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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2201118

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2201118

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2201118
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP NORMAND ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 octobre 2022 et le 2 décembre 2022 la SARL Kobra sécurité, représentée par Maître Vilovar, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe à lui verser la somme de 28 349,82 euros au titre des intérêts moratoires dus sur la somme de 654.034,13 euros, eux-mêmes capitalisés, ainsi que la somme de 40 euros au titre de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement ;

2°) de condamner le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe à lui verser la somme de 100 000 euros au titre des intérêts compensatoires dus sur la somme de 654.034,13 euros ;

3°) de condamner le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe à lui verser une indemnité de 635 597 euros en réparation du préjudice subi du fait de l'absence d'information relative au coût de reprise du personnel ;

4°) de condamner le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe à lui verser une indemnité de 1 500 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de la perte de chance de soumissionner à la procédure d'appel d'offres lancée par le centre hospitalier pour attribuer le marché public en 2019 ;

5°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe la somme de 15 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- A partir du milieu de l'année 2017, elle a fait face à des difficultés financières en raison de nombreux et importants retards de paiement de factures par le centre hospitalier qui doivent donner lieu au versement d'intérêts moratoires, compensatoires et à l'indemnité relative aux frais de recouvrement ;

- Elle doit être indemnisée à hauteur de 635 597 euros en réparation du préjudice subi du fait de l'absence d'information relative au coût de reprise du personnel qui lui a occasionné d'importantes difficultés financières dès le début du marché en raison de la sous-évaluation de ce coût ;

- Elle doit être indemnisée à hauteur de 1 500 000 euros en raison de la perte de chance d'obtenir le nouveau marché de 2019 car sa situation financière ne lui a pas permis de déposer une offre.

La requête a été communiquée au centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe qui n'a pas présenté de mémoire en défense, en dépit d'une mise en demeure adressée le 23 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code civil ;

- le code du travail ;

- la loi n° 2013-100 du 28 janvier 2013 ;

- le décret n° 2013-269 du 29 mars 2013 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ceccarelli, première conseillère,

- les conclusions de Mme Créantor, rapporteure publique.

Les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe a confié à la société Kobra sécurité des prestations de sécurité dans le cadre d'un marché public conclu le 10 décembre 2015 pour la période 2016-2018. La société a subi un manque à gagner en raison d'une mauvaise estimation du coût de reprise des personnels, ainsi que de nombreux retards mensuels de paiement. Par courrier en date du 12 décembre 2018, la société Kobra sécurité a transmis un mémoire en réclamation au centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe. En l'absence de réponse, la société demande au tribunal que le centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe soit condamné à régler les sommes dues en raison des retards de paiement, ainsi qu'au titre des préjudices subis.

Sur les conclusions relatives au versement des intérêts moratoires, à leur capitalisation et aux frais de recouvrement :

2. Aux termes de l'article 7 du décret du 29 mars 2013 relatif à la lutte contre les retards de paiement dans les contrats de la commande publique, alors en vigueur, désormais repris par l'article L. 2192-13 du code de la commande publique: " Lorsque les sommes dues en principal ne sont pas mises en paiement à l'échéance prévue au contrat ou à l'expiration du délai de paiement, le créancier a droit, sans qu'il ait à les demander, au versement des intérêts moratoires et de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement prévus aux articles 39 et 40 de la loi du 28 janvier 2013 susvisée ". L'article 8 de ce décret, alors en vigueur, désormais repris par l'article R. 2192-31 du code de la commande publique énonce que : " Le taux des intérêts moratoires est égal au taux d'intérêt appliqué par la Banque centrale européenne à ses opérations principales de refinancement les plus récentes, en vigueur au premier jour du semestre de l'année civile au cours duquel les intérêts moratoires ont commencé à courir, majoré de huit points de pourcentage. / Les intérêts moratoires courent à compter du jour suivant l'échéance prévue au contrat ou à l'expiration du délai de paiement jusqu'à la date de mise en paiement du principal incluse. (). "

3. La société Kobra sécurité fait valoir qu'elle a subi de si nombreux retards de paiement de factures de la part de son co-contractant que cela a porté atteinte à son équilibre économique et menacé sa pérennité. Elle verse au dossier plusieurs courriers adressés au centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe afin d'alerter sur des retards de paiement en cours depuis 2017, et notamment un courrier du 21 mars 2018 qui fait état d'un encours de dette de 654.034,13 euros, auquel est joint la facture afférente. Il résulte de l'instruction que les sommes au principal ont été réglées par le centre hospitalier et que les intérêts moratoires s'élèvent à la somme de 28.349,82 euros, compte tenu de ce qu'en dépit d'une mise en demeure, aucun mémoire en défense n'est venu contester le bien-fondé ou le montant de cette somme. Par suite, il y a lieu de condamner le centre hospitalier à verser à ladite société les intérêts moratoires au taux légal dus sur cette somme, soit un montant total de 28.349,82 euros.

4. En second lieu, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Pour l'application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond.

5. En l'espèce, la société requérante a sollicité la capitalisation des intérêts par sa requête enregistrée le 11 octobre 2022. A cette date, les intérêts échus était dus pour au moins une année entière. Dès lors, conformément aux dispositions de l'article 1343-2 du code civil, il y a lieu de faire droit à sa demande.

6. Enfin, aux termes de l'article 40 de la loi du 28 janvier 2013 portant diverses dispositions d'adaptation de la législation au droit de l'Union européenne en matière économique et financière, alors en vigueur, désormais repris par l'article L. 2192-13 du code de la commande publique : " Le retard de paiement donne lieu, de plein droit et sans autre formalité, au versement d'une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement, dont le montant est fixé par décret. / () L'indemnité forfaitaire et l'indemnisation complémentaire sont versées au créancier par le pouvoir adjudicateur. / () ". L'article 9 du décret du 29 mars 2013 relatif à la lutte contre les retards de paiement dans les contrats de la commande publique, alors en vigueur, fixe à 40 euros le montant de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement.

7. Il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement de 40 euros pour retard de paiement de la somme mentionnée au point 3 du présent jugement.

Sur les conclusions relatives au versement des intérêts compensatoires :

8. En premier lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article 1231-6 du code civil : " () / Le créancier auquel son débiteur en retard a causé, par sa mauvaise foi, un préjudice indépendant de ce retard, peut obtenir des dommages et intérêts distincts de l'intérêt moratoire. ".

9. En l'espèce, la société Kobra sécurité verse au dossier un courriel du 26 juillet 2018, relatif aux retards de paiement, dans lequel le centre hospitalier lui indique que leur " politique est pour le moment de ne pas payer les moratoires ", ainsi que plusieurs échanges avec son co-cocontractant au cours desquels elle fait état des difficultés financières auxquelles cette situation l'a exposée, tel que le courrier en date du 21 mars 2018 dans lequel elle explique " l'encours actuel de 654 034,13€ est de loin supérieur à la masse salariale mensuelle totale de votre serviteur, ce qui nous met dans l'incapacité de faire face à nos obligations de paiement de salaires de l'ensemble de nos agents ", et des échanges avec la caisse générale de la sécurité sociale qui témoignent des délais de paiement qu'elle a plusieurs fois été contrainte de solliciter afin de régler ses dettes salariales, tel que le courrier en date du 24 avril 2018 par lequel le directeur général de la sécurité sociale lui indique " C'est dans ce contexte qu'il vous est accordé un nouvel accord de principe pour un plan de paiement. Il convient toutefois de noter que vous restez dans l'obligation d'un règlement de vos dettes salariales dans les 3 mois. " Dès lors, il résulte de l'instruction que la mauvaise volonté du centre hospitalier dans le paiement des intérêts moratoires est établie et qu'elle est à l'origine pour la société Kobra sécurité d'un préjudice tenant au retard dans le paiement de ses charges sociales, qui est indépendant de celui indemnisé au titre du retard de règlement des factures. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande de la société requérante tendant au versement de dommages-intérêts distincts des intérêts moratoires de sa créance. Il sera fait une juste appréciation de la réparation qui lui est due à ce titre en lui allouant, pour ce chef de préjudice, une indemnité de 10 000 euros.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation

10. En premier lieu, aux termes de l'article L1224-1 du code du travail : " Lorsque survient une modification dans la situation juridique de l'employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société de l'entreprise, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l'entreprise. ". Si le coût correspondant à la reprise de salariés imposée par les dispositions du code du travail ou par un accord collectif étendu constitue un élément essentiel du marché, dont la connaissance permet aux candidats d'apprécier les charges du cocontractant et d'élaborer utilement une offre, le prix de cette offre ne doit pas nécessairement assurer la couverture intégrale de ce coût.

11. Lorsque les parties soumettent au juge un litige relatif à l'exécution du contrat qui les lie, il incombe en principe à celui-ci, eu égard à l'exigence de loyauté des relations contractuelles, de faire application du contrat. Toutefois, dans le cas seulement où il constate une irrégularité invoquée par une partie ou relevée d'office par lui, tenant au caractère illicite du contrat ou à un vice d'une particulière gravité relatif notamment aux conditions dans lesquelles les parties ont donné leur consentement, il doit écarter le contrat et ne peut régler le litige sur le terrain contractuel. Ainsi, lorsque le juge est saisi d'un litige relatif à l'exécution d'un contrat, les parties à ce contrat ne peuvent invoquer un manquement aux règles de passation, ni le juge le relever d'office, aux fins d'écarter le contrat pour le règlement du litige. Par exception, il en va autrement lorsque, eu égard d'une part à la gravité de l'illégalité et d'autre part aux circonstances dans lesquelles elle a été commise, le litige ne peut être réglé sur le fondement de ce contrat.

12. En l'espèce, la société Kobra sécurité fait valoir que le centre hospitalier ne lui a pas communiqué toutes les informations relatives à la reprise du personnel ce qui lui a occasionné une perte financière d'un montant de 635.597 euros sur trois ans. Il résulte de l'instruction que le centre hospitalier avait informé la société Kobra en amont de la signature du marché de ce que les informations relatives à la reprise du personnel ne seraient communiquées qu'après la passation. Forte de cette information, ladite société a elle-même fixé le coût annuel des prestations relatives à la reprise du personnel dans l'acte d'engagement du 10 décembre 2015 et a donné son consentement à l'exécution du contrat en ces termes. Il résulte de l'instruction que la société Kobra a fait le choix d'entrer en relation contractuelle en l'absence de cette information. Responsable des conditions dans lesquelles elle a donné son consentement, elle a commis une erreur qui ne peut être regardée comme ayant présenté un caractère excusable de nature à justifier la nullité du contrat et ne peut utilement se prévaloir du manquement de son co-contractant pour solliciter le paiement des sommes demandées. Dès lors, eu égard au principe de loyauté des relations contractuelles, le seul vice allégué ne saurait être regardé comme d'une gravité telle que le juge doive écarter le contrat pour régler le litige. Par suite, le moyen sera écarté.

13. En second lieu, lorsqu'un candidat à l'attribution d'un contrat public demande la réparation du préjudice né de son éviction irrégulière de ce contrat et qu'il existe un lien direct de causalité entre la faute résultant de l'irrégularité et les préjudices invoqués par le requérant à cause de son éviction, il appartient au juge de vérifier si le candidat était ou non dépourvu de toute chance de remporter le contrat. En l'absence de toute chance, il n'a droit à aucune indemnité. Dans le cas contraire, il a droit en principe au remboursement des frais qu'il a engagés pour présenter son offre. Il convient en outre de rechercher si le candidat irrégulièrement évincé avait des chances sérieuses d'emporter le contrat conclu avec un autre candidat. Si tel est le cas, il a droit à être indemnisé de son manque à gagner, qui inclut nécessairement, puisqu'ils ont été intégrés dans ses charges, les frais de présentation de l'offre. Il revient au demandeur d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge la réalité du préjudice subi.

14. La société Kobra sécurité affirme qu'elle a subi une perte de chance d'obtenir le marché du centre hospitalier initié en 2019, car son co-contractant l'a mise dans l'incapacité de joindre une attestation de régularité sociale et fiscale lors de l'appel d'offre. Dès lors qu'elle ne verse aucune pièce de nature à démontrer qu'elle disposait d'une chance sérieuse d'emporter ce marché, le moyen ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la société Kobra sécurité est uniquement fondée à solliciter le versement des intérêts moratoires, de leur capitalisation, des frais de recouvrement, ainsi que des intérêts compensatoires.

Sur les frais irrépétibles

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de la Guadeloupe le versement d'une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de la Guadeloupe est condamné à verser à la société Kobra sécurité la somme de 28.349,82 euros correspondante aux intérêts moratoires au taux légal dus sur la somme de 654.034,13 euros. Ces intérêts produiront eux-mêmes capitalisation.

Article 2 : Le centre hospitalier de la Guadeloupe est condamné à verser à la société Kobra sécurité la somme de 40 euros au titre de l'indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement.

Article 3 : Le centre hospitalier de la Guadeloupe est condamné à verser à la société Kobra sécurité la somme de 10 000 euros au titre des intérêts compensatoires.

Article 4 : Le centre hospitalier de la Guadeloupe versera à la société Kobra sécurité la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société Kobra sécurité et au centre hospitalier de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 15 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- M Santoni, président,

- Mme Ceccarelli, première conseillère,

- Mme Bakhta, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

C. CECCARELLI

Le président,

Signé

JL. SANTONI

La greffière

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au Ministère de la Santé et de l'Accès aux soins, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Signé

M-L. Corneille

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