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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2300316

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2300316

mardi 18 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2300316
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantERNST & YOUNG SOCIETE D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 15 mars et 28 décembre 2023, la société à responsabilité limitée Protect Company, représentée par Me Szwarcbart-Hubert demande au tribunal :

1°) de condamner le Grand port maritime de la Guadeloupe à lui verser la somme de 215 928 euros en réparation du préjudice résultant de son éviction irrégulière du marché relatif aux prestations de protection nécessaires à la sûreté et sécurité du Grand port maritime de la Guadeloupe ;

2°) de mettre à la charge du Grand port maritime de la Guadeloupe la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de réserver les dépens.

Elle soutient que :

- l'offre retenue est irrégulière dès lors qu'elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-9 du code de la sécurité intérieure et l'article 1er du cahier des charges techniques particulières ;

- elle est irrégulière dès lors qu'elle ne respecte pas les dispositions conventionnelles relatives à la reprise du personnel, mentionnées à l'article 6 du cahier des clauses administratives particulières et l'article 9 du cahier des charges techniques particulières ;

- l'offre retenue est anormalement basse ;

- son offre ayant été classée en deuxième position, elle est fondée à demander la somme de 215 928 euros au titre de son manque à gagner.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 19 avril 2023 et 8 février 2024, le Grand port maritime de la Guadeloupe, représenté par Me Briec, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société requérante la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens de la requête sont infondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Créantor, rapporteure publique,

- et les observations de Me Szwarcbart-Hubert, représentant la société requérante, ainsi que les observations de Me Gédéon, substituant Me Briec, représentant le Grand port maritime de la Guadeloupe.

Considérant ce qui suit :

1. Le 13 janvier 2022, le Grand port maritime de la Guadeloupe a lancé une procédure adaptée en vue de l'attribution d'un marché relatif aux prestations de protection nécessaires à la sûreté et sécurité du Grand port Maritime de la Guadeloupe, comprenant notamment un lot n°1 " Gardiennage, surveillance et sécurité de l'ensemble des sites du GPMG ". A l'issue de la procédure de passation, le lot n°1 a été attribué à la société Cyno Garde. Classée en seconde position, la société à responsabilité limitée Protect Company s'est vu notifier le rejet de son offre par un courrier en date du 16 mars 2022. Par courrier remis en mains propres le 6 mars 2023, la société Protect Company a adressé un recours indemnitaire préalable au Grand port maritime de la Guadeloupe. Par la présente requête, la société Protect Company demande au tribunal de condamner le Grand port maritime de la Guadeloupe à lui verser la somme de 215 928 euros en réparation de son éviction irrégulière.

Sur le cadre du litige :

2. Indépendamment des actions dont disposent les parties à un contrat administratif et des actions ouvertes devant le juge de l'excès de pouvoir contre les clauses réglementaires d'un contrat ou devant le juge du référé contractuel sur le fondement des articles L. 551-13 et suivants du code de justice administrative, tout tiers à un contrat administratif susceptible d'être lésé dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine par sa passation ou ses clauses est recevable à former devant le juge du contrat un recours de pleine juridiction contestant la validité du contrat ou de certaines de ses clauses non réglementaires qui en sont divisibles. La légalité du choix du cocontractant, de la délibération autorisant la conclusion du contrat et de la décision de le signer, ne peut être contestée qu'à l'occasion du recours ainsi défini. Le tiers agissant en qualité de concurrent évincé de la conclusion d'un contrat administratif ne peut ainsi, à l'appui d'un recours contestant la validité de ce contrat, utilement invoquer, outre les vices d'ordre public, que les manquements aux règles applicables à la passation de ce contrat qui sont en rapport direct avec son éviction.

3. En vue d'obtenir réparation de ses droits lésés, le concurrent évincé peut engager un recours de pleine juridiction, tendant exclusivement à une indemnisation du préjudice subi à raison de l'illégalité de la conclusion du contrat dont il a été évincé. Il appartient au juge, si cette irrégularité est établie, de vérifier qu'il existe un lien direct de causalité entre la faute en résultant et les préjudices dont le candidat demande l'indemnisation. Il s'ensuit que lorsque l'irrégularité ayant affecté la procédure de passation n'a pas été la cause directe de l'éviction du candidat, il n'y a pas de lien direct de causalité entre la faute résultant de l'irrégularité et les préjudices invoqués par le requérant à raison de son éviction. Sa demande de réparation des préjudices allégués ne peut alors qu'être rejetée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la régularité de l'offre retenue :

4. A titre liminaire, aux termes de l'article L. 2152-1 du code de la commande publique : " L'acheteur écarte les offres irrégulières, inacceptables ou inappropriées ". Aux termes de l'article L. 2152-2 du même code : " Une offre irrégulière est une offre qui ne respecte pas les exigences formulées dans les documents de la consultation, en particulier parce qu'elle est incomplète, ou qui méconnaît la législation applicable notamment en matière sociale et environnementale ".

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-9 du code de la sécurité intérieure : " L'exercice d'une activité mentionnée à l'article L. 611-1 est subordonné à une autorisation distincte pour l'établissement principal et pour chaque établissement secondaire () ". Aux termes de l'article 1er du cahier des charges techniques particulières : " Le titulaire est obligatoirement une entreprise de surveillance et de gardiennage au sens de la loi règlementant les activités privées de sécurité et du décret relatif à l'autorisation administrative et au recrutement des personnels des entreprises de surveillance et de gardiennage, de transport de fonds et de protection de personnes. Il exerce ses missions dans le respect de la convention collective nationale des entreprises de prévention et de sécurité (CCNEPS). A ce titre, il doit avoir fait l'objet d'un arrêté d'autorisation de fonctionnement du CNAPS du ressort de chacun des établissements concernés par le présent marché. Le marché ne pourra être notifié sans que ce document ait été remis au pouvoir adjudicateur par la société retenue ".

6. La société requérante fait valoir que la société attributaire, retenue le 30 mars 2022, ne bénéficiait pas de l'autorisation de fonctionnement délivrée par le conseil national des activités privées de sécurités dès lors que la société a été immatriculée en Guadeloupe le 6 avril 2022 et n'a obtenu son autorisation de fonctionnement que le 15 avril 2022. Il résulte de l'instruction que postérieurement à l'attribution du marché, la société attributaire a immatriculé un établissement secondaire situé à Pointe-à-Pitre. Cependant, cet établissement, inexistant au stade de la passation et de l'attribution du marché en litige, ne peut être regardé comme un établissement concerné par le marché au sens de l'article 1er du CCTP précité. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la société requérante, les stipulations du cahier des charges techniques particulières précitées ne sauraient être interprétées comme exigeant que les entreprises candidates disposent d'un établissement, principal comme secondaire, immatriculé et autorisé, au sens des dispositions du code la sécurité intérieure, en Guadeloupe. Enfin, il résulte de l'instruction que la commission locale d'agrément et de contrôle Antilles Guyane du conseil national des activités privées de sécurité a délivré le 20 avril 2021 l'autorisation prévue à l'article L. 612-9 du code de la sécurité intérieure à la société Cyno Garde, pour son établissement principal attributaire du marché. Par suite, le moyen doit être écarté.

7. En second lieu, aux termes de l'article 6 du cahier des clauses administratives particulières : " Contrôle et respect de la réglementation du code du travail : Le titulaire devra respecter, comme il se doit, la législation en vigueur relative au Code du travail (durée légale du travail, travail dissimulé, etc.). Il devra transmettre au Grand Port Maritime de la Guadeloupe la liste limitative et nominative du personnel habilité à intervenir au sein de l'Etablissement Public Portuaire. Cette liste devra être tenue à jour, les modifications liées aux mouvements du personnel devront être signalées immédiatement au GPMG. A la suite de toutes commandes émises par le GPMG, le titulaire devra transmettre à celle-ci l'autorisation préfectorale individuelle relative à chaque agent de sécurité. Chaque agent devra porter en permanence les vêtements de travail règlementaire et appropriés ainsi que l'insigne distinctif de l'entreprise permettant leur identification. Chacun devra également être détenteur d'une carte ou d'un badge individuel avec photo validant son aptitude à exercer les fonctions pour lesquelles il est employé (cette carte ou ce badge pourra être demandé à tout moment par le GPMG). Dans l'hypothèse où un agent serait dans l'incapacité de présenter cette carte (ou ce badge) ou sa pièce d'identité, il pourra être fait application des pénalités correspondantes du CCTP ou des conditions de résiliation du marché ". Aux termes de l'article 9 du cahier des charges techniques particulières - Mesures spécifiques au lot 1 : " Le Titulaire du lot 1 est tenu de faire application de l'accord de reprise du personnel conformément à l'avenant du 28 janvier 2011 de l'accord du 5 mars 2002 qui régit la profession. Il devra démontrer sa capacité dans le cadre du volant horaire du présent marché de pouvoir proposer aux salariés du précédent marché des offres d'embauche dont le contenu correspond aux conditions de rémunération et de reprise d'ancienneté offertes par le marché du travail local. A cette fin, il est fourni en annexe la liste et les indications utiles des personnels transférables de la société sortante (Annexe 3). L'agent cynophile devra justifier d'une planification sur un programme continu de formation cynotechnique dans un centre reconnu ".

8. Compte tenu de ce qui a été dit au point 2 du présent jugement, la société requérante ne peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations précitées dès lors que celle-ci, à la supposer établie, ne constitue pas un manquement aux règles applicables à la passation du marché en litige, mais un manquement aux obligations de la société attributaire dans le cadre de l'exécution de celui-ci.

En ce qui concerne le caractère anormalement bas de l'offre retenue :

9. Aux termes de l'article L. 2152-5 du code de la commande publique : " Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ". L'article L. 2152-6 de ce même code dispose que : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. Lorsque une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre. Si, après vérification des justifications fournies par l'opérateur économique, l'acheteur établit que l'offre est anormalement basse, il la rejette dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat ".

10. Quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe à l'entité adjudicatrice qui constate qu'une offre paraît anormalement basse de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient à l'entité adjudicatrice de rejeter l'offre, sauf à porter atteinte à l'égalité entre les candidats à l'attribution d'un marché public. Pour contrôler le caractère anormalement bas ou non d'une offre, le juge du contrat ne peut se borner à relever un écart de prix important entre cette offre et d'autres offres que les explications fournies par le candidat ne sont pas de nature à justifier sans rechercher si le prix en cause est en lui-même manifestement sous-évalué et, ainsi, susceptible de compromettre la bonne exécution du marché.

11. La société requérante soutient que l'offre retenue est anormalement basse, dès lors que l'écart entre son offre et l'offre retenue s'élève à 30%, traduisant un prix incompréhensible compte tenu des coûts de revient de la profession, notamment au regard de l'accord de revalorisation de salaire minimaux signé le 19 septembre 2022 et l'arrêté en date du 19 décembre 2022 du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion. D'une part, il résulte de l'instruction que le pourcentage d'écart entre les deux offres s'élève à 27%, en prenant le prix de la société requérante comme valeur de référence. Ce seul écart n'est pas, à lui seul, de nature à caractériser le caractère anormalement bas de l'offre retenue par l'entité adjudicatrice. Si la société requérante se prévaut de l'évolution des coûts de revient de la profession, notamment en application de l'accord collectif relatif aux revalorisations salariales dans la branche des entreprises de prévention de sécurité, cet accord collectif est postérieur à l'attribution du marché en litige. Enfin, la circonstance qu'un mouvement de grève ait eu lieu au sein du personnel de la société attributaire pendant l'exécution du marché ne saurait révéler que le prix de l'offre retenue était manifestement sous-évalué et, ainsi, susceptible de compromettre la bonne exécution du marché. Au surplus, il résulte de l'instruction qu'en application de l'article L. 2152-6 du code de la commande publique, l'entité adjudicatrice a exigé des précisions sur le montant de son offre, estimées satisfaisantes. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède, qu'en l'absence de tout manquement aux règles applicables à la passation du marché en litige, les conclusions indemnitaires de la société Protect Company ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du Grand port maritime de la Guadeloupe, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Protect Company demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société requérante la somme demandée par le Grand port maritime de la Guadeloupe au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société à responsabilité limitée Protect Company est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du Grand port maritime de la Guadeloupe présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Protect Company et au Grand port maritime de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 4 février 2025, à laquelle siégeaient :

M. Jean-Laurent Santoni, président,

Mme Charlotte Ceccarelli, première conseillère,

Mme Kenza Bakhta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 février 2025.

La rapporteure,

Signé

K. A

Le président,

Signé

J-L. SANTONI

La greffière,

Signé

A. CETOL

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

L' adjointe de la greffière en Chef,

Signé

A. CETOL0

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