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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2300939

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2300939

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2300939
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBALADDA GOURANTON & PRADINES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 août 2023 et le 7 octobre 2023, la Société communale de Saint-Martin , représentée par la SCP Baladda Gouranton et Pradines, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures:

1°) d'annuler la décision du 3 juillet 2023 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui accorder le concours de la force publique en vue de l'expulsion de Mme B A ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui accorder le concours de la force publique en vue de l'expulsion de Mme A, au plus tard au 30 novembre 2023, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à compter du 1er décembre 2023 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le risque de trouble à l'ordre public n'est pas établi. Le refus n'est fondé sur aucun élément actualisé et circonstancié.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 septembre 2023, le préfet de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il existe un risque de trouble à l'ordre public ;

- la SEMSAMAR ne justifie pas du respect des dispositions de l'article 1719 du code civil.

Par un mémoire enregistré le 7 octobre 2023, la SEMSAMAR soutient que les éléments figurant au rapport de gendarmerie du 12 avril 2023 sont en contradiction avec la situation de Mme A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gouès, président ;

- les observations de Me Charline Rejou, de la SCP Baladda Gouranton et Pradines, et représentant la SEMSAMAR.

Le préfet n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Le 13 mars 2020, la SEMSAMAR a donné à bail à Mme A un logement situé au 403 résidence la Liane de Jade Saint-Jean à Petit-Bourg. Par un jugement du 29 juin 2021, le tribunal judiciaire de Pointe-à-Pitre a ordonné l'expulsion de Mme A et de tous occupants de son chef de ce logement. Mme A ayant persisté à se maintenir dans les lieux malgré un commandement de quitter les lieux en date du 26 juillet 2021, la SEMSAMAR a par huissier de justice sollicité le concours de la force publique le 12 octobre 2021 notifié au préfet le même jour. Par une décision du 3 juillet 2023 dont la SEMSAMAR demande l'annulation le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui accorder le concours de la force publique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution prévoit que : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires ". Aux termes de l'article L. 411-1 : " Sauf disposition spéciale, l'expulsion d'un immeuble ou d'un lieu habité ne peut être poursuivie qu'en vertu d'une décision de justice ou d'un procès- verbal de conciliation exécutoire et après signification d'un commandement d'avoir à libérer les locaux ". Le contenu obligatoire de cet acte de commandement est défini par voie réglementaire. Enfin, aux termes de l'article R. 153-1 : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles le commissaire de justice a procédé et des difficultés d'exécution. / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus ".

3. Toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire statuant sur la demande d'expulsion ou sur la demande de délai pour quitter les lieux et telles que l'exécution de l'expulsion serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d'octroi de la force publique il appartient au juge de rechercher si l'appréciation à laquelle s'est livrée l'administration sur la nature et l'ampleur des troubles à l'ordre public susceptibles d'être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l'expulsion des occupants compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l'ayant ordonné, ou ayant statué sur la demande de délai pour quitter les lieux, n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

4. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

5. Pour refuser l'octroi du concours de la force publique à la société SEMSAMAR en vue de l'expulsion de Mme A, le préfet de la Guadeloupe fait valoir qu'une enquête de gendarmerie du 12 avril 2023 avait conclu à l'existence d'un risque de trouble à l'ordre public dès lors la famille de Mme A est composée de trois enfants dont sa fille enceinte, un enfant en bas âge et son fils majeur sans emploi, défavorablement connu des services de police et ayant provoqué des séquences de violences avec hospitalisation d'office à répétition. Toutefois, il résulte de l'instruction notamment d'un rapport social en date du 14 juin 2021 que Mme A, âgée de 28 ans, vit seule avec un enfant de 10 ans scolarisé. Ainsi, aucun élément du dossier ne permet d'établir l'existence de considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre justifiant légalement la décision de refus opposée par le préfet de la Guadeloupe. Ainsi, le motif retenu dans la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Pour établir que la décision attaquée était légale, le préfet de la Guadeloupe évoque, dans son mémoire en défense communiqué à la SEMSAMAR, le motif tiré de la méconnaissance par le bailleur de ses obligations tirés de l'article 1719 du code civil. Toutefois, aucune disposition légale ou réglementaire ne permet au préfet de se prévaloir d'un motif tiré du non-respect des dispositions de l'article 1719 du code civil pour refuser d'accorder le concours de la force publique.

7. Ainsi, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de la Guadeloupe aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ce motif. Il n'y a dès lors pas lieu de procéder à une substitution de motifs.

8. Il suit de là que la SEMSAMAR est fondée à demander l'annulation de la décision du 3 juillet 2023 par laquelle le préfet de la Guadeloupe a refusé de lui accorder le concours de la force publique en vue de l'expulsion de Mme A.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de la Guadeloupe d'accorder le concours de la force publique à la SEMSAMAR, dans un délai de trois mois, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 3 juillet 2023 est annulée

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guadeloupe d'accorder le concours de la force publique à la SEMSAMAR en vue de l'expulsion de Mme A, dans un délai de trois mois.

Article 3 : L'Etat versera à la SEMSAMAR une somme de 1 500 euros, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la Société communale de Saint-Martin et au Préfet de la Guadeloupe.

Délibéré après l'audience du 6 mars 2024 , à laquelle siégeaient :

M. Gouès, président,

Mme le Roux, conseillère,

Mme Sollier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

Le président,

Signé :

S. GOUÈSL'assesseure la plus ancienne,

Signé :

J. LE ROUX La greffière,

Signé :

L. LUBINO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en Chef,

Signé :

M-L CORNEILLE

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