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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2201098

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2201098

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2201098
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantABENAQUI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 octobre 2022 et le 8 août 2023, M. C E, représenté par Me Abenaqui, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2022 par lequel le préfet de la Guadeloupe lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de réexaminer sa situation ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- il est entaché d'une erreur de fait dès lors qu'il possède de la famille en Guadeloupe ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans son principe et sa durée, en méconnaissance des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 avril 2023, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1406 du 18 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux,

- et les observations de Me Abenaqui, représentant M. E

Le préfet n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant de La Dominique né le 27 mars 1996, déclare être entré en France au moins de septembre 2022, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 5 octobre 2022, il a été interpellé et placé en garde à vue par les services de la gendarmerie nationale de Bouillante en Guadeloupe pour détention et usage de stupéfiants. M. E, qui n'était pas en possession d'un titre l'autorisant à circuler ou à séjourner en France, s'est vu notifier par le préfet de la Guadeloupe un arrêté du 5 octobre 2022 prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination, et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Guadeloupe a ordonné le placement en rétention de M. E pour une durée de quarante-huit heures, dans l'attente de l'exécution d'office de son obligation de quitter le territoire français, et cette rétention a été prolongée pour une durée de vingt-huit jours par une ordonnance du tribunal judiciaire de Pointe-à-Pitre du 8 octobre 2022. Le 12 octobre 2022, M. E a été éloigné à destination de son pays d'origine. Par la présente requête, M. E demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2022 prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination, et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Par une décision du 27 octobre 2022, M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, ses conclusions tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet, de sorte qu'il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé pour le préfet et par délégation, par M. Emmanuel Sadoux, secrétaire général de la préfecture de la Guadeloupe. Par un arrêté du 18 novembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 971-2021-11-18-00002, le préfet de la Guadeloupe a donné délégation à M. B A, sous-préfet de l'arrondissement de Pointe-à-Pitre, pour signer notamment les arrêtés et décisions concernant l'entrée et le séjour des étrangers. L'article 4 de cet arrêté prévoit qu'en cas d'absence ou d'empêchement de M. B A, la délégation qui lui est accordée est donnée à M. Emmanuel Sadoux, conseiller d'administration de l'intérieur et de l'outre-mer, à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français. Ainsi, à la date de la décision attaquée M. D était compétent à l'effet de signer les décisions relatives à l'entrée et au séjour des étrangers. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient M. E, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Guadeloupe aurait considéré que le requérant ne possèderait aucune famille en Guadeloupe, mais seulement que ses liens personnels et familiaux sur le territoire français ne sont pas anciens, intenses et stables. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Guadeloupe aurait fondé la décision de refus de séjour sur des faits matériellement inexacts.

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans :

6. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

8. En premier lieu, M. E a fait l'objet d'une mesure d'éloignement pour laquelle aucun délai de départ volontaire n'a été accordé. Il entre ainsi dans les cas prévus au L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour lesquels le préfet doit assortir son obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf s'il existe des circonstances humanitaires de nature à justifier qu'une telle interdiction ne soit pas décidée. Dès lors que l'intéressé ne se prévaut d'aucune circonstance humanitaire pour les motifs précédemment exposés, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de la Guadeloupe a prononcé à l'encontre de M. E une interdiction de retour sur le territoire français.

9. En second lieu, le requérant soutient que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans est disproportionnée compte tenu de sa durée. Si l'intéressé ne justifie d'aucune vie privée et familiale sur le territoire national et alors qu'il ressort de son procès-verbal d'audition du 5 octobre 2022 qu'il a déclaré être célibataire, sans enfant, et résider habituellement en Dominique, il est toutefois constant que le requérant n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement. En outre, la circonstance que le requérant ait été interpelé pour détention et consommation de cannabis, ne saurait suffire à regarder sa présence sur le territoire français comme constituant une menace pour l'ordre public national, notamment en l'absence de réitération de cette infraction. Le requérant est ainsi fondé à soutenir qu'en fixant à trois ans l'interdiction de retour prononcée à son encontre, soit la durée maximale prévue par les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées, le préfet de la Guadeloupe a entaché cette décision d'une erreur d'appréciation. Par suite, M. E est fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français en tant qu'elle fixe cette interdiction à une durée de trois ans.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. E est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 5 octobre 2022 en tant qu'il fixe à une durée de trois ans son interdiction de retourner sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui se contente d'annuler la décision fixant à trois ans la durée de l'interdiction de retourner sur le territoire français, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction du requérant présentées à ce titre seront donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Abenaqui, avocat de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à celui-ci de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle présentée par M. E.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 5 octobre 2022 est annulé en tant qu'il fixe à trois ans la durée de l'interdiction de retourner sur le territoire français.

Article 3 : L'Etat versera à Me Abenaqui la somme de 1 000 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

La rapporteure,

Signé

J. LE ROUX

Le président,

Signé

S. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. Cétol

N°2201098

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