut-d'Eau (Haïti), est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 25 janvier 2015, selon ses déclarations. Le 9 avril 2015, elle a sollicité son admission au bénéfice de l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 28 décembre 2015, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 22 novembre 2016. Elle a bénéficié d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable du 14 octobre 2020 au 15 octobre 2021. Le 24 septembre 2021, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour en qualité de parent d'un enfant français, sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 3 février 2022, le préfet de la Guadeloupe a refusé de faire droit à cette demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".

3. Pour refuser de délivrer à Mme B le titre de séjour qu'elle sollicitait en qualité de parent d'un enfant français, le préfet de la Guadeloupe s'est fondé sur l'absence de justification de la contribution du père de cet enfant à son entretien et à son éducation. Toutefois, la requérante produit dans la présente instance, en ce qui concerne la période antérieure à la décision attaquée, quatre reçus de transferts d'argent effectués par ce ressortissant français à son profit, pour des montants de 92,10 euros, 139 euros, 100 euros et 383 euros ainsi que quatre ordres de virements bancaires pour des montants respectifs de 95, 90, 380 et 360 euros. Elle produit également différentes factures établies au nom de l'intéressé pour l'achat d'articles d'habillement. Enfin, elle verse aux débats un billet d'avion au nom de son fils pour un aller-retour entre Pointe-à-Pitre et Paris entre le 24 juillet et le 30 août 2021 ainsi que deux attestations établies par le père de l'enfant et son épouse, selon lesquelles cet enfant aurait séjourné à leur domicile durant cette période de vacances scolaires. Ces éléments sont de nature à établir l'existence d'une contribution du père de l'enfant de Mme B à l'entretien et à l'éducation de cet enfant, alors-même que la requérante et le père de l'enfant sont séparés et que l'enfant vit avec sa mère. Par suite, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En défense, le préfet soutient que la décision contestée a également été prise au motif tiré de ce que la reconnaissance de paternité établie au profit de l'enfant français de Mme B serait frauduleuse. Il doit dès lors être regardé comme demandant au tribunal de procéder à une substitution de motifs.

5. Si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

6. Le préfet soutient que la reconnaissance de paternité établie par un ressortissant français au profit de l'enfant de Mme B présente un caractère frauduleux dès lors que la requérante n'établissait pas l'existence d'une communauté de vie avec l'intéressé avant ou après la naissance de l'enfant et que la requérante avait déclaré, lors de son audition en date du 1er février 2019, que l'enfant n'avait à cette date jamais vu son père. Toutefois, compte tenu notamment de ce qui été dit au point 3, le préfet ne saurait être regardé comme apportant un faisceau d'indices suffisamment précis et concordants de nature à établir le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité. Par suite, il ne peut être fait droit à la substitution de motifs demandée par le préfet.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 3 février 2022 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a refusé de renouveler son titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 février 2022 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme B, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Olivier Guiserix, président,

- M. Antoine Lubrani, conseiller,

- Mme Hélène Bentolila, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2022.

La rapporteure,

Signé

H. BENTOLILALe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef

Signé

M-L. Corneille

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