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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2201011

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2201011

vendredi 3 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2201011
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLE SCOLAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 septembre 2022 et 26 juin 2023, Mme A D , représentée par Me Le Scolan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté préfectoral en date du 15 juillet 2022 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes conditions de délais et d'astreinte ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui remettre son passeport haïtien en cours de validité et ce, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le délai de départ à 30 jours, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elles sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- elles méconnaissent le droit à être entendu ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant des décisions fixant le délai de départ à 30 jours, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elles sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2023, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme A D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 7 juin 2023.

Par un courrier en date du 13 septembre 2023, le tribunal a informé les parties, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des moyens de légalité externe dès lors que ces moyens, qui relèvent d'une cause juridique distincte de celle sur laquelle la requête a été introduite, ont été soulevés après l'expiration du délai de recours contentieux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Le Scolan, représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante de nationalité haïtienne, née le 9 juillet 2003, est entrée irrégulièrement en France le 19 décembre 2018. Le 8 février 2022, elle a demandé un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 15 juillet 2022, le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. La requérante demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

3. Mme D est entrée en France illégalement le 19 décembre 2018, alors âgée de 15 ans, afin de rejoindre Mme E, ressortissante de nationalité haïtienne bénéficiant d'une carte de séjour pluriannuelle à la date de la décision attaquée, dont elle soutient être la cousine. La requérante fait valoir que ses parents ont transféré sa charge à Mme C par acte notarié en date du 14 mai 2019. Mme D produit de nombreuses pièces retraçant une scolarité assidue depuis son arrivée sur le territoire national, concrétisée par l'obtention de son baccalauréat professionnel en 2022, et témoignant d'un engagement civique et associatif. Cependant, il est constant que Mme D célibataire, sans-emploi et sans enfant, n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où résident toujours ses parents auprès desquels elle a vécu la majeure partie de sa vie. La présence de sa cousine qui l'héberge en Guadeloupe, et d'une personne dont elle soutient être la nièce résidant régulièrement en Martinique, ne peut caractériser des liens familiaux d'une particulière intensité et stabilité. Dans ces conditions, et eu égard notamment au caractère récent de son arrivée sur le territoire français, Mme D ne peut être regardée comme ayant transféré le centre de ses intérêts privés et familiaux en France, et ce malgré son parcours académique. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, après l'expiration du délai de recours contre un acte administratif, sont irrecevables, sauf s'ils sont d'ordre public, les moyens présentés par le requérant qui ne se rattachent pas à l'une ou l'autre des deux causes juridiques, tirées de la légalité externe de la décision attaquée et de la légalité interne de cette décision, invoquée dans la requête avant l'expiration de ce délai. Ce délai de recours doit être regardé comme commençant à courir soit à compter de la publication ou de la notification complète et régulière de l'acte attaqué soit, au plus tard, à compter, pour ce qui concerne un requérant donné, de l'introduction de son recours contentieux contre cet acte.

5. Les moyens de légalité externe tirés de ce que la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation et méconnait le droit à être entendu ont été invoqués pour la première fois dans le mémoire enregistré au greffe du tribunal le 26 juin 2023, soit postérieurement à l'expiration du délai de recours contentieux, lequel avait commencé à courir, au plus tard, à la date de la saisine du tribunal administratif de la Guadeloupe, soit le 15 septembre 2022, la demande d'aide juridictionnelle présentée le 24 mai 2023 n'ayant pas d'effet sur ce délai expiré le 16 décembre 2022. Ces moyens, qui ne sont pas d'ordre public, se rattachent à une cause juridique distincte de celle dont relève les moyens de légalité interne invoqués dans la requête introductive d'instance et sont, par suite, irrecevables.

6. En deuxième lieu, Mme D ne peut utilement invoquer les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire, distincte de la décision fixant le pays de destination, et qui par elle-même n'a pas pour objet ni pour effet de désigner le pays vers lequel l'intéressée devra être éloignée pour l'exécution de cette mesure. Le moyen tiré de leur méconnaissance ne peut, par suite, qu'être écarté comme inopérant.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les décisions fixant le délai de départ à 30 jours, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 4 et 5 que les moyens tirés du l'insuffisance de motivation et de la méconnaissance du droit à être entendu sont irrecevables.

10. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas entachée d'illégalité, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions fixant le délai de départ à 30 jours, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français, doit être écartée.

11. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. Aux termes des stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi () ". Aux termes de l'article 3 de la même convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Ces stipulations ne sont opérantes qu'à l'égard de la décision fixant le pays de destination.

13. Si Mme D soutient qu'elle craint d'être exposée en cas de retour dans son pays d'origine à des persécutions ou à une atteinte grave à sa vie, en raison de sa qualité de femme d'une particulière vulnérabilité originaire de zones sous contrôle de gangs ne pouvant être protégée par les autorités haïtiennes, elle se borne à se prévaloir de façon générale de la situation " catastrophique " de son pays d'origine attestée par de nombreux rapports d'organisations internationales et d'associations ainsi que d'articles de presse. Nonobstant l'attestation de suivi par un psychologue établissant que la requérante souffre d'un état anxieux et dépressif important, elle ne produit à l'appui de ses allégations aucune pièce susceptible d'établir de manière suffisamment probante qu'elle serait personnellement exposée à des risques pour sa vie et de mauvais traitements en Haïti. Au surplus, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D aurait déposé une demande d'asile auprès de l'office français de protection des réfugiés et apatrides. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 15 juillet 2022 par lequel le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, au préfet de la Guadeloupe et à Me Le Scolan.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Nadège Mahé, présidente,

Mme Hélène Bentolila, conseillère.

Mme Kenza Bakhta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

K. B

La présidente

Signé

N. MAHE

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

L'adjointe de la greffière en chef,

Signé

A. CETOL

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