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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2200432

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2200432

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2200432
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantALBINA-COLLIDOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 avril 2022, l'association " Commission des citoyens pour les droits de l'homme " , représentée par Maître François Jacquot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 juin 2021 par laquelle le directeur de l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe a rejeté sa demande de communication de documents administratifs présentée le 21 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre au directeur de l'EPSM de la Guadeloupe de lui communiquer la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2019, après occultation des mentions permettant d'identifier les personnels de santé, mais sans occultation de l'identifiant anonymisé des patients et des mentions quant au début, à la fin et à la durée des mesures d'isolement et de contention, ni de toute autre mention, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Établissement public de santé mentale de la Guadeloupe une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est recevable;

- la rapport annuel sur l'isolement et la contention, ainsi que le registre des isolements et contentions, avec les autres mentions du registre, notamment l'identifiant patient anonymisé qui ne peut être occulté, sans les mentions permettant d'identifier les personnels de santé, sont des documents communicables;

- ces documents sont immédiatement communicables même avec occultation, sans attendre la décision du tribunal ;

- la liberté d'accès aux documents administratifs est un droit constitutionnel.

Malgré une mise en demeure du 19 mai 2023, l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une lettre du 10 septembre 2023, la CCDH informe le tribunal avoir reçu le registre isolement et contention pour 2019.

Vu :

- l'avis n°20211654 du 15 avril 2021 de la commission d'accès aux documents administratifs ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gouès, président,

- et les conclusions de M. Sabatier-Raffin, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

1. Par un courrier électronique en date du 21 décembre 2020, l'association " Commission des citoyens pour les droits de l'homme " (CCDH) a demandé la communication d'une copie du registre de contention et d'isolement de l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe, pour la période du 1er janvier au 31 décembre 2019 et du rapport annuel établi par cet établissement pour l'année 2019 relatif aux pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention. En l'absence de réponse, l'association CCDH a saisi le 25 février 2021 la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) qui a, le 15 avril 2021, émis un avis favorable, sous réserve à la communication demandée. Par courrier du 16 juin 2021, l'Etablissement de santé mentale de la Guadeloupe a transmis à l'association la copie du registre de contention et d'isolement de l'année 2019. Par la présente requête, l'association CCDH demande au tribunal l'annulation de la décision du 16 juin 2021 par laquelle l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe a refusé de lui communiquer les documents précités, notamment le registre comportant l'identifiant patient anonymisé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Le droit de toute personne à l'information est précisé et garanti par les dispositions des titres Ier, III et IV du présent livre en ce qui concerne la liberté d'accès aux documents administratifs. " Aux termes de l'article L. 300-2 du même code : " Sont considérés comme documents administratifs, au sens des titres Ier, III et IV du présent livre, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, les documents produits ou reçus, dans le cadre de leur mission de service public, par l'Etat, les collectivités territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé chargées d'une telle mission. Constituent de tels documents notamment les dossiers, rapports, études, comptes rendus, procès-verbaux, statistiques, instructions, circulaires, notes et réponses ministérielles, correspondances, avis, prévisions et décisions. / () ". Aux termes de l'article L. 311-1 de ce code : " Sous réserve des dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l'article L. 300-2 sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre. " Aux termes de l'article L. 311-6 du même code : " Ne sont communicables qu'à l'intéressé les documents administratifs : 1° Dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée, au secret médical () ; 3° Faisant apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice ". Enfin, aux termes de l'article L. 311-7 de ce code : " Lorsque la demande porte sur un document comportant des mentions qui ne sont pas communicables en application des articles L. 311-5 et L. 311-6 mais qu'il est possible d'occulter ou de disjoindre, le document est communiqué au demandeur après occultation ou disjonction de ces mentions. ".

3. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de contrôler la régularité et le bien-fondé d'une décision de refus de communication de documents administratifs sur le fondement des articles L. 311-1 et L. 311-2 du code des relations entre le public et l'administration. Pour ce faire, par exception au principe selon lequel le juge de l'excès de pouvoir apprécie la légalité d'un acte administratif à la date de son édiction, il appartient au juge, eu égard à la nature des droits en cause et à la nécessité de prendre en compte l'écoulement du temps et l'évolution des circonstances de droit et de fait afin de conférer un effet pleinement utile à son intervention, de se placer à la date à laquelle il statue.

4. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ".

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable à la date du présent jugement : " () / III.- Un registre est tenu dans chaque établissement de santé autorisé en psychiatrie et désigné par le directeur général de l'agence régionale de santé pour assurer des soins psychiatriques sans consentement en application du I de l'article L. 3222-1. Pour chaque mesure d'isolement ou de contention, ce registre mentionne le nom du psychiatre ayant décidé cette mesure, un identifiant du patient concerné ainsi que son âge, son mode d'hospitalisation, la date et l'heure de début de la mesure, sa durée et le nom des professionnels de santé l'ayant surveillée. Le registre, établi sous forme numérique, doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au Contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires. / L'établissement établit annuellement un rapport rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention, la politique définie pour limiter le recours à ces pratiques et l'évaluation de sa mise en œuvre. Ce rapport est transmis pour avis à la commission des usagers prévue à l'article L. 1112-3 et au conseil de surveillance prévu à l'article L. 6143-1. ".

6. Les dispositions de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique, citées au point précédent, qui prévoient, d'une part, que le registre de contention et d'isolement doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires et, d'autre part, que le rapport annuel rendant compte de ces pratiques est transmis pour avis à la commission des usagers et au conseil de surveillance de l'établissement, n'ont ni pour objet ni pour effet de soustraire ces documents aux règles du code des relations entre le public et l'administration régissant le droit d'accès aux documents administratifs.

7. Le rapport annuel et le registre des mesures d'isolement et de contention, qui sont prévus par les dispositions de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique, et établis et détenus par les établissements de santé dans le cadre de leur mission de service public, constituent des documents administratifs au sens de l'article L. 300-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, ces documents sont soumis au droit d'accès prévu à l'article L. 311-1 de ce code, sous les réserves prévues aux articles L. 311-5 et L. 311-6 de ce code.

8. Le registre des mesures d'isolement et de contention et le rapport annuel rendant compte de ces pratiques sont communicables à toute personne qui en fait la demande, après, conformément à l'article L. 311-7 du code des relations entre le public et l'administration, occultation des mentions dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée de personnes physiques, du secret médical ou qui feraient apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice, telles que les éléments permettant d'identifier les patients concernés. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que la mention de l'identifiant anonymisé des patients permettrait de les identifier et, ainsi, pourrait porter atteinte à la protection de leur vie privée, au secret médical ou pourrait faire apparaître leur comportement et, ce faisant, pourrait leur porter préjudice. Cet identifiant non nominatif doit être distingué d'un " identifiant permanent du patient ", dit A, mention dont l'occultation s'impose. En outre, les mentions des dates, heures et durées des mesures d'isolement et de contention ne sont pas au nombre de celles dont, par application de l'article L. 311-7 du code des relations entre le public et l'administration, les articles L. 311-5 et L. 311-6 de ce code permettent l'occultation ou la disjonction.

9. En l'espèce, il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que l'association CCDH est fondée à demander l'annulation de la décision du 16 juin 2021 par laquelle l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe a refusé de lui communiquer le rapport annuel et les registres des mesures d'isolement et de contention établis, au titre de l'année 2019, sous réserve toutefois, d'une part, de l'occultation des données concernant les personnels de santé et, d'autre part, en ce qui concerne les patients, que les registres ne contiennent que les données personnelles prévues par l'article L. 3222 5-1 du code de la santé publique.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. L'exécution du jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe de communiquer à l'association requérante, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, d'une part, une copie du registre des mesures d'isolement et de contention établis pour les périodes du 1er janvier au 31 décembre 2019 et, d'autre part, une copie des rapports rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention établi pour l'année 2019 par l'établissement, dans les conditions et sous les réserves mentionnées au point 9 du présent jugement. Il y a lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte de 50 euros par jour de retard compte tenu des manquements répétés de l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe dans la communication de rapports dont la CADA, par ses avis réguliers, autorise la divulgation.

Sur les frais liés au litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe la somme de 800 euros à verser à l'association requérante, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 16 juin 2021 en tant que l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe a refusé de communiquer la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établis du 1er janvier au 31 décembre 2019 comportant l'identifiant patient anonymisé, ainsi que le rapport annuel établi pour l'année 2019 relatif aux pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention au sein de cet établissement, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe de procéder à la communication à l'association CCDH des documents visés à l'article 1er, selon les modalités prévues aux points 9 et 10 du présent jugement, dans un délai de trois mois, à compter de la notification du présent jugement, assorti d'une astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etablissement public de santé mentale versera à l'association CCDH la somme de 800 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à l'association Commission des citoyens pour les droits de l'homme et à l'Etablissement public de santé mentale de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

Le président rapporteur,

Signé :

S. GOUÈS

L'assesseure la plus ancienne,

Signé :

J. LE ROUXLa greffière,

Signé :

L. LUBINO

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière en chef

Signé

M-L CORNEILLE

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