lundi 30 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guadeloupe |
| Section | Tribunal Administratif de la Guadeloupe |
| N° Dossier | TA105-2301596 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
| Avocat requérant | RODES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 décembre 2023 et le 9 octobre 2024, M. E, représenté par Me Rodes, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 21 juin 2023 par lequel le préfet de la Guadeloupe l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai de départ, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer une carte de séjour " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) d'ordonner l'exécution provisoire du jugement ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
- elle est insuffisamment motivée ;
-elle est entachée d'une erreur de fait et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnait les dispositions du 5° de l'article L.611-3du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est entachée d'une exception d'illégalité en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît le droit au recours effectif tel qu'il découle de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 13 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation du risque pour sa vie en cas de retour en Haïti ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article 7 du pacte international relatif aux droits civils et politiques.
En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un départ volontaire :
- elle est entachée d'une exception d'illégalité en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation du risque de fuite qu'il présentait ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'une exception d'illégalité en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des conséquences humanitaires qu'elle emporte ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
Par une ordonnance du 10 octobre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 25 octobre 2024 à 12h00.
Le préfet de la Guadeloupe a produit un mémoire en défense, enregistré le 11 décembre 2024, jour de l'audience, qui n'a pas été communiqué.
M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 25 avril 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Ceccarelli, première conseillère et les observations de Me Rodes, représentant le requérant.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, ressortissant de nationalité haïtienne, né le 29 mai 1995 en Haïti à Port-au-Prince est arrivé en France selon ses dires en 2014. Le 21 décembre 2023, il a fait l'objet d'une garde à vue pour des faits de conduite sans permis, puis d'un placement en centre de rétention administrative où il s'est vu notifier par le préfet de la Guadeloupe un arrêté du même jour portant obligation de quitter le territoire national sans délai à destination de son pays d'origine et d'une interdiction de retour d'une durée d'un an. Par des ordonnances du 26 juin 2023, ainsi que du 8 et 11 janvier 2024, le juge des référés a rejeté ses requêtes tendant à obtenir la suspension de l'exécution de cette décision. Par des requêtes en date du 27 juillet 2023 et du 29 décembre 2023, il sollicite l'annulation de cet arrêté préfectoral.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. "
3. Par une décision du 25 avril 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il n'y a donc pas lieu d'admettre l'intéressée au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
4. M. E fait valoir que l'arrêté attaqué méconnait l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et qu'il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour. Toutefois, il ressort des pièces du dossiers que le requérant n'a jamais sollicité la délivrance d'un tel titre. Dès lors, les moyens ne peuvent qu'être écartés comme inopérants.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :
5. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application, notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle et familiale de M E sur lesquels le préfet s'est fondé pour prendre l'arrêté contesté et notamment sur le fait qu'il ne justifie pas d'une autorisation préalable de travail, qu'il ne produit aucun document attestant de sa situation familiale et qu'il a commis des faits de conduite d'un véhicule sans permis et sans assurance, constitutifs d'un comportement représentant un trouble à l'ordre public. Dès lors, l'arrêté, qui n'a pas à reprendre l'intégralité des éléments caractérisant la situation du requérant, ni celle de son pays d'origine, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de l'ensemble des décisions et permet ainsi au requérant d'en contester utilement son bien-fondé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen de sa situation personnelle doivent être écartés.
6. En deuxième lieu, le requérant soutient que la décision est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle indique qu'il n'avait pas exprimé de craintes en cas de retour en Haïti, alors qu'il avait exprimé de telles craintes pendant son audition par les services de la police nationale. S'il ressort des termes de la décision litigieuse que le préfet a retenu que le requérant n'alléguait pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays, le requérant n'établit pas avoir exprimé ses craintes au cours de ses auditions par les services de police. En outre, s'il soutient que le préfet affirme de façon erronée qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux stables et anciens, le requérant n'établit pas non plus être dépourvu d'attaches familiales en Haïti où il a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans. Par suite, le moyen doit être écarté.
7. En troisième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 423-7 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont inopérants lorsqu'ils sont dirigés contre une décision d'obligation de quitter le territoire français. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable ; " L'étranger "ne vivant pas en état de polygamie " qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. En l'espèce, M. E se prévaut de l'ancienneté et de la stabilité de sa présence en France, territoire sur lequel il est arrivé en 2014, et expose que le centre de ses intérêts privés et familiaux se situe exclusivement en ce lieu. Il fait valoir qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française avec laquelle il élève un enfant né le 25 janvier 2023 et attend l'arrivée d'un nouveau-né. S'il verse au dossier la carte d'identité française de sa compagne et l'acte de naissance de son enfant, il ne démontre pas contribuer d'une quelconque manière à l'entretien et l'éducation de ce dernier et n'apporte aucun élément relatif à l'enfant à venir. En outre, bien qu'il déclare effectuer de menus travaux pour subvenir à ses besoins, il ne le justifie pas. Dans ces conditions, le préfet a pu légalement, sans commettre ni erreur de droit, ni erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la mesure sur la vie privée et familiale du requérant, prendre à son égard une décision d'éloignement. En outre, la décision attaquée ne peut être regardée comme portant au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel il a été pris conformément à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
10. En cinquième lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
11. Conformément au point 6 du présent jugement, dès lors que le requérant ne justifie pas contribuer à l'entretien et l'éducation de son enfant de nationalité française, ni entretenir des liens d'une particulière intensité avec lui, il ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance des stipulations précitées. Par suite le moyen doit être écarté.
12. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'endroit des décisions portant obligation de quitter le territoire français qui n'ont ni pour objet, ni pour effet de contraindre l'intéressé à retourner vers un pays déterminé.
En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire
13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision de refus de séjour serait illégale par suite de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée reposerait sur une décision illégale portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".
15. En l'espèce, la décision attaquée mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde à savoir l'article L. 612-3 du CESEDA et que M. E ne justifie d'aucune circonstance particulière de nature à établir que le risque de soustraction à une mesure d'éloignement n'est pas établi. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision de refus de délai de départ volontaire doit être écarté.
16. En troisième lieux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ". Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".
17. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M E est entré irrégulièrement sur le territoire français en 2014 et qu'il n'a jamais déposer de demande de titre de séjour afin de régulariser sa situation. Ainsi, c'est à bon droit que le préfet de la Guadeloupe a estimé que le requérant ne possédait pas de garanties de représentation suffisantes et présentait le risque de se soustraire à l'exécution de la mesure d'éloignement. Le moyen doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
18. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé pour le préfet et par délégation, par Mme D A, adjointe au chef du pôle départemental d'immigration et d'intégration de la préfecture de la Guadeloupe. Par un arrêté du 9 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, le préfet de la Guadeloupe a donné délégation à M. C B, sous-préfet de l'arrondissement de Pointe à Pitre, pour signer notamment les arrêtés et décisions concernant l'entrée et le séjour des étrangers. L'article 6 de cet arrêté prévoit qu'en cas d'absence ou d'empêchement de M. C B, la délégation qui lui est accordée est notamment accordée à Mme D A, adjointe au chef du pôle départemental d'immigration et d'intégration, à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions portant obligation de quitter le territoire français et les décisions subséquentes. Ainsi, à la date de la décision attaquée, Mme A était compétente à l'effet de signer les décisions relatives à l'entrée et au séjour des étrangers. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.
19. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour serait illégale par suite de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.
20. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ".
21. Les circonstances humanitaires mentionnées à l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent s'apprécier au regard de la situation du requérant sur le territoire français et non de celle existant dans son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que le requérant ne justifie pas d'une intégration sociale particulière en France ni d'aucune circonstance humanitaire susceptible d'établir que les dispositions précitées seraient méconnues. L'intéressé s'est maintenu en France en situation irrégulière depuis 2014 et il résulte de ce qui a été dit précédemment que ses liens familiaux en France ne sont pas d'une nature ni d'une intensité telles qu'ils caractériseraient un transfert de ses intérêts privés sur le territoire national. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
22. En quatrième lieu, comme il a été exposé au point 6 du présent jugement, le requérant ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant. Par suite le moyen doit être écarté.
23. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre des décisions qui n'ont ni pour objet, ni pour effet de contraindre l'intéressé à retourner vers un pays déterminé.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
24. La Cour européenne des droits de l'homme a rappelé qu'il appartient en principe au ressortissant étranger de produire les éléments susceptibles de démontrer qu'il serait exposé à un risque de traitement contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à charge ensuite pour les autorités administratives " de dissiper les doutes éventuels " au sujet de ces éléments (23 août 2016, J.K et autres c/ Suède, n° 59166/1228). Selon cette même cour, l'appréciation d'un risque réel de traitement contraire à l'article 3 précité doit se concentrer sur les conséquences prévisibles de l'éloignement du requérant vers le pays de destination, compte tenu de la situation générale dans ce pays et des circonstances propres à l'intéressé (30 octobre 1991, Vilvarajah et autres c/ Royaume-Uni, paragraphe 108, série A n° 215). À cet égard et s'il y a lieu, il faut rechercher s'il existe une situation générale de violence dans le pays de destination ou dans certaines régions de ce pays si l'intéressé en est originaire ou s'il doit être éloigné spécifiquement à destination de l'une d'entre elles (17 juillet 2008, NA c/ Royaume-Uni, n° 25904/07). Cependant, toute situation générale de violence n'engendre pas un risque réel de traitement contraire à l'article 3, la Cour européenne des droits de l'homme ayant précisé qu'une situation générale de violence serait d'une intensité suffisante pour créer un tel risque uniquement " dans les cas les plus extrêmes " où l'intéressé encourt un risque réel de mauvais traitements du seul fait qu'un éventuel retour l'exposerait à une telle violence.
25. En l'espèce, les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne exposant la totalité du territoire haïtien à une situation de violence aveugle généralisée. Toutefois, si la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle.
26. Une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas d'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français doit être regardée comme exposant un étranger à un risque réel de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales lorsque l'administration n'établit pas que l'intéressé n'aura pas vocation, par l'exécution de cette mesure, à rejoindre ou traverser la zone de Port-de-Prince, le département de l'Ouest ou le département de l'Artibonite dans lesquels la situation de violence aveugle généralisée atteint un niveau d'intensité exceptionnelle.
27. En l'espèce, M. E, né à Port-au-Prince en Haïti, est originaire du département de l'ouest qui est, au regard du nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, qualifiée de zone au sein de laquelle sévissent des violences d'un niveau d'intensité exceptionnelle. En décidant que le requérant est obligé de quitter le territoire français sans délai rejoindre le pays dont il possède la nationalité ou de tout pays dans lequel il est légalement admissible, à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne, de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, et en précisant que cette décision pourra faire l'objet d'une exécution d'office vers les mêmes pays de retour, le préfet de la Guadeloupe doit être regardé comme ayant décidé que le requérant pourrait notamment être éloigné vers le pays dont elle a la nationalité, à savoir Haïti. En outre, le préfet n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, la requérante, n'aurait pas vocation à rejoindre ou traverser Port-au-Prince, les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, où sévit une situation de violence atteignant, ainsi qu'il a été dit, un niveau d'intensité exceptionnelle. Dès lors, en décidant que le requérant pourrait être éloigné d'office vers Haïti, le préfet de la Guadeloupe a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
28. Il résulte de tout ce qui précède que M. E est uniquement fondé à demander l'annulation de la décision en tant qu'elle fixe Haïti comme pays de renvoi contenue dans l'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 21 juin 2023.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
29. Le présent jugement prononce l'annulation de la seule décision fixant le pays de renvoi. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de la Guadeloupe de lui délivrer un titre de séjour doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l'exécution provisoire du jugement :
30. En vertu de l'article L. 11 du code de justice administrative, les jugements des tribunaux administratifs, qui sont d'ailleurs revêtus de la formule exécutoire prévue à l'article R. 751-1 du même code, sont exécutoires. Par suite, les conclusions aux fins d'exécution sont sans objet et ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige
31. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rodes de la somme de 800 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle présentée par M. E.
Article 2 : L'arrêté du préfet de la Guadeloupe du 21 juin 2023 est annulé en tant seulement qu'il fixe Haïti comme pays de renvoi.
Article 3 : L'Etat versera à Me Rodes une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que l'avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus de la requête de M. E est rejeté.
Article 5 : La présent jugement sera notifié à M. F E, au préfet de la Guadeloupe et à Me Rodes.
Délibéré après l'audience du 11 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Jean-Laurent Santoni, président,
Mme Charlotte Ceccarelli, première conseillère,
Mme Kenza Bakhta, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2024.
La rapporteure,
Signé
C. CECCARELLI
Le président,
Signé
J-L. SANTONI
La greffière,
Signé
A. CETOL
La République mande et ordonne au préfet de la Guadeloupe, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
L'adjointe de la greffière en chef
Signé
A. Cétol
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026