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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2200442

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2200442

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2200442
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantRACON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 avril 2022 et 13 octobre 2023, M. B C A, représenté par Me Racon, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 15 000 € en réparation des préjudices subis du fait de ses conditions de détention, assortie des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- ses conditions de détention ont été attentatoires à la dignité, au regard des normes minimales d'hygiène, de salubrité, de sécurité, d'aération et de luminosité exigibles, ainsi que de la surpopulation carcérale l'ayant privé d'un espace personnel de plus de 3m², engageant par suite la responsabilité pour faute de l'Etat au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 46 de la loi du 24 novembre 2009 et des article D. 349 et suivants du code de procédure pénale ;

- il a été exposé à un risque pour sa santé et sa sécurité en raison des manquements aux règles d'hygiène, de salubrité et de sécurité et aux règles de sécurité incendie ;

- son préjudice moral peut être évalué à 15 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et à titre subsidiaire, à ce que l'indemnisation de M. A soit limitée à 20 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bakhta, conseillère,

- les conclusions de M. Lubrani, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Du 11 octobre 2017 au 13 décembre 2018, M. B C A a été incarcéré, sous le régime de la détention provisoire, au centre pénitentiaire de Baie-Mahault. Par ordonnance n° 1800184 en date du 16 mai 2018, le juge des référés du tribunal administratif de la Guadeloupe a ordonné que soit réalisée une expertise sur les conditions de détention de M. A et leurs effets sur sa santé. M. A a adressé une demande indemnitaire préalable au directeur du centre pénitentiaire de Baie Mahault et au directeur de l'administration pénitentiaire, notifiée pour le premier destinataire le 29 décembre 2021 et le 6 janvier 2022 pour le second. Par la présente requête, il demande au tribunal d'indemniser le préjudice moral qu'il a subi à raison des conditions de sa détention, à hauteur de 15 000 euros.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. Aux termes de l'article D. 349 du code de procédure pénale, alors applicable : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes des articles D. 350 et D. 351 du même code, alors applicables, d'une part, " Les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part, " Dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

4. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

5. Il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute. Il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

En ce qui concerne l'espace individuel accordé à M. A :

6. Il est constant que M. A a occupé trois cellules successivement au cours de sa détention, précisément les cellules EMA 2 S 021, EMA 1 W 030 et EMA 2 S 159. Dans le cadre de l'expertise précitée, les services pénitentiaires du centre pénitentiaire de Baie-Mahault ont transmis un courriel précisant le nombre de codétenus du requérant. Il résulte de ce courriel que ce nombre a varié entre 7 et 10 pour la première cellule, entre 1 et 2 pour la seconde cellule et entre 6 et 10 pour la dernière cellule. En défense, le garde des sceaux, ministre de la justice, produit un tableau " Cellules d'affectation " dont le nombre d'occupants par cellule diffère de ceux communiqués à l'expert par les services du centre pénitentiaire de Baie-Mahault, notamment pour la cellule EMA 2 S 159. Au regard du caractère peu circonstancié du tableau produit en défense, qui, contrairement au courriel des services pénitentiaires fourni à l'expert, ne retrace pas l'évolution journalière de l'occupation des cellules, et dès lors que le garde des sceaux, ministre de la justice, ne conteste pas formellement les conclusions de l'expert et les informations transmises par ses propres services, il convient de calculer l'espace individuel accordé à M. A entre le 11 octobre 2017 et le 30 septembre 2018 sur la base des informations fournies dans le courriel annexé à l'expertise. Pour la période du 1er octobre au 13 décembre 2018, il y a lieu de se référer au tableau fourni en défense dans la mesure où l'expertise ne précise pas le nombre de codétenus du requérant durant cette période. Il convient par ailleurs d'exclure les installations sanitaires de la superficie de chacune des cellules pour déterminer la surface de l'espace personnel dont a bénéficié M. A au cours de sa détention.

7. S'agissant de la première cellule EMA 2 S 021, il résulte de l'instruction que sa surface hors installations sanitaires est de 23,1 m². Entre le 11 octobre et le 17 octobre 2017, M. A a partagé cette cellule avec sept, huit et dix autres détenus. Son espace personnel a dès lors varié entre 2,1 m² et 2,89 m².

8. S'agissant de la seconde cellule EMA 1 W 030, il résulte de l'instruction que sa surface hors installations sanitaires est de 7,5 m². Du 18 octobre au 21 octobre 2017, puis du 25 octobre de 13 novembre 2017, M. A a occupé cette cellule avec un seul autre détenu. Son espace personnel s'est, dès lors, établi à 3, 75 m² sur ces deux périodes. Du 21 octobre au 24 octobre 2017, puis du 14 novembre au 15 novembre 2017, il a occupé cette cellule avec deux autres détenus, portant ainsi son espace personnel à 2,5 m².

9. S'agissant de la troisième cellule EMA 2 S 159, il résulte de l'instruction que la surface hors installations sanitaires est de 14,6 m². Du 15 novembre 2017 au 30 septembre 2018, le nombre de détenus, incluant le requérant, a varié entre sept et onze. Son espace personnel a dès lors fluctué entre 1,5 et 2,1 m². Du 1er octobre au 13 décembre 2018, il résulte de l'instruction que M. A a partagé sa cellule avec trois autres détenus. Son espace personnel s'est donc établi à 3, 75 m².

10. Dès lors qu'en deçà de 3m² par détenu, l'atteinte à la dignité humaine est constituée, M. A est fondé à soutenir que l'Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité pour les périodes précitées durant lesquelles il a bénéficié d'un espace inférieur à 3m².

En ce qui concerne les caractéristiques des cellules occupées par M. A :

11. Si les conditions de détention dans les cellules pour lesquelles un espace individuel d'au moins 3 m² est garanti aux personnes détenues ne peuvent pas être regardées comme contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour ce seul motif, d'autres critères que celui tiré de la superficie des cellules peuvent être pris en considération pour caractériser l'indignité de conditions de détention, laquelle peut ainsi être reconnue alors même que l'espace attribué à chaque détenu est supérieur à 3m².

12. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise en date du 29 mai 2020 qui n'est pas sérieusement contesté, que les trois cellules successivement occupées par le requérant se caractérisaient par un état général de saleté, de délabrement et d'insalubrité, l'expert ayant notamment relevé un éclairement naturel insuffisant, un défaut d'aération aggravé par la suroccupation, un état inacceptable des surfaces, un délabrement des parois des cellules et des équipements sanitaires dégradés et insuffisants qualifiés de " crasseux " et " délabrés ". En outre, dans le cadre de son rapport, l'expert a relevé que la suroccupation et la promiscuité étaient avérées dans l'ensemble des trois cellules. Enfin, il résulte de l'instruction que dans la cellule EMA 2 S 159 la suroccupation a dégradé les conditions de couchage, les matelas devant être posés au sol, obstruant pendant les nuitées l'accès aux sanitaires. Si, en défense, le garde des sceaux, ministre de la justice, fournit trois photographies non datées de l'extérieur de la cellule EMA 2 S 159, de l'intérieur de la cellule et de sanitaires, ces seuls éléments ne sont pas suffisants pour remettre en cause les constatations de l'expert, dont la visite d'expertise s'est tenue alors que le requérant était encore incarcéré.

13. Il résulte de ce qui a été dit aux points 10 et 12 du présent jugement que les conditions de détention de M. A doivent être regardées comme attentatoires à la dignité humaine révélant ainsi l'existence d'une faute de l'Etat, de nature à engager sa responsabilité, et ce, pour l'ensemble de la durée de sa détention, que son espace personnel ait été inférieur ou légèrement supérieur à 3m².

En ce qui concerne le risque pour la santé et la sécurité invoqué par le requérant :

14. Si M. A fait valoir avoir été exposé à un risque pour sa santé et sa sécurité en raison de manquements aux règles d'hygiène, de salubrité et de sécurité et aux règles de sécurité incendie, il n'assortit pas son moyen de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé sur un fondement différent de celui relatif aux conditions indignes de sa détention examiné ci-dessus.

Sur l'évaluation du préjudice :

15. Le préjudice moral subi par un détenu à raison de conditions de détention attentatoires à la dignité humaine revêt un caractère continu et évolutif. Par ailleurs, rien ne fait obstacle à ce que ce préjudice soit mesuré dès qu'il a été subi. Il s'ensuit que la créance indemnitaire qui résulte de ce préjudice doit être rattachée, dans la mesure où il s'y rapporte, à chacune des années au cours desquelles il a été subi.

16. Compte tenu de la nature des manquements relevés et de leur durée s'établissant à un an, deux mois et deux jours, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. A en le fixant à la somme de 3 000 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

17. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Lorsqu'ils sont demandés, les intérêts au taux légal sur le montant de l'indemnité allouée sont dus, quelle que soit la date de la demande préalable, à compter du jour où cette demande est parvenue à l'autorité compétente ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité.

18. Il y a lieu de faire droit à la demande de versement d'intérêts au taux légal de M. A à compter du 29 décembre 2021, date de réception de sa demande préalable indemnitaire par le directeur du centre pénitentiaire de Baie-Mahault.

Sur les frais liés au litige :

19. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser M. A la somme de 3 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 29 décembre 2021.

Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Nadège Mahé, présidente,

Mme Hélène Bentolila, conseillère,

Mme Kenza Bakhta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

La rapporteure,

Signé

K. BAKHTALa présidente,

Signé

N. MAHE

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

L'adjointe de la greffière en chef,

Signé

A. CETOL

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