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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2300907

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2300907

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2300907
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantARMAND LIONEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 25 juillet 2023 et le 24 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Lionel Armand, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2023 par lequel le préfet de la Guadeloupe l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe, sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire, à titre subsidiaire, de lui accorder un délai supplémentaire de six mois pour quitter le territoire national ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence dès lors que son auteur ne justifie pas d'une délégation de signature l'habilitant à la signer ;

- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen particulier de la situation personnelle du requérant ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit du requérant à être entendu, en méconnaissance des dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, car il devait être regardé comme en situation régulière sur le territoire français dès lors qu'il a demandé l'asile dès son audition en rétention ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde relative des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de la situation au Cameroun ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant obligation de quitter le territoire français, elle-même illégale ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet n'établit pas le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est suspendue du fait de l'exercice de son recours ;

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant obligation de quitter le territoire français, elle-même illégale ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence dès lors que son auteur ne justifie pas d'une délégation de signature l'habilitant à la signer ;

- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen particulier de la situation personnelle du requérant ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des circonstances humanitaires.

La procédure a été communiquée au préfet de la Guadeloupe, qui n'a pas produit d'observations en défense, malgré une mise en demeure en ce sens envoyée le 12 avril 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 décembre 2023.

Par ordonnance du 30 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 19 février 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2300902 par laquelle le juge des référés a rejeté la requête présentée par M. A.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1406 du 18 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à 1'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Le Roux.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant camerounais né le 12 mars 1996, déclare être entré en France au mois de juin 2023, sans pouvoir justifier d'une entrée régulière. Le 25 juin 2023, il a été entendu et placé en retenue pour vérification du droit de circulation ou de séjour par les services de police nationale. M. A, qui n'était pas en possession d'un document l'autorisant à circuler librement ou à séjourner en France, s'est vu notifier par le préfet de la Guadeloupe un arrêté du 25 juin 2023, prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant son pays d'origine ou tout pays pour lequel il établit être légalement admissible comme pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 25 juin 2023.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable en Guadeloupe en application des dispositions de l'article L. 591-2 du même code : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande () ". Aux termes de l'article L. 541-1 de ce même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Ces dispositions ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une première demande d'admission au séjour au titre de l'asile formulée par un étranger à l'occasion de son interpellation pour entrer irrégulière sur le territoire français. Par voie de conséquence, elles font légalement obstacle à ce que le préfet fasse obligation de quitter le territoire français avant d'avoir statué sur cette demande d'admission au séjour au titre de l'asile.

3. En outre, aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ".

4. En l'espèce, à l'appui de sa requête, M. A soutient avoir fait état de ses craintes pour sa vie et sa sécurité en cas de retour dans son pays d'origine, et de son souhait de demander l'asile, dès son audition par les services de la gendarmerie nationale le 25 juin 2023, sans que les services de police ne l'aient mis en mesure de déposer une demande d'asile. Une copie de cette requête a été communiquée le 1er août 2023 au préfet de la Guadeloupe, qui a été mis en demeure de produire un mémoire en défense. Cette mise en demeure est demeurée sans effet, et la seule circonstance que l'arrêté litigieux mentionne que M. A ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière ne saurait révéler l'inexactitude des faits allégués par M. A, qui ne ressort, en outre, d'aucune autre pièce versée au dossier. Dans ces conditions, le préfet de la Guadeloupe doit être réputé avoir admis leur exactitude matérielle conformément aux dispositions précitées de l'article R. 612-6 du code de justice administrative. Ainsi, M. A, dont il est constant qu'il était entré sur le territoire français depuis moins de quatre-vingt-dix jours à la date de son interpellation, doit être regardé comme ayant fait état de craintes de retour dans son pays d'origine et de sa volonté de déposer une demande d'asile sur ce fondement avant l'adoption de l'arrêté litigieux par le préfet de la Guadeloupe. Par suite, le préfet de la Guadeloupe a commis une erreur de droit en adoptant une décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de M. A avant qu'il ait pu déposer une demande d'asile et que celle-ci soit examinée par les services compétents.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an doivent être annulées.

Sur les injonctions et les astreintes :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ".

7. L'exécution du présent jugement implique seulement, eu égard au motif d'annulation retenu, que la demande de M. A soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois, à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 25 juin 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe de procéder au réexamen du droit au séjour de M. A dans le délai d'un mois, à compter de la notification du présent jugement, et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 200 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 25 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme Le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

Signé

J. LE ROUX

Le président,

Signé

S. GOUÈS

La greffière,

Signé

L. LUBINO

La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef

Signé

A. CETOL

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