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AccueilJurisprudence administrativeN° TA105-2301195

Tribunal Administratif de la Guadeloupe — Décision N° TA105-2301195

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guadeloupe
SectionTribunal Administratif de la Guadeloupe
N° DossierTA105-2301195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique
Avocat requérantMATHURIN KANCEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 septembre 2023, Mme B A, représentée par Me Mathurin-Kancel, demande au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 août 2023 par laquelle le président du conseil départemental de la Guadeloupe a rejeté son recours administratif et confirmé l'indu d'un montant de 1 511,94 euros mis à sa charge, ensemble le titre de recettes exécutoire du 17 août 2022 de 1 511,94 euros réduit du montant initial de 2 823,90 euros ;

2°) de prononcer la décharge de la somme de 2 823,90 euros pour la période des mois d'août à décembre 2020, de lui accorder la remise gracieuse de la totalité de sa dette et de lui rembourser les sommes déjà retenues ;

3°) de condamner le Conseil départemental à lui verser des dommages et intérêts en réparation du harcèlement moral, physique et financier qu'elle a subi depuis trois ans ;

4°) de mettre à la charge du conseil départemental de la Guadeloupe la somme de 1 500 euros à verser à Me Mathurin-Kancel, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de renonciation de Me Mathurin-Kancel, au bénéfice de l'aide juridictionnelle par application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête doit être regardée comme recevable dès lors qu'il n'est pas établi la date à laquelle elle a été destinataire du titre exécutoire ;

- la caisse d'allocations familiales de la Guadeloupe n'a pas tenu compte des informations produites pour le calcul de ses droits ; elle a commis une erreur de lecture de date sur ses bulletins de paie canadiens en se trompant dans le calcul de ses ressources, car les dates au Canada s'écrivent MM/C ;

- la Caisse estime sans preuve qu'elle était en activité salariée pour la période d'août à décembre 2020 ; malgré la transmission de ses bulletins de paie par un traducteur assermenté, la Caisse a maintenu sa décision et n'a pas procédé à l'annulation de sa dette ;

- la décision du 23 août 2023 est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2023, le conseil départemental de la Guadeloupe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable compte tenu de la tardiveté du recours administratif préalable obligatoire ;

- l'indu est fondé.

La requête a été communiquée, le 20 octobre 2023, à la caisse d'allocations familiales de la Guadeloupe et de Saint-Martin, qui n'a produit ni les pièces du dossier, ni de mémoire, malgré une mise en demeure, en date du 8 février 2024, et la demande renouvelée de pièces par lettre du 23 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Sabatier-Raffin, par une décision du 6 septembre 2022, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges visés audit article.

Le magistrat désigné a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, et en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, en présence de la greffière d'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sabatier-Raffin ;

- les observations orales de Me Mathurin-Kancel, représentant Mme A ;

- et les observations orales de la représentante du conseil départemental de la Guadeloupe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Une note en délibéré, présentée pour Mme A, qui reprend les conclusions et moyens développés lors des débats à l'audience, a été enregistrée le 24 octobre 2024, mais n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Ayant résidé en 2019 et travaillé au Canada, Mme A a bénéficié de l'allocation du revenu de solidarité des mois d'août 2020 à septembre 2021, à son retour, au mois de juillet 2020, du Canada en Guadeloupe. A la demande de la caisse d'allocations familiales de la Guadeloupe, elle a communiqué ses fiches de paie éditées en anglais pour la période du 17 février au 10 mai 2020. Au mois de décembre 2020, à la suite d'une mise à jour du dossier de l'allocataire, la caisse d'allocations familiales a constaté un indu d'un montant initial de 2 823,90 euros, ramené, par suite des retenues effectuées, à la somme de 1 511,94 euros pour la période du 1er août au 31 décembre 2020, et lui a demandé la traduction en français de ses bulletins de salaire canadiens. Un titre exécutoire du montant de 1 511,94 euros a été émis le 17 août 2022 par le conseil départemental de la Guadeloupe pour recouvrement. Puis, en réponse à son recours en contestation de la dette en date du 3 avril 2023, dont l'administration a accusé réception par un courriel du 11 avril 2023, le président du Conseil départemental a rejeté sa demande par une décision du 23 août 2023, notamment son recours administratif du 3 avril 2023, et lui a confirmé l'indu de revenu de solidarité active d'un montant de 1 511,94 euros pour la période du 1er août au 31 décembre 2020. Par la présente requête, Mme A demande au Tribunal d'annuler cette décision et de prononcer la décharge de l'indu mis à sa charge ainsi que de lui rembourser les sommes retenues. Enfin, au jours de l'audience, la requérante demande également à bénéficier de l'aide juridictionnelle.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : "Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ().".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions précitées.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le conseil départemental de la Guadeloupe :

4. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : "La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. / ().". Et aux termes de l'article R. 421-5 du même code : "Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision.".

5. Aux termes de l'article L. 262-46 du code de l'action sociale et des familles, dans sa rédaction applicable au litige : "Tout paiement indu de revenu de solidarité active est récupéré par l'organisme chargé du service de celui-ci ainsi que, dans les conditions définies au présent article, par les collectivités débitrices du revenu de solidarité active. / Toute réclamation dirigée contre une décision de récupération de l'indu, le dépôt d'une demande de remise ou de réduction de créance ainsi que les recours administratifs et contentieux, y compris en appel, contre les décisions prises sur ces réclamations et demandes ont un caractère suspensif. / Sauf si le bénéficiaire opte pour le remboursement de l'indu en une seule fois, l'organisme mentionné au premier alinéa procède au recouvrement de tout paiement indu de revenu de solidarité active par retenues sur les montants à échoir. / A défaut, l'organisme mentionné au premier alinéa peut également, dans des conditions fixées par décret, procéder à la récupération de l'indu par retenues sur les échéances à venir dues au titre des prestations familiales, de l'allocation de logement et de la prime d'activité mentionnées, respectivement, aux articles L. 511-1, L. 831-1 et L. 841-1 du code de la sécurité sociale, au titre des prestations mentionnées au titre II du livre VIII du même code ainsi qu'au titre de l'aide personnalisée au logement mentionnée à l'article L. 351-1 du code de la construction et de l'habitation. / () Après la mise en œuvre de la procédure de recouvrement sur prestations à échoir, l'organisme chargé du service du revenu de solidarité active transmet, dans des conditions définies par la convention mentionnée au I de l'article L. 262-25 du présent code, les créances du département au président du conseil départemental. () Le président du conseil départemental constate la créance du département et transmet au payeur départemental le titre de recettes correspondant pour le recouvrement. ()". Aux termes de l'article L. 262-47 du même code : "Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil départemental. Ce recours est, dans les conditions et limites prévues par la convention mentionnée à l'article L. 262-25, soumis pour avis à la commission de recours amiable qui connaît des réclamations relevant de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. Les modalités d'examen du recours sont définies par décret en Conseil d'État. / Ce décret détermine également les conditions dans lesquelles les associations régulièrement constituées depuis cinq ans au moins pour œuvrer dans les domaines de l'insertion et de la lutte contre l'exclusion et la pauvreté peuvent exercer les recours prévus au premier alinéa du présent article en faveur du foyer, sous réserve de l'accord écrit du bénéficiaire.". Aux termes de l'article

R. 262-88 dudit code : "Le recours administratif préalable mentionné à l'article L. 262-47 est adressé par le bénéficiaire au président du conseil départemental dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision contestée. Il motive sa réclamation. / Le recours présenté par une association en application de l'article L. 262-47 n'est recevable que s'il est accompagné d'une lettre de l'intéressé donnant mandat à l'association d'agir en son nom.". Et l'article

R. 262-91 de ce code dispose que : "Les décisions relatives au revenu de solidarité active mentionnent les voies de recours ouvertes aux bénéficiaires et précisent les modalités du recours administratif préalable institué par l'article L. 262-47.".

6. Enfin, aux termes de l'article L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales : "1° En l'absence de contestation, le titre de recettes individuel ou collectif émis par la collectivité territoriale ou l'établissement public local permet l'exécution forcée d'office contre le débiteur. / Toutefois, l'introduction devant une juridiction de l'instance ayant pour objet de contester le bien-fondé d'une créance assise et liquidée par une collectivité territoriale ou un établissement public local suspend la force exécutoire du titre. / L'action dont dispose le débiteur d'une créance assise et liquidée par une collectivité territoriale ou un établissement public local pour contester directement devant la juridiction compétente le bien-fondé de ladite créance se prescrit dans le délai de deux mois à compter de la réception du titre exécutoire ou, à défaut, du premier acte procédant de ce titre ou de la notification d'un acte de poursuite. / 2° La contestation qui porte sur la régularité d'un acte de poursuite est présentée selon les modalités prévues à l'article L. 281 du livre des procédures fiscales. La revendication par une tierce personne d'objets saisis s'effectue selon les modalités prévues à l'article L. 283 du même livre. ().".

7. Il résulte des dispositions précitées qu'une décision de récupération d'un indu de revenu de solidarité active prise par le président du conseil départemental, ou par délégation de celui-ci ne peut, à peine d'irrecevabilité, faire l'objet d'un recours contentieux sans qu'ait été préalablement exercé un recours administratif auprès de cette autorité. Si la recevabilité d'un recours contentieux dirigé contre le titre exécutoire émis pour recouvrer un indu de revenu de solidarité active n'est pas subordonnée à l'exercice d'un recours administratif préalable, le débiteur ne peut toutefois, à l'occasion d'un tel recours, contester devant le juge administratif le bien-fondé de cet indu en l'absence de tout recours préalable saisissant de cette contestation le président du conseil départemental.

8. En l'espèce, le conseil départemental oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté du recours administratif préalable obligatoire de Mme A daté du 3 avril 2023, à l'encontre du titre exécutoire de 1 511,94 euros émis le 17 août 2022. Si l'état liquidatif du 17 août 2022 et le titre de recettes exécutoire du même jour précisaient, chacun, que, dans les cas où elle souhaitait les contester, elle devait obligatoirement former un recours contentieux auprès du Tribunal administratif dans un délai de deux mois suivant la notification, toutefois, et quand bien même le président du Conseil départemental fait valoir que ces actes ont été notifiés à la requérante, il n'établit pas la date à laquelle ils ont été régulièrement notifiés à l'intéressée. En outre, tel que rappelé au point précédent, la recevabilité d'un recours contentieux dirigé contre le titre exécutoire émis pour recouvrer un indu de revenu de solidarité active n'est pas subordonnée à l'exercice d'un recours administratif préalable. Si le Conseil départemental reproche à Mme A de ne pas avoir formulé un recours administratif préalable obligatoire contre le titre exécutoire émis à son encontre le 17 août 2022, un tel contentieux, ainsi qu'il vient d'être dit, n'est pas soumis à l'exercice d'un recours administratif préalable. Par ailleurs, l'administration fait valoir que Mme A n'a pas récupéré la lettre avec avis de réception, en produisant la preuve électronique de dépôt d'acheminement de cette lettre recommandée avec avis de réception, postée le 3 octobre 2022, présentée pour la première fois le 6 octobre 2022 et non réclamée par Mme A. Mais, le Conseil départemental ne précise pas l'objet de ce courrier, notamment s'il se rapporte au titre exécutoire contesté, malgré l'invitation, faite le 23 août 2024, à produire la copie du courrier posté, et quel aurait été le contenu du pli, qui comporterait, au titre du "contenu de l'envoi", un "document de 96 pages", tel que mentionné dans la preuve électronique de dépôt d'acheminement. Au cours des débats à l'audience, afin de contester la fin de non-recevoir qui lui est opposée, le conseil de Mme A rappelle le principe de sécurité juridique, qui ne permet plus au destinataire d'une décision d'exercer un recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable, limité à un an, à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance. En l'absence de preuve permettant au Conseil départemental d'établir la date à laquelle Mme A a été destinataire du titre exécutoire, et même si la notification d'une telle décision lui a permis de connaître les voies et délais de recours, le délai de deux mois ne saurait dès lors lui être opposé. En conséquence, à considérer le délai raisonnable d'un an à compter de la connaissance de la décision prise à son encontre, le 3 avril 2023, la requérante a contesté cet indu et a reçu, en retour, le 11 avril suivant, un courriel accusant réception de la demande, qui émanait du secrétariat de la direction de l'allocation, lui indiquant que sa "réclamation" serait transmise au service compétent. En ce sens, la condition du recours administratif préalable à destination du président du conseil départemental ne peut être considérée comme n'ayant pas été remplie. Par suite, en tout état de cause, et alors qu'il résulte de l'instruction que Mme A a exercé un recours administratif préalable obligatoire le 3 avril 2023, la fin de non-recevoir opposée par le président du conseil départemental en défense, tirée de la tardiveté du recours administratif préalable obligatoire, ne peut être accueillie.

Sur le bien-fondé de l'indu :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 111-1 du code de l'action sociale et des familles : "L'usage de la langue française est prescrit dans les échanges entre le public et l'administration, conformément aux dispositions de la loi no 94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française.". Cet article se borne, à des fins essentiellement pédagogiques, à en signaler l'existence et l'intérêt pour le lecteur du code à cet endroit précis en lui indiquant qu'il découle de cette loi une obligation d'user de la langue française dans les échanges entre le public et l'administration. Ces dispositions font également obligation aux pétitionnaires d'adresser à l'administration des demandes rédigées en langue française et que s'ils peuvent joindre à ces demandes des pièces rédigées dans une autre langue, l'administration peut exiger la traduction de ces pièces lorsque cela lui était nécessaire pour procéder à un examen éclairé.

10. L'administration doit être regardée comme soutenant que la contestation de l'indu de revenu de solidarité active est encadrée et doit obéir au respect de l'utilisation de la langue française. S'il résulte de l'instruction que Mme A a produit en effet ses bulletins de paie en langue anglaise et a constaté que ses revenus déclarés ne correspondaient pas à la période retenue par la Caisse d'allocations familiales, chargée de l'instruction et du suivi du dossier, cette situation est sans incidence sur la contestation par la requérante de l'indu mise à sa charge, dès lors qu'elle a transmis ensuite à la Caisse, en réponse à la demande de celle-ci, ses bulletins de paie traduits par un traducteur assermenté afin que ses droits à l'allocation en litige soient réétudiés. Par suite, le moyen ainsi soulevé par le conseil départemental doit être écarté.

11. En second lieux, aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : "Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre. ().". Le deuxième alinéa de l'article L. 262-3 de ce code dispose que : "L'ensemble des ressources du foyer, y compris celles qui sont mentionnées à l'article L. 132-1, est pris en compte pour le calcul du revenu de solidarité active, dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'Etat ().". L'article R. 262-6 du même code précise que : "Les ressources prises en compte pour la détermination du montant du revenu de solidarité active comprennent, sous les réserves et selon les modalités figurant dans ce chapitre du code, l'ensemble des ressources, de quelque nature qu'elles soient, de toutes les personnes composant le foyer, et notamment les avantages en nature ainsi que les revenus procurés par des biens mobiliers et immobiliers et par des capitaux.". L'article R. 262-37 dudit code prévoit que : "Le bénéficiaire de l'allocation de revenu de solidarité active est tenu de faire connaître à l'organisme chargé du service de la prestation toutes informations relatives à sa résidence, à sa situation de famille, aux activités, aux ressources et aux biens des membres du foyer ; il doit faire connaître à cet organisme tout changement intervenu dans l'un ou l'autre de ces éléments.". Enfin, aux termes de l'article L. 262-46 de ce même code, dans sa rédaction applicable au litige : "Tout paiement indu de revenu de solidarité active est récupéré par l'organisme chargé du service de celui-ci ainsi que, dans les conditions définies au présent article, par les collectivités débitrices du revenu de solidarité active. / (). / La créance peut être remise ou réduite par le président du conseil départemental en cas de bonne foi ou de précarité de la situation du débiteur, sauf si cette créance résulte d'une manœuvre frauduleuse ou d'une fausse déclaration.". Il résulte de ces dispositions qu'un allocataire du revenu de solidarité active ne peut bénéficier d'une remise gracieuse de la dette résultant d'un paiement indu d'allocation, quelle que soit la précarité de sa situation, lorsque l'indu trouve sa cause dans une manœuvre frauduleuse de sa part ou dans une fausse déclaration, laquelle doit s'entendre comme désignant les inexactitudes ou omissions qui procèdent d'une volonté de dissimulation de l'allocataire caractérisant de sa part un manquement à ses obligations déclaratives.

12. L'indu réclamé à Mme A porte sur la période du 1er août au 31 décembre 2020, au motif, selon la décision du 23 août 2023, d'avoir "indiqué avoir été salariée à l'étranger sur la période d'août 2020 à octobre 2020", d'où la créance générée. Or, le formulaire, rempli par la requérante et réceptionné par la Caisse d'allocations familiales le 23 octobre 2020, mentionne que la requérante a perçu des "mois de mai à juillet 2020 les montants de 1 681 euros, 1 423 euros et 0 euro", qu'elle est "sans activité salariée depuis le 29 mai/juin 2020", en précisant qu'elle a été "salariée à l'étranger à partir de février 2019 jusqu'au 28 mai 2020. Ma [Sa] dernière fiche de paie date du 5 juin 2020 et n'ai [n'a] pas reçu de revenu, ni de chômage pour le mois de juillet.". Pour établir sa situation, elle produit sa carte d'embarquement, datée du 7 juillet 2020, de Montréal (Canada) à destination de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), via l'aéroport Paris-Charles de Gaulle le 8 juillet 2020. Au mois de mars 2023, Mme A a communiqué ses bulletins de paie traduits en français, dès que sa situation financière lui a permis de payer un traducteur. Ainsi, les bulletins de paye, que la requérante produit, s'échelonnent de la période des mois de février à mai 2020 (rémunération du 17 février au 1er mars 2020 (du 17/2/2020 au 1er/3/2020 (français) ; pay period 2/17/2020 to 3/1/2020 (anglais)) ; du 2 au 15 mars 2020 (du 2/3/2020 au 15/3/2020 français) ; 3/2/2020 to 3/15/2020 (anglais)) ; du l6 au 29 mars 2020 (du 16/3/20220 au 29/3/2020 (français) ; 3/16/2020 to 3/29/2020 (anglais)) ; du 30 mars au 12 avril 2020 (du 30/3/2020 au 12/4/2020 (français) ; 3/30/2020 to 4/12/2020 (anglais)) ; du 13 au 26 avril 2020 (du 13/4/20202 au 26/4/2020 (français) ; (4/13/2020 au 4/26/2020 (anglais)) ; du 27 avril au 10 mai 2020 (du 27/4/2020 au 10/5/2020 (français) ; (4/27/2020 to 5/10/2020 (anglais)). Mme A établit ainsi que la Caisse d'allocations familiales et le Conseil départemental disposaient des éléments de paie traduits en langue française au moment de la réponse du 23 août 2023, par laquelle le président de cette Collectivité a rejeté son recours administratif, et ne pouvaient ignorer que l'intéressée demeurait sans emploi depuis son retour du Canada au mois de juillet 2020 compte tenu des informations qu'elle avait transmises sur sa situation personnelle. Il s'ensuit que le Conseil départemental de la Guadeloupe n'est pas fondé à mettre à la charge de Mme A l'indu de revenu de solidarité active de 1 511,94 euros pour la période d'août à décembre 2020.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler la décision du 23 août 2023 ainsi que le titre de recettes exécutoire du 17 août 2022 d'un montant de 1 511,94 euros mis à la charge de Mme A.

Sur la demande de remise gracieuse de l'indu :

14. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant ou ne faisant que partiellement droit à une demande de remise gracieuse d'un indu de revenu de solidarité active, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux de l'aide sociale, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner si une remise gracieuse totale ou partielle est justifiée et de se prononcer lui-même sur la demande en recherchant si, au regard des circonstances de fait dont il est justifié par l'une et l'autre parties à la date de sa propre décision, la situation de précarité du débiteur et sa bonne foi justifient que lui soit accordée une remise ou une réduction supplémentaire. Lorsque l'indu résulte de ce que l'allocataire a omis de déclarer certaines de ses ressources, il y a lieu, pour apprécier la condition de bonne foi de l'intéressé, hors les hypothèses où les omissions déclaratives révèlent une volonté manifeste de dissimulation ou, à l'inverse, portent sur des ressources dépourvues d'incidence sur le droit de l'intéressé au revenu de solidarité active ou sur son montant, de tenir compte de la nature des ressources ainsi omises, de l'information reçue et de la présentation du formulaire de déclaration des ressources, du caractère réitéré ou non de l'omission, des justifications données par l'intéressé ainsi que de toute autre circonstance de nature à établir que l'allocataire pouvait de bonne foi ignorer qu'il était tenu de déclarer les ressources omises. A cet égard, si l'allocataire a pu légitimement, notamment eu égard à la nature du revenu en cause et de l'information reçue, ignorer qu'il était tenu de déclarer les ressources omises, la réitération de l'omission ne saurait alors suffire à caractériser une fausse déclaration.

15. En l'espèce, Mme A demande la remise gracieuse de sa dette. Il résulte de l'instruction, par voie de conséquence, de l'annulation de la décision du 23 août 2023 et du titre de recettes exécutoire du 17 août 2022, que lui soit accordée la remise totale de sa dette, dès lors que celle-ci n'apparaît pas justifiée au regard des éléments mentionnés au point 12 et compte tenu de la bonne foi de la requérante. Il y a lieu d'annuler le montant total de l'indu à hauteur de 2 823,90 euros, dont le solde restant dû de 1 511,94 euros.

16. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de prononcer la décharge de l'indu total de 2 823,90 euros mis à la charge de Mme A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Le présent jugement, compte tenu de ses motifs d'annulation, implique nécessairement que le département de la Guadeloupe restitue à Mme A les sommes qui auraient été déjà prélevées en remboursement de l'indu en litige.

Sur les conclusions indemnitaires :

18. Si Mme A demande le versement de dommages et intérêts au titre du harcèlement moral, physique et financier qu'elle a subi, elle ne justifie pas de ce préjudice. Ses conclusions doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Mme A étant admise provisoirement à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du conseil départemental de la Guadeloupe une somme de 1 200 euros à verser à Me Mathurin-Kancel, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour l'avocat de renoncer à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 23 août 2023, par laquelle le président du conseil départemental de la Guadeloupe a rejeté le recours administratif de Mme A et a confirmé l'indu de 1 511,94 euros restant dû au titre du revenu de solidarité active, et le titre exécutoire du 17 août 2022 du même montant sont annulés.

Article 3 : La remise totale de l'indu de revenu de solidarité active d'un montant de 2 823,90 euros, dont le solde de la dette restant dû de 1 511,94 euros, est accordée à Mme A.

Article 4 : Mme A est déchargée de l'obligation de payer la somme de 2 823,90 euros. Il est enjoint au département de la Guadeloupe de restituer à Mme A les sommes qui ont, le cas échéant, déjà été prélevées en remboursement de l'indu en litige.

Article 5 : Il est mis à la charge du conseil départemental de la Guadeloupe une somme de 1 200 euros à verser à Me Mathurin-Kancel, en application des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour l'avocat de renoncer à l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au conseil départemental de de la Guadeloupe.

Copie, pour information, en sera adressée à la caisse d'allocations familiales de la Guadeloupe et de Saint-Martin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

P. SABATIER-RAFFINLa greffière,

Signé

N. ISMAËL

La République mande et ordonne au ministre des Solidarités, de l'Autonomie et de l'Egalité entre les Femmes et les Hommes, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

L'adjointe de la greffière en chef,

Signé

A. Cetol

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